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Le questionnaire cinéphile de Julie Loncin

Vous connaissez les Fiches : vous y êtes abonnés, ou vous les lisez à l’occasion, ici-même – mais connaissez-vous celles et ceux qui, salariés ou bénévoles, figures historiques ou recrues récentes, les écrivent ? Savez-vous ce qui les travaille – ce qui les hante –, de quel tissu d’images singulier, élaboré au fil des années, procède leur rapport aux films ? Quelles passions nobles, penchants suspects, souvenirs d’enfance, tropismes de critiques avertis, constituent leur cinéphilie ? C’est ce qu’au fil de ce questionnaire, et en ces temps d’assignation à résidence, nous vous invitons à découvrir. Nous n’avons décidément pas fini de faire connaissance.


1) Votre premier souvenir de cinéma ?

Le Magicien d’Oz (Victor Fleming). Je serais incapable de dire s’il s’agit du premier film que j’ai vu, sans doute que non, mais c’est un des premiers dont je me souvienne. Évidemment aussi beaucoup de Disney, mais je me dis que Le Magicien d’Oz est un bon choix, parce que les comédies musicales ont jalonné mon parcours de cinéphile, comme je m’en rends compte en répondant à ce questionnaire. La maison et les personnages emportés par la tornade, ça, c’était impressionnant ! Et puis j’adorais le passage du noir et blanc au Technicolor flashy, la gentille sorcière dans sa bulle de savon irisée, la route de briques jaunes et les souliers de rubis (je voulais les mêmes). Et puis la voix de Judy Garland, déjà à dix-sept ans, c’est quand même quelque chose.

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

Stand By Me (Rob Reiner). C’est la grande passion de mon adolescence, avec Cyrano de Bergerac (Jean-Paul Rappeneau), mais ça, ça avait commencé plus tôt. Stand By Me, donc, fait partie de ces films dont j’ai tout de suite eu envie d’apprendre toutes les répliques par cœur. C’est l’adaptation d’une nouvelle de Stephen King, The Body – pas une histoire d’horreur, non, un voyage initiatique. Celui de quatre gamins qui partent à la recherche du corps d’un garçon de leur âge, qui a disparu le long des voies de chemin de fer. C’est d’une nostalgie déchirante, et en même temps plein d’humour et de tendresse. À l’époque, je trouvais les quatre acteurs (Wil Wheaton, Corey Feldman, Jerry O’Connell et – surtout – River Phoenix) parfaits et je n’aurais pas toléré la moindre critique à leur égard. Maintenant, je vois plus leurs maladresses, mais je continue de les trouver terriblement attachants, et cela reste un film qui m’est très cher. De manière générale, d’ailleurs, j’ai une immense sympathie pour Rob Reiner, dont plusieurs films ont joué un rôle important dans ma vie.

Stand By Me (Rob Reiner) – Copyright D.R.

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

Chantons sous la pluie (Stanley Donen). Peut-être l’un des films que j’ai vu le plus, et toujours avec le même enthousiasme. Parce que c’est un film qui donne envie de chanter. Parce que c’est une manière géniale de montrer le passage au cinéma parlant. Parce que je suis incapable de résister à Gene Kelly. Et puis, c’est un des rares, parmi mes films préférés, à être vraiment optimiste. D’habitude, ils se situent plutôt sur un spectre qui va de la légère mélancolie à la franche déprime. Alors ça vaut la peine de le mentionner !

J’ai aussi envie de citer La Nuit du chasseur (Charles Laughton), que j’ai vu moins souvent mais dont la poésie sombre a très tôt exercé sur moi une immense fascination.

4) Et celui qui vous a transmis la passion critique ?

Je ne me suis jamais vraiment formulé la chose en ces termes, je ne sais pas si je dirais que j’ai la “passion critique”… mais en tout cas, le premier film que j’ai adoré analyser dans ses moindres détails, c’est Sans Soleil (Chris Marker). Il était au programme de l’option cinéma, au lycée. Il ne soulevait pas vraiment l’enthousiasme de mes camarades qui l’avaient vu avant moi, on m’avait prévenue que j’allais m’ennuyer copieusement, mais j’ai trouvé ça génial. Ça parlait de tellement de choses, avec un sens du montage incroyable et un texte magnifique… D’ailleurs, je ne m’explique pas pourquoi je n’ai pas vu plus de films de Chris Marker. Il est temps de m’y mettre.

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

Pola X (Leos Carax). Pas tant un traumatisme au sens d’une frayeur insoutenable qu’un sentiment de profond malaise. Je ne serais même plus capable d’en raconter exactement l’histoire, mais je me souviens parfaitement de l’impression que m’a laissée cette ambiance glauque et suintante. Je l’ai vu au festival d’Angers avec ma meilleure amie, et nous ne nous sommes pas senties capables d’enchaîner avec la séance suivante. Il a fallu absolument faire une pause, aller prendre un verre. Mais je ne crois pas que le film m’avait déplu. Il faudrait que je le revoie, un jour où je me sentirais d’attaque.

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

La première réponse qui m’est venue à l’esprit, c’est Muriel (P. J. Hogan). C’est flamboyant à cause d’ABBA et des paillettes, mais réflexion faite, ce n’est pas vraiment un plaisir coupable, c’est même un très bon film. Très noir sous les paillettes. Puis j’ai pensé à Un flic à la maternelle (Ivan Reitman). Il y a très longtemps que je ne l’ai pas revu, mais c’était un de nos “films de vacances”, à ma sœur et à moi, quand nous étions petites. À l’époque, comme je n’avais pas encore vu les Terminator, je n’appréciais sans doute pas dans toute son ironie le personnage de Schwarzenegger terrifié par cette horde de gamins de cinq ans, mais je suis sûre que ça me ferait beaucoup rire aujourd’hui.

7) Le film que tout le monde déteste mais que vous adorez ?

Les Parapluies de Cherbourg (Jacques Demy). J’ai bien conscience que “tout le monde” ne déteste pas ce film, mais nombreux sont ceux qui ont une réaction épidermique au cinéma de Jacques Demy, et je peux le comprendre. Je trouve par contre injuste et fausse l’accusation de mièvrerie qui revient souvent dans le discours des allergiques. C’est kitsch, oui, on pourrait difficilement dire le contraire, mais ce n’est pas mièvre. Les couleurs pastel ne font qu’habiller une sacrée dose d’humour et de désenchantement. Et je trouve la fin de ce film incroyablement juste et bouleversante.

8) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

Dracula (Francis Ford Coppola). Alors, tout de suite, vous allez me trouver de mauvaise foi : je trouve ce film trop kitsch. Et vous n’aurez pas tort, je suis de mauvaise foi, mais c’est comme ça, l’esthétique baroque, ce n’est pas mon truc. Je trouve ça ridicule, je n’y crois pas. Je penche plutôt du côté de Nosferatu. Que voulez-vous, chacun son genre de kitsch ! Et puis cette histoire d’amour à travers les siècles, pour moi, c’est un total contresens par rapport au livre, que j’adore. Certes, on ne peut pas reprocher à un film de ne pas être le livre dont il est inspiré, mais je trouve curieux que Coppola mette à ce point en avant le fait qu’il s’agit d’une adaptation en intitulant son film Bram Stoker’s Dracula. Libre à lui de raconter sa propre version de Dracula, mais pourquoi insister sur le fait qu’il s’agit de l’histoire écrite par Bram Stoker, quand ce n’est clairement pas le cas ?

9) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

Nos meilleures années (La Meglio Gioventù, Marco Tullio Giordana) / Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry).

Les deux films sont empreints d’une mélancolie qui me correspond bien, sans être pourtant dénués d’espoir. Un mélange de gravité et de légèreté que j’adore.

Nos meilleures années, c’est une magnifique fresque de six heures qui suit le parcours de deux frères, en Italie, des années 1960 aux années 2000. Marco Tullio Giordana mêle l’intime et le politique avec beaucoup de tendresse. Il y a un souffle, dans ce film, qui m’a emmenée jusqu’au cap Nord. Je suis partie un mois en Norvège à cause de lui. Pourquoi la Norvège, alors que ça se passe en Italie ? Parce que Nicola et Matteo, les deux frères, rêvent tous deux de se rendre au bout du monde, le cap Nord, destination ultime et emblème de leur idéalisme de jeunesse. L’un d’eux y parviendra. Vers la fin du film, une amie lui rappelle une carte postale qu’il lui avait envoyée de là-bas, en 1966, sur laquelle étaient écrits les mots : “Tutto quello che esiste è bello !!! ” (“Tout ce qui existe est beau !!! ”). Lorsqu’elle lui demande s’il y croit encore, il répond : “Je ne crois plus aux points d’exclamation.” Ça résume bien l’ambivalence que je ressens par rapport à la vie.

Nos meilleures années (Marco Tullio Giordana) – Copyright Pyramide Distribution

Eternal Sunshine of the Spotless Mind, sur un plan plus personnel, me touche aussi profondément. J’aime son côté labyrinthique, son inventivité de bric et de broc et sa douceur. Je pourrais vivre indéfiniment dans ses méandres.

10) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

C’est une question sadique, à laquelle il est rigoureusement impossible de donner une réponse unique. Je vais donc tricher éhontément.

Tout d’abord, j’ai envie de citer l’intégralité de Trop belle pour toi (Bertrand Blier), mais je ne parviens pas à isoler une réplique qui soit à elle seule représentative de l’ensemble. Ce que j’adore dans ce film, c’est le ton, les personnages qui sont à la fois dans l’interaction directe et dans la narration de leur histoire. C’est à la fois irrévérencieux et désarmant de tendresse. Pour donner quand même un exemple, je pense à ce moment où Pascal (François Cluzet) dicte son roman à sa femme Colette (Josiane Balasko), qui est en train de le quitter :

Pascal : Une femme qui ne vous aime plus, se demandait Pierre-Alain, qui vous empêche de l’aimer quand même ? Hein ? Qui vous en empêche ? Qui vous en empêche ?

Colette : Je le tape trois fois, Qui vous en empêche ?

Pascal : Tu le tapes autant de fois que tu veux.

Les mots sont tout simples, mais le jeu est bouleversant. Ensuite, cette question me paraît le moment idéal pour citer Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri. Il y aurait des tas de passages à mentionner dans On connaît la chanson (Alain Resnais) et Un air de famille (Cédric Klapisch), mais je pense à une scène du Goût des autres (Agnès Jaoui), que je trouve vraiment très belle. Encore une fois, ce n’est pas tellement la réplique en elle-même – les mots, en soi, n’ont rien de remarquable –, c’est l’interprétation de Jean-Pierre Bacri et d’Anne Alvaro et ce qui se joue entre eux à ce moment-là. Jean-Jacques Castella (Bacri), un chef d’entreprise mal dégrossi, pas très cultivé, prend des cours d’anglais auprès de Clara Devaux (Alvaro), une comédienne qui enseigne pour s’en sortir financièrement. Un soir, à contrecœur, Castella se rend au théâtre avec sa femme pour voir sa nièce qui joue un petit rôle dans Bérénice de Racine. Clara interprète le rôle-titre. Dès qu’il la voit sur scène, Castella en tombe amoureux. Mais ils ne sont pas du même monde, et lorsque Castella lui fait une déclaration maladroite, Clara la reçoit avec un immense embarras mêlé de condescendance. Lorsque Castella commande une fresque pour son entreprise à un ami peintre de la comédienne, celle-ci pense immédiatement que son ami profite des sentiments de Castella à son égard pour lui soutirer de l’argent. La réplique que je veux évoquer vient clore la scène où Clara parle de ses scrupules à Castella :

Jean-Jacques Castella : Et vous, vous pensiez que je les achetais pour quoi ? Vous pensiez que c’était pour vous plaire, c’est ça ? Pour me faire bien voir ?

Clara Devaux : Ben, je sais pas, peut-être…

Jean-Jacques Castella : Vous avez pas imaginé une minute que ça pouvait être… par goût ? C’est ça l’opinion que vous avez de moi ? Vous inquiétez pas, c’est par goût. Et, même si ça vous paraît incroyable, pas pour vous plaire. Vous plaire, vous m’avez déjà expliqué que c’était même pas la peine d’y penser, j’ai très bien compris. C’est le genre de choses que, même moi, j’arrive à comprendre.

L’immensité d’amertume et de tristesse contenue dans ces deux mots, “même moi”, me bouleverse à tous les coups.

Et je terminerai sur une réplique qui n’en est pas une, la magnifique lettre de Rosalie (Romy Schneider) dans César et Rosalie (Claude Sautet) :

Catherine court, et moi je marche sur les longues plages. C’est une maison qu’on avait oubliée. Carole a dit qu’elle se rappelait la couleur des volets. Moi, je suis sûre que ce n’est pas la même. Mais tu sais comment sont les choses qu’on aime. On a beau les repeindre… Le vent s’est levé lundi, et je suis contente. Et je t’écris ma cinquième lettre, et je m’attends à ton cinquième silence. J’entends toute la famille qui vit et qui rit en bas, et si je t’écris que je suis triste, c’est malhonnête, et je le sais. Je ne te reverrai pas, et je le sais aussi. Et pourtant je voudrais qu’on me dise où tu es. Où tu es ? Tu vis, et tu ne réponds pas. Évidemment Marité a failli se tuer en sautant d’un rocher. Simon est amoureux. J’ai acheté deux robes. Une petite bleue et une petite blanche, au marché du matin. Maman a passé son permis de conduire, on se demande pourquoi, tout à coup. Antoine est venu nous voir. Pour les robes, ce n’est pas vrai, je n’ai rien acheté. Mais je dirais n’importe quoi pour te parler de moi. Ce n’est pas ton indifférence qui me tourmente, c’est le nom que je lui donne : la rancune, ou l’oubli… David, César sera toujours César, et toi, tu seras toujours David, qui m’emmène sans m’emporter, qui me tient sans me prendre, et qui m’aime sans me vouloir…

César et Rosalie (Claude Sautet) – Copyright D.R.

11) Un film fondateur de votre cinéphilie mais que vous reniez aujourd’hui ?

Il n’y a pas vraiment de film que je renie, je suis plutôt du genre fidèle cinématographiquement. S’il fallait vraiment choisir, je dirais que ma tolérance au kitsch (encore lui) de certaines comédies musicales hollywoodiennes a sans doute un poil baissé avec le temps, même si je les ai vues et revues un bon nombre de fois quand j’étais petite. Il y a de très belles scènes dans Brigadoon (Vincente Minelli), par exemple, mais la poésie du kilt a ses limites, et comme me l’a judicieusement fait remarquer une amie, ça donne vraiment l’impression d’avoir été trempée dans du miel, puis dans du sirop, puis dans du sucre, puis encore dans du miel. Et je dois bien admettre, un peu à contrecœur, qu’il y a du vrai dans cette analyse. Pareil pour Tous en scène et Le Pirate, également de Vincente Minelli, La Joyeuse Parade (Walter Lang), Les Girls (George Cukor), La Reine de Broadway (Charles Vidor)… Le Magicien d’Oz aussi, d’ailleurs. Et si on quitte Hollywood, French Cancan (Jean Renoir) n’est pas mal non plus, dans le genre. Cela dit, si on me propose de les revoir, j’accepte avec plaisir !

12) Et au contraire, un film qui vous a déplu mais que vous avez réhabilité avec le temps ?

The Hours (Stephen Daldry). Quand je l’ai vu à sa sortie, je ne me suis pas sentie très concernée. Peut-être parce que j’étais trop jeune (même si je déteste cet argument). Puis je l’ai revu des années plus tard et je l’ai trouvé magnifique et bouleversant. Surtout après avoir lu Mrs. Dalloway, autour duquel tourne le film. C’était encore plus passionnant de suivre ces trois journées dans la vie de trois femmes à trois époques différentes : Virginia Woolf (Nicole Kidman), qui commence à écrire son roman en 1923 ; Laura Brown (Julianne Moore), femme au foyer des années 1950, qui survit grâce à cette lecture ; et Clarissa Vaughan (Meryl Streep), version contemporaine new-yorkaise de Clarissa Dalloway. Les échos entre les trois temporalités sont vertigineux, aussi bien sur le plan narratif que sur les plans visuel, sonore, musical… Puis j’ai écrit un mémoire de master sur ce film, et là, à force de le regarder en boucle, j’ai fait une overdose. Même si je l’aime beaucoup, j’en suis encore à un stade où rien que d’entendre la musique de Philip Glass me crispe instantanément. Il va falloir attendre encore un peu.

13) Le film “tout le monde dit que c’est un chef-d’œuvre, et effectivement, ça l’est” qui vous correspond le mieux ?

Les Enfants du paradis (Marcel Carné). À cause de la poésie folle des dialogues de Prévert et des acteurs géniaux (surtout Arletty, Pierre Brasseur et Marcel Herrand – j’ai un rapport plus ambivalent à l’interprétation de Jean-Louis Barrault, mais c’est un mime exceptionnel). C’est aussi un de mes plus beaux souvenirs de cinéma en salle : une séance au Champo, la salle était pleine et il s’est vraiment passé quelque chose. Une sorte de vibration dans le public. Une vraie impression de partage avec tous les spectateurs. Ça paraît un peu niais, dit comme ça, mais c’était une expérience formidable. J’étais accompagnée d’un ami qui ne connaissait pas le film. Au moment de l’entracte entre les deux époques, il m’a regardée avec des étoiles dans les yeux et m’a dit : “ On en est déjà à la moitié ? Ça passe trop vite !” De mon côté, j’avais déjà vu le film un nombre incalculable de fois, mais je ne rate pas une occasion d’y retourner lorsqu’il ressort en salle. Mon regard sur le film évolue avec le temps, mes scènes préférées changent, mais pas l’émotion que je ressens quand commencent les premières notes de l’ouverture.

14) Vous pourriez tout à fait tenir un débat enflammé sur ce film, pourtant vous ne l’avez même pas vu :

N’étant pas vraiment d’un tempérament “débat enflammé”, je ne sais que répondre… Peut-être Le Parfum : histoire d’un meurtrier (Tom Tykwer). Je n’ai vu que la bande-annonce, mais j’ai une opinion assez tranchée sur cette adaptation. Il faut dire que l’entreprise était particulièrement casse-gueule. Comment traduire à l’écran une œuvre qui repose entièrement sur la description (virtuose) des odeurs ? D’après l’aperçu que j’en ai eu, je dirais qui si la tentative est honorable, le résultat est raté. On dirait que tout ce qu’il reste du génial livre de Patrick Süskind, c’est l’intrigue “policière”, et un défilé de jolies rousses. J’espère me tromper, mais d’après les quelques critiques que j’ai entraperçues, je ne pense pas qu’il y aurait des masses de gens pour soutenir le contraire… Le débat serait sans doute un peu mou.

15) Une scène que vous adorez dans un film que vous n’aimez pas ?

Ce n’est pas une scène, mais chaque fois que le générique de Star Wars commence (peu importe lequel), avec la musique et le texte qui défile, je me dis : “Aaah, cette fois, ça va être cool !”. Et puis non, pas moyen de m’y intéresser. Sinon, je dirais le début des Frères Sisters, l’attaque du ranch dans le noir. Là aussi, on se dit que ça démarre bien. Puis les personnages se mettent à parler, et on est déçu.

16) Une scène que vous détestez dans un film que vous aimez ?

Le monologue final de Catherine Deneuve dans Dans la cour (Pierre Salvadori). “Détester”, c’est peut-être un peu fort, mais il me semble que cet épilogue met inutilement les points sur les “i” dans un film par ailleurs très fin, à la fois hilarant et mélancolique, plein de tendresse et d’humour, sur le thème de la dépression.

17) Le DVD dont vous êtes le plus fier ?

Un coffret de cinq films de Federico Fellini (Les Feux du music-hall, I Vitelloni, La Dolce Vita, Juliette des esprits et Prova d’orchestra), que j’ai reçu comme premier prix à un marathon d’écriture de scénario avec ma meilleure amie du lycée. Il fallait écrire un scénario de court métrage en douze heures, avec une nouvelle contrainte ajoutée chaque heure. Il en a résulté une sensationnelle dystopie intitulée L’Ère du silence, qui n’a malheureusement jamais été portée à l’écran. Mais je garde ce coffret en souvenir ému de ce moment de gloire, et mon amie chérit sans nul doute le coffret Alfred Hitchcock qu’elle a reçu de son côté. Comme à l’époque, c’était son réalisateur préféré, et que j’aimais beaucoup Fellini, la répartition coulait de source !

La Dolce Vita (Federico Fellini) – Copyright Pathé Distribution

18) Et celui qui trône fièrement depuis dix ans encore emballé dans votre vidéothèque ?

Yi Yi (Edward Yang). On m’en a dit beaucoup de bien et j’ai la ferme intention de le voir. Un jour.

19) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

Alain Cavalier / Adam Elliot.

Je suis entièrement d’accord avec Gaël sur Alain Cavalier. C’est effectivement le tonton que tout le monde voudrait avoir. Quand il vient présenter ses films dans les salles, on pourrait l’écouter pendant des heures. Il y a un style et une intimité tout à fait uniques dans ses films les plus récents, ses journaux filmés, notamment Irène, qui est l’un de mes films préférés au monde – une magnifique réflexion sur l’absence. Et ses films plus anciens sont tout aussi passionnants – Le Plein de super, que j’adore, et Un étrange voyage, que j’aime un peu moins, mais dont la fin est si étonnante et évidente à la fois, d’une incroyable douceur. Je ne vois pas comment il pourrait me décevoir.

Adam Elliot, c’est sans doute une réponse un peu hâtive, dans la mesure où il n’a réalisé qu’un seul long métrage. Mais quel long métrage ! Mary et Max, c’est la correspondance entre une petite fille australienne délaissée par ses parents et un quadragénaire américain solitaire, obèse et atteint du syndrome d’Asperger. C’est un film d’animation en pâte à modeler génial, d’une drôlerie décapante et d’une tendresse infinie. Et lorsque ma sœur, mon mari et moi avons entendu Adam Elliot présenter son film au Forum des images, nous avons tous les trois eu envie de l’épouser. J’ai une confiance absolue dans la sensibilité de ce cinéaste.

20) Ceux dont vous avez vu tous les films sans exception ?

Woody Allen, François Truffaut, Pedro Almodóvar, Joel et Ethan Coen, Xavier Dolan, Jacques Audiard, James Gray… et Tim Burton (presque).

À vrai dire, je suis un peu étonnée par cette liste. Ce ne sont pas nécessairement les réalisateurs qui me viendraient à l’esprit si l’on me demandait qui sont mes cinéastes préférés.

Woody Allen, oui, c’est un de mes chouchous. Évidemment, sur la cinquantaine de films qu’il a réalisés, tous ne sont pas indispensables, mais je ne me lasserai jamais de revoir Annie Hall, Manhattan, La Rose pourpre du Caire, Hannah et ses sœurs, Radio Days, Alice, Maris et femmes, Tout le monde dit I love you… Je trouve aussi Match Point très réussi, brillant et implacable, mais sa froideur me tient un peu à distance. Je préfère l’émotion et la poésie des précédents, que je recherche désespérément dans chaque nouveau film, sans vraiment la retrouver. Depuis 2005, presque tous ses films m’ont fait l’effet d’une fade redite. Mais on ne peut pas toujours faire des chefs-d’œuvre, et rien que pour ceux que j’ai mentionnés, je lui voue une admiration éternelle.

Manhattan (Woody Allen) – Copyright Action Cinémas / Théâtre du Temple

Mon enthousiasme envers Truffaut est un peu moins fort. Il y a quelques films que j’aime beaucoup (Les Quatre Cents Coups, Jules et Jim, Baisers volés…), mais les autres ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable, et certains m’ont même assez prodigieusement ennuyée. Je leur trouve souvent un côté trop cérébral. Il y en a quand même quelques-uns que j’aimerais revoir, histoire de remettre à jour mon avis sur la question.

Almodóvar a réalisé Tout sur ma mère, ça suffit à me donner envie de voir le reste, même si tout ne me transporte pas.

J’ai une grande estime pour les frères Coen, dont je trouve le travail (presque) toujours intéressant, même si ce n’est pas un cinéma qui me touche beaucoup (encore cette histoire de froideur).

Quant à Xavier Dolan, j’ai une sorte de relation amour-haine avec son cinéma. Il y a toujours dans ses films des choses qui me touchent énormément, et d’autres qui m’agacent au plus haut point. Un côté tape-à-l’œil plus ou moins présent dans la réalisation et qui occulte souvent l’émotion. C’est un excellent metteur en scène et directeur d’acteurs, mais parfois, on a l’impression qu’il le sait un peu trop. Apparemment, ça ne m’empêche pas, malgré tout, d’éprouver de la curiosité à chaque nouveau film.

Jacques Audiard, je ne sais pas trop ce qu’il fait là. Il a fait des films que je trouve intéressants, bien sûr, mais je n’éprouve rien de très fort à son égard. Et vraiment, je n’ai pas compris l’enthousiasme qu’a soulevé son dernier film, Les Frères Sisters.

C’est d’ailleurs la même chose pour James Gray. Habituellement, j’aime beaucoup ce qu’il fait, mais l’intérêt d’Ad Astra m’échappe totalement. Je saisis bien le parallèle voyage intérieur/périple aux confins de l’univers, mais en dehors de ce contexte extrême, la relation père-fils me paraît infiniment banale et plate.

Tim Burton, c’est un peu de la triche, parce que Dumbo, je ne l’ai vu que d’un œil et sans le son durant un voyage en avion (ça m’a semblé suffisant). Je partage le chagrin de Gaël sur le cas Tim Burton, même si je suis un peu plus indulgente que lui envers certains films post-Planète des singes. Je pense surtout aux Noces funèbres, pour lequel j’ai une certaine affection, mais aussi à Charlie et la chocolaterie, qui m’amuse évidemment à cause de mon historique comédie-musicalesque. Mais je reconnais volontiers que l’ajout du trauma paternel à Willy Wonka est totalement inutile et assez ridicule. Je pense que, moi aussi, je continuerai d’aller voir ses films jusqu’au bout, en souvenir des premiers, de leur inventivité, de leurs personnages marginaux et poétiques.

21) Et ceux qui sont pour vous encore une “terra incognita” ?

Jean Eustache, Alice Guy, Buster Keaton, Edward Yang, Theo Angelopoulos, Abbas Kiarostami, Pierre Etaix, Chantal Akerman, D. W. Griffith.

Pour Jean Eustache, la découverte est imminente : je compte mettre à profit ce confinement pour regarder La Maman et la putain.

Quant à Alice Guy, j’ai découvert son existence grâce au documentaire Be Natural (Pamela B. Green), qui aurait dû sortir en France le mois dernier et qui m’a donné très envie de voir ses films. Tous les extraits qui apparaissent dans le documentaire débordent d’intelligence, d’humour et de poésie, et je trouve incroyable et révoltant qu’elle ait pu être ainsi effacée de l’histoire du cinéma.

Buster Keaton, de son côté, n’est pas exactement une “terra incognita” : en fait, j’ai vu Le Mécano de la Générale il y a des années, mais je n’en garde qu’un très lointain souvenir. Il se trouve que j’ai vu presque tous les Charlie Chaplin, mais Buster Keaton, je connais très mal. Ce n’est pourtant pas le résultat d’un rejet conscient ! J’espère y remédier un jour, de même que pour tous les autres.

22) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

Là encore, c’est une grave question. Mais puisqu’il faut faire un choix, et pour terminer ce questionnaire avec fracas, ce sera la fin de Vol au-dessus d’un nid de coucou (Milos Forman) – de manière générale, d’ailleurs, j’adore les fins percutantes de ce cinéaste (je pense aussi à celles d’Amadeus, de Man on the Moon, de Hair…). Je n’entrerai pas trop dans les détails, pour ceux qui n’auraient pas vu le film, mais pour moi, c’est la fin parfaite à un film parfait. La silhouette colossale de Will Sampson, la musique éclatante de Jack Nitzsche et Ed Bogas, le cri et le regard triomphants de Christopher Lloyd… tout y est magnifique. Une scène comme ça, ça ne se contente pas de justifier l’invention du cinéma, c’est une raison de vivre.