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Le questionnaire cinéphile de David Speranski

Vous connaissez les Fiches : vous y êtes abonnés, ou vous les lisez à l’occasion, ici-même – mais connaissez-vous celles et ceux qui, salariés ou bénévoles, figures historiques ou recrues récentes, les écrivent ? Savez-vous ce qui les travaille – ce qui les hante –, de quel tissu d’images singulier, élaboré au fil des années, procède leur rapport aux films ? Quelles passions nobles, penchants suspects, souvenirs d’enfance, tropismes de critiques avertis, constituent leur cinéphilie ? C’est ce qu’au fil de ce questionnaire, et en ces temps d’assignation à résidence, nous vous invitons à découvrir. Nous n’avons décidément pas fini de faire connaissance.


1) Votre premier souvenir de cinéma ?

Mon premier souvenir de cinéma vient des brumes lointaines de l’enfance. Il est bercé par la télévision, les Fêtes de Noël et le cycle Chaplin qui passait souvent à ces dates réconfortantes et hivernales. Je ne connaissais rien au Septième Art ni à la mise en scène, je n’en sais d’ailleurs guère plus aujourd’hui, mais je savais déjà que voir Chaplin dans Les Lumières de la villeLes Temps modernesLa Ruée vers l’orLe CirqueLe Kid, etc. me faisait du bien, m’apportait une nourriture spirituelle qui allait alimenter mes rêves et mes pensées pour des années, m’élever dans tous les sens du terme et m’aider dans ma compréhension de l’humain. Au bout du compte, c’est ce que j’ai fini par demander à tous les films que j’ai pu voir, un enrichissement humain, esthétique et/ou spirituel. Espoir souvent déçu mais lorsqu’il est satisfait, parfois au détour d’une scène sporadique et fugitive, il mérite au centuple tous les efforts qu’un amoureux de la vie peut dédier au cinéma.  

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

Eyes Wide Shut, car, nonobstant l’aspect sensuel et troublant du film, susceptible d’éveiller les pulsions les plus pubères (Nicole Kidman qui n’a peut-être jamais été plus sublime que dans ce film, l’orgie, la fille du marchand de vêtements), et qui n’était pourtant interdit à aucun spectateur, y compris mineur, la sensation la plus extraordinaire, c’est de comprendre, qu’aussi adolescent qu’on fût, on a été contemporain d’un artiste aussi extraordinaire que Stanley Kubrick, un metteur en scène capable de donner une dimension cosmique à une intrigue a priori ordinaire de jalousie mortifère et de tromperie potentielle. Kubrick voyait plus grand que les autres, même les yeux fermés. Il laisse toujours un espace au-dessus de la tête de ses personnages, lorsqu’ils se déplacent, pour montrer qu’ils s’inscrivent au sein d’un ensemble qui les dépasse.  

Pour être plus exact, la fiction qui représente le mieux mon adolescence, si l’on peut citer une série, c’est sans doute Buffy contre les Vampires, et je ne crois pas être le seul. C’est sans doute la fiction qui, au-delà du folklore vampiresque, renseigne avec le plus de précision et de pertinence sur les années d’adolescence et le passage à l’âge adulte, avec le passage au lycée et l’entrée à la faculté ou la grande école. C’est aussi la fiction qui rend toute leur noblesse aux freaks, aux geeks, aux mal-aimés, aux surdoués, mis à l’écart de la population normalisante et stigmatisante des établissements. En quelques années, en passant de Buffy contre les Vampires à Six Feet Under, on passe brutalement de l’adolescence à l’âge adulte, l’âge du deuil et des responsabilités. 

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

Mulholland Drive de David Lynch. Ce film qui demeure sans doute à ce jour l’œuvre cinématographique la plus importante du vingt-et-unième siècle, représente un film-monde à lui tout seul : concentré de l’œuvre lynchienne, miroir et envers du miroir du rêve hollywoodien, film à la fois faisant preuve d’une spectaculaire beauté et d’une profonde expérimentation, histoire clivée en deux, rêve de la réalité, réalité du rêve. Difficile de faire mieux…

4) Et celui qui vous a transmis la passion critique ?

Persona d’Ingmar Bergman, peut-être à mon sens le film le plus important du cinéma, avec Vertigo d’Hitchcock. Je l’ai sans doute vu lors d’une des rétrospectives Bergman estivales au Saint-André-des-Arts. Bien avant Mulholland Drive, Bergman racontait l’histoire d’un étrange tandem formé par deux personnes, une femme à la dérive, se réfugiant dans un mutisme agressif, et une infirmière douce et compatissante. La situation ne tardera pas à s’inverser, révélant les deux personnes à elles-mêmes. C’est le premier film clivé de l’histoire du cinéma, avec Vertigo. On pourrait aussi ranger L’Avventura de Michelangelo Antonioni dans la même catégorie, avec son histoire de femme qui disparaît. Cela pourrait préfigurer une histoire du cinéma moderne, cinéma qui naîtrait vers la fin des années cinquante jusqu’à la moitié des années soixante, et continue à influencer les films contemporains. 

Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard, aussi. Car ce film en forme de puzzle fait s’entrecroiser les citations (Céline, Rimbaud, etc.), se chevaucher les voix, s’entrechoquer les images, et demeure aujourd’hui l’un des plus modernes jamais faits. C’est également un chant d’amour pour Anna Karina qui a rarement été plus étincelante, le troisième et dernier film avec Belmondo, ainsi qu’une déclaration de guerre contre la société de consommation. Dixième film de Jean-Luc Godard dans l’une de ses périodes les plus fastes, c’est un film ensoleillé qui part sur la Côte d’Azur, à la recherche d’un Éden toujours perdu.  

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

Sans hésiter, Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini. Je me souviens encore de cette séance à 22h au MK2 Beaubourg. En sortant autour de minuit, on n’en menait pas large et on rasait les murs. Film choc, qui vous tatoue profondément des visions horrifiques bien plus terrifiantes que les plus grands films d’horreur. Pasolini a parfaitement atteint son but, en plus de faire une charge explosive contre toute forme de fascisme, créer un électrochoc dont on ne se remet pas, un soleil noir dont la force d’attraction négative ne se dément pas.  

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

Tous les films et séries avec Zooey Deschanel. Je me sens toujours un peu coupable quand je regarde Zooey au lieu de voir des films de Bresson, Dreyer ou Tarkovski ! 

Dans un autre style, la danse de Debra Paget face au cobra dans Le Tombeau hindou, le deuxième volet du diptyque de Fritz Lang, à la différence importante que les films de Lang sont à l’évidence de grands films.

7) Le film que tout le monde déteste mais que vous adorez ?

Certains metteurs en scène ne sont parfois pas en vogue alors que j’aime beaucoup ce qu’ils font. Par exemple, j’adore les films de Lana et Lilly Wachowski (Cloud AtlasJupiter Ascending, la trilogie Matrix, la série Sense8), cinéastes souvent démolies par la critique pour je ne sais quelles obscures raisons, alors qu’elles font souvent preuve d’une virtuosité et d’un courage expérimental digne de louanges. J’aime bien aussi ceux de Darren Aronofsky (Requiem For a DreamThe Fountain, etc.) qui exposent des qualités excentriques similaires. Ce sont des cinéastes qui n’ont pas peur d’en faire trop, au risque d’être voués aux gémonies de l’orthodoxie critique. C’était le cas bien des années auparavant de Lynch (Sailor et LulaTwin Peaks Fire Walk With Me), Verhoeven (Basic InstinctShowgirls), De Palma (PulsionsBlow outBody Double), Fincher (The GameFight Club), Bigelow (Strange DaysDetroit), dont les films ont été depuis réhabilités. Le même phénomène se produit aussi pour Terrence Malick dont les films sont assez systématiquement dénigrés depuis The Tree of Life car il s’est engagé dans une voie expérimentale sur laquelle peu de spectateurs ou de critiques souhaitent le suivre. Pourtant À la MerveilleKnight of Cups, Song to SongUne Vie cachée, sont tous magnifiques, à des degrés divers, et méritent une réévaluation que le temps leur apportera certainement. C’est le prix du risque et de l’expérimentation pour certains artistes de ne pas être appréciés lorsque la majorité des gens se trouve en quête de sensations rassurantes et déjà éprouvées.  

Pour citer un film peu connu, je dirais Synecdoche, New York de Charlie Kaufman, un film si riche et complexe qu’il exige une réévaluation critique d’urgence, une vision d’artiste sans concessions. 

8) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

Détester n’est pas le mot. J’ai plutôt tendance à trouver certains films appréciés de tous fortement surévalués ; ou bien ils me laissent profondément indifférent. C’est le cas par exemple de la trilogie du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson, ce que je ne comprends toujours pas, puisque j’apprécie par ailleurs Game of Thrones. Idem pour Le Projet Blair Witch de Daniel Myrick et Eduardo Sánchez, deux cinéastes qui ont sombré dans l’oubli, ou Split de M. Night Shyamalan, cinéaste que je trouve souvent surcoté, alors que pas mal de gens le placent aux côtés, voire même au-dessus de Fincher, Gray, Tarantino, Paul Thomas Anderson, Wes Anderson, Christopher Nolan, Sofia Coppola, Spike Jonze, etc. 

9) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

Un film long pour que je puisse me perdre dans ses infinies volutes. Il était une fois en Amérique de Sergio Leone me paraît idéal et assez inépuisable pour ses bouffées proustiennes de mélancolie et d’opium. J’aurais pu citer aussi La Maman et la Putain de Jean Eustache, film également très proustien mais je préfère en parler à l’occasion de la question suivante. 

