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Le questionnaire cinéphile de François Barge-Prieur

Vous connaissez les Fiches : vous y êtes abonnés, ou vous les lisez à l’occasion, ici-même – mais connaissez-vous celles et ceux qui, salariés ou bénévoles, figures historiques ou recrues récentes, les écrivent ? Savez-vous ce qui les travaille – ce qui les hante –, de quel tissu d’images singulier, élaboré au fil des années, procède leur rapport aux films ? Quelles passions nobles, penchants suspects, souvenirs d’enfance, tropismes de critiques avertis, constituent leur cinéphilie ? C’est ce qu’au fil de ce questionnaire, et en ces temps d’assignation à résidence, nous vous invitons à découvrir. Nous n’avons décidément pas fini de faire connaissance.


1) Votre premier souvenir de cinéma ?

Le Syndicat du crime, de John Woo. Premier souvenir en salle de cinéma, ce qui ne veut sans doute pas dire premier film vu en salle, bien sûr. Je sais, tout le monde s’attend à un Disney, mais pour moi, l’expérience du cinéma a commencé lorsque j’avais 10 -11 ans… Avec les vieux westerns et les films de John Woo, entre autres.

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

La Horde sauvage, de Sam Peckinpah. J’ai eu l’impression de comprendre la mélancolie du vieil âge et de la fin d’une époque. Je me suis senti vieux devant ce film, ce qui est une impression très étrange pour un enfant de 12 ans – impression qui s’estompe heureusement à mesure que je vieillis pour de bon. Par contre, je pleure toujours autant en le revoyant, ça ça ne change pas. Quel lien avec l’adolescence, me direz-vous ? Et bien, pour moi l’adolescence a commencé quand je me suis soudain rendu compte que j’allais un jour vieillir, puis mourir, et qu’il était donc grand temps de profiter au maximum de cette période qui convoquait, dans les yeux attendris des adultes, tant de souvenirs nostalgiques. Or, je n’arrivais à profiter d’aucun de ces moments qui semblaient pourtant tellement excitants : slow dans une boom, cigarette fumée en cachette, amour de vacances qui vous secoue le cœur… Je vivais tout cela avec le sentiment que c’était de toute façon voué à n’être qu’éphémère, et à devenir un jour une photo souvenir pour nous rappeler qu’“un jour, nous étions jeunes”. J’avais en gros l’impression qu’on se construisait une adolescence pour plus tard, mais qu’elle n’avait aucun intérêt en soi. J’étais déjà attiré par les cow-boys usés et poussiéreux…

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

La Horde sauvage, donc. Le cinéma était un refuge pour ne pas vivre mon adolescence : pendant les booms des autres, moi je lisais et je regardais des films. C’est La Horde sauvage qui m’a fait comprendre que le cinéma peut être non pas plus beau que la vie comme le formulait Truffaut, mais plutôt indissociable de la vie. En tout cas, pour moi, depuis ce film, la vie et le cinéma, c’est à peu près la même chose. Plus objectivement, et pour convoquer des arguments moins personnels et plus “critiques”, il y a dans ce film la cohabitation de plusieurs éléments qui en font définitivement un chef d’oeuvre : l’esthétisation de la violence, bien sûr, qui inspira John Woo, Tarantino, et tant d’autres ; une forme de réalisme qui semble regarder en face la cruauté du monde et les travers des êtres (enfants comme adultes) ; et également une profonde mélancolie liée à la fin d’une époque historique (fin du 19ème siècle), esthétique (fin du western classique), et – plus bouleversant encore – la fin des héros sans âge. Avec tout le respect que je dois à Hawks et Ford, et même si j’adore leurs films, pour moi les westerns c’est plutôt Sam Peckinpah et Monte Hellman.

4) Et celui qui vous a transmis la passion critique ?

Casino, de Martin Scorsese. Le flamboyance de la mise en scène m’a littéralement sauté aux yeux (mais pouvait-il en être autrement?). La première heure de ce film est pour moi inégalée. Je me souviens que Scorsese disait quelque chose comme : “il n’y a qu’une seule façon de filmer une scène : la bonne façon”. Et, pour la première fois, j’ai compris ce que c’était que mettre en scène un film.

Le panoramique filé, par Martin Scorsese.

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

J’en ai trois ex aequo, tous vus en salles.

– The Ring, de Hideo Nakata. J’étais tout seul au premier rang, je me suis aggrippé aux accoudoirs pendant toute la dernière demi-heure. Du dire de mes parents qui voyaient un autre film dans la salle d’à côté, je suis ressorti tout vert.

Délivrance, de John Boorman. La scène du viol m’a durablement traumatisé.

Une balle dans la tête, de John Woo. Mon père m’avait accompagné le voir au Grand Action, alors que j’étais loin de l’âge légal – mais à cette époque, le Grand action, c’était un peu notre deuxième maison, mon père était très copain avec la caissière, et elle nous laissait entrer en douce.

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

Chasse à l’homme, de John Woo. Un vrai nanar, à déguster en VF, pour les dialogues, pour Van Damme dans son meilleur rôle, et surtout pour le super méchant incarné par Arnold Vosloo (mais si, La Momie, vous vous souvenez ?)… D’ailleurs, je me demande assez régulièrement : qu’est devenu Arnold Vosloo ? Je l’embrasse, si par miracle il lit Les Fiches du cinéma.

« Tu prends ton canif, ton petit ami, et t’attrapes le premier bus qui passe.« 

7) Le film que tout le monde déteste mais que vous adorez ?

The Fountain, de Darren Aronofksy. Je ne l’ai vu qu’une fois, lors de sa sortie en salle, et j’ai été scotché. Il faudrait que je le revoie pour confirmer mon sentiment, mais je me souviens être sorti enthousiaste, et m’être heurté à l’incompréhension et aux haussements d’épaules de mes amis et confrères critiques. Je n’ai jamais bien compris pourquoi ce film a été un échec, alors que par ailleurs je n’aime pas beaucoup les autres films d’Aronofsky, qui font régulièrement un carton auprès du public comme des journalistes. Bref, l’un des nombreux mystères constitutifs des goûts et des couleurs…

8) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

The Party, de Blake Edwards. Je n’ai jamais compris l’engouement pour ce film. Je préfère de loin La Panthère rose, que j’ai découvert bien plus tard.

9) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

Il était une fois en Chine, de Tsui Hark. Je suis complètement fasciné par l’univers visuel chinois – tel que montré dans les films de sabre historiques. Les lanternes, les échafaudages en bambou, les danses de dragon pour les fêtes, les petites tables et tabourets en bois, les cours centrales des maisons, les arrières-salles des bouibouis mal éclairées, les marchés colorés, les soupes fumantes, les habits sobres et soyeux, les toits de tuiles ondulées, les spectacles de rue, les croyances, les sectes, l’acupuncture, les arts martiaux… Tout cela me fascine. Après, si en plus je pouvais me mouvoir et me battre comme Jet Li, ça ça serait le pied ! Mais je garde ma coupe de cheveux, en revanche, parce que la combinaison tonsure / natte, je n’assumerais pas : c’est la seule faute de goût du film !

10) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

J’vois qu’on t’a raccourci une oreille, alors je vais te demander d’écouter avec un maximum d’attention.” (Chasse à l’homme, encore et toujours).

11) Un film fondateur de votre cinéphilie mais que vous reniez aujourd’hui ?

Pour moi, il n’est pas possible de répondre à cette question. Un film fondateur de ma cinéphilie est forcément un film avec lequel je me suis engagé de façon intime. Il ne m’est jamais arrivé de trouver soudainement moche ou dépourvu d’intérêt un ancien amour ! Le Grand bleu est, en ce sens, un ancien amour. Même si depuis j’ai trouvé mille défauts au film, je l’aime toujours autant, et il me procure toujours le même plaisir. Il est donc hors de question que je le renie !

12) Et au contraire, un film qui vous a déplu mais que vous avez réhabilité avec le temps ?

Lost Highway, de David Lynch. J’avais dû le voir trop jeune la première fois, ne rien y comprendre, et m’ennuyer ferme. Je l’ai redécouvert récemment en copie 35 mm et je révise totalement mon jugement : c’est un chef-d’œuvre absolu, peut-être même supérieur à Mulholland Drive.

Lost Highway (David Lynch) 1997

13) Le film “tout le monde dit que c’est un chef-d’œuvre, et effectivement, ça l’est” qui vous correspond le mieux ?

Je pourrais répondre Le Parrain, mais ça serait trop facile…. Elle est énervante cette question, parce qu’un film que tout le monde trouve bon donne un peu moins envie d’être aimé. Je suis un fan absolu du Parrain, mais j’ai l’impression qu’il ne m’appartient pas, qu’il n’y a aucun plan ou aucune note de musique qui n’ait été adulé par des milliers de spectateurs… Bon, il y a une exception, peut-être : avec un pote, on bloque complètement sur la façon dont, dans le troisième opus, Eli Wallach, vantant à table les qualités des produits siciliens, lance un grand “Olio di oliva !”, le visage déformé par le plaisir… Vous voyez, il faut aller chercher loin, et j’admets que ce genre de délire n’est pas très rassurant pour ma santé mentale. Plus sérieusement, je ne trouve pas ça très bandant, en fait, les chefs-d’œuvre que tout le monde aime.

14) Le classique du cinéma que vous détestez ?

Orange Mécanique. Et pourtant j’ai essayé, au moins trois fois. Rien à faire.

15) Vous pourriez tout à fait tenir un débat enflammé sur ce film, pourtant vous ne l’avez même pas vu :

Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon Dieu ? Je ne réponds pas le premier, parce que je l’ai vu – et cela m’a suffi. Je pourrais cependant tenir un débat pendant des heures, parce qu’il se trouve que Philippe de Chauveron est l’auteur d’une de mes comédies cultes, dont les répliques ont envahi mon propre langage au fil des revisionnages : Les Parasites, réalisé en 1999. Et je trouve tellement désolant, et hélas tellement représentatif de la façon dont on “réussit” dans le milieu du cinéma, qu’un auteur soit devenu millionnaire en pondant un navet alors que, pour trois francs six sous, il avait réalisé une petite pépite d’humour 20 ans plus tôt. Ça me tue !

16) Une scène que vous adorez dans un film que vous n’aimez pas ?

La scène de la taverne, dans Inglorious Basterds.

17) Une scène que vous détestez dans un film que vous aimez ?

Ça, c’est plus dur… Autant il y a des tonnes de scènes réussies, des sortes de minis courts métrages encastrés dans des films trop longs ou bancals, autant dans l’autre sens… Et puis “détester”, c’est violent ! Si il y a vraiment une scène que je déteste, je ne suis pas sûr de pouvoir aimer le film… Allez, si, j’avoue : je couperais volontiers la dernière demi-heure de Casino. Je parle pas d’escamoter la toute fin, hein, mais juste de tailler un peu dans les trop nombreuses scènes où Sharon Stone pète un câble. À chaque fois je me dis : “c’est quand même con, sans cette foutue demi-heure ça serait le meilleur film du monde !”.

18) Le DVD dont vous êtes le plus fier ?

Le faux coffret Jean Renoir, acheté à Pékin il y a 15 ans, et qui tente de reproduire celui que StudioCanal avait sorti à l’époque, en forme de clap. À l’intérieur, les DVD sont dans des pochettes plastiques roses, et les titres sont bourrés de fautes d’orthographe. Collector !

19) Et celui qui trône fièrement depuis dix ans encore emballé dans votre vidéothèque ?

La trilogie européenne, de Lars Von Trier (The Element of Crime, Epidemic, Europa). Et franchement, je n’ai aucune intention de regarder ces trois films prochainement… Donc ce coffret risque d’être encore emballé dans dix ans !

20) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

Aucun. Plus j’aime, moins je pardonne. Alors je pardonnerais sans doute tout aux cinéastes dont je n’attends rien, mais ça fait hélas beaucoup de monde, et je ne citerai aucun nom, même sous la torture – ça serait désobligeant.

21) Ceux dont vous avez vu tous les films sans exception ?

Tarkovski, parce qu’il a fait peu de films, et que tous sont géniaux. Un peu pareil pour Lynch, ou Kitano. Après, j’aurais souhaité répondre Scorsese, ou Renoir, mais ils en ont tellement fait… Je suis sûr que certains m’ont échappé !

22) Et ceux qui sont pour vous encore une “terra incognita” ?

La liste est longue ! Van Keuken, Mekas, Pelechian, Minelli, Guitry… J’arrête, sinon on va se demander comment j’ai pu passer, jusqu’ici, à côté de tout ça !

La porte du paradis, Michael Cimino – 1980

23) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

Une panoplie de gestes : ceux, ampoulés et infiniment touchants, de Christopher Walken recevant Isabelle Huppert dans sa petite bicoque en bois à la fin de La Porte du paradis, de Michael Cimino. Il a tapissé les murs de papiers journaux, un feu réchauffe la pièce, une soupe chaude fume sur la cuisinière… Bref, la Bête s’est pliée en quatre pour séduire la Belle. Et Walken tente maladroitement de mettre de l’ordre dans son antre de sauvage, mal décorée en cocon de jeunes mariés, à ce moment précis où il s’apprête à proposer à Huppert de partager sa vie. Il range des bricoles qui traînent sur la table, il propose une chaise à son hôte, balaie à la hâte les miettes sur la table… Et surtout, il attend le verdict, ses yeux scrutant chaque réaction de sa partenaire. Cette scène me bouleverse : dans le regard de Walken, on voit à la fois l’amour, l’espoir que cet amour soit réciproque, et l’intuition qu’il ne le sera pas. C’est absolument incroyable : il n’y a que Walken pour pouvoir jouer tout cela à la fois, en donnant l’impression de ne rien faire.