Il était une fois en Amérique (Sergio Leone) – Copyright Carlotta Films

10) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

Alors cela se bouscule au portillon. “This is the Girl” (Mulholland Drive, Lynch). “Qu’est-ce que je peux faire? Je sais pas quoi faire… ” (Pierrot le Fou, Godard », “You’re talkin’ to me? ”  (Taxi Driver, Scorsese), “Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour” (Les Enfants du Paradis, Prévert-Carné), “Tomorrow is another day” (Scarlett dans Autant en emporte le vent, Victor Fleming), “When the legend becomes fact, print the legend” (L’Homme qui tua Liberty Valance, John Ford), “La photographie, c’est la vérité et le cinéma c’est  vingt-quatre fois la vérité par seconde” (Le Petit Soldat, Jean-Luc Godard).  Mais les plus beaux dialogues du cinéma appartiennent de droit à La Maman et la Putain de Jean Eustache, sans même citer les tunnels de monologues qui sont toujours aussi prodigieux : au choix ma réplique préférée “Les films ça sert à ça : à apprendre à vivre, apprendre à faire un lit. ou “Vous savez, le monde sera sauvé par les enfants, les soldats et les fous”. 

11) Un film fondateur de votre cinéphilie mais que vous reniez aujourd’hui ?

J’ai vraiment cherché. Aucun. Je suis resté fidèle à tous les films de ma vie. 

12) Et au contraire, un film qui vous a déplu mais que vous avez réhabilité avec le temps ?

J’ai plutôt tendance à aimer encore davantage les films que j’aimais déjà ou à découvrir de nouvelles (ou pas si nouvelles) œuvres à côté desquelles je suis passé. Néanmoins il existe deux films que j’ai vraiment réévalués avec le temps : Lawrence d’Arabie de David Lean qui m’ennuyait profondément pendant longtemps (je ne retenais que le montage sur l’allumette et le plan du mirage) et puis un jour, j’ai fini par comprendre le mystère du personnage et le lyrisme de la mise en scène. Le second est devenu un des films de référence de ma cinéphilie, Blow-Up de Michelangelo Antonioni. J’avais du mal avec ce metteur en scène et la vacuité apparente de son cinéma. Or un jour, j’ai compris qu’il mettait en scène tout ce que les autres évitaient afin de parvenir à mettre en valeur une autre vérité. À partir de là, Blow-Up, film complètement métaphorique, devient limpide. 

13) Le film “tout le monde dit que c’est un chef-d’œuvre, et effectivement, ça l’est” qui vous correspond le mieux ?

Pour ne pas mentionner à nouveau des films déjà cités, Melancholia de Lars Von Trier : son intro majestueuse, ses deux parties antinomiques, portant le prénom des deux sœurs, Justine et Claire, sa fin cataclysmique. Tout concourt à un chef-d’œuvre qui aurait encore plus dominé son époque si Lars n’avait pas joué au nazi (qu’il n’est pas) en conférence de presse cannoise. 

Paris, Texas, aussi, de Wim Wenders, où un homme solitaire essaie de retrouver l’amour mais n’arrive qu’à reconstituer une famille dont il sera toujours exclu. Une ouverture inoubliable dans le désert américain, sur les accords désolés de Ry Cooder, un home-movie sur la fugacité d’un bonheur disparu qui arrachera des larmes aux plus récalcitrants, une séquence d’anthologie dans un peep-show où Nastassja Kinski retrouve la voix sans visage de son premier et unique amour. Un chef-d’œuvre, c’est le cas de le dire.

Les films de Roberto Rossellini avec Ingrid Bergman : dans StromboliVoyage en ItalieEurope 51, les thématiques de la grâce, de la rédemption, du miracle sont omniprésentes dans une atmosphère permanente de compassion. Ces films bénéficient également d’une interprétation surnaturelle d’Ingrid Bergman, à rapprocher de ses rôles chez Hitchcock (La Maison du Docteur EdwardsLes Enchaînés et Les Amants du Capricorne), ce qui fait d’elle le croisement unique et l’incarnation concomitante du cinéma classique et du cinéma moderne. 

Et surtout Val Abraham de Manoel de Oliveira. La sensualité de la langue portugaise, la beauté immaculée de Leonor Silveira, la Sonate au Clair de Lune de Beethoven, l’enivrante saudade qui se dégage de cette relecture de Madame Bovary, portrait d’une femme qui préfère le rêve et la mélancolie à la corruption des hommes. Il s’agit sans conteste de l’un des plus beaux films du monde.

14) Vous pourriez tout à fait tenir un débat enflammé sur ce film, pourtant vous ne l’avez même pas vu :

Ce ne serait pas très honnête de la part d’un critique soi-disant intègre. C’était la question-piège “éthique et déontologie” ?

15) Une scène que vous adorez dans un film que vous n’aimez pas ?

Les scènes où apparaît Delphine Seyrig dans L’Année dernière à Marienbad. J’avoue que j’ai un peu de mal avec les films de Robbe-Grillet, même quand il ne fait que scénariser. En revanche, j’apprécie plutôt ses bouquins. 

16) Une scène que vous détestez dans un film que vous aimez ?

Quand Rooney Mara quitte la maison dans A Ghost Story de David Lowery, nous laissant seuls avec le fantôme. C’est tragique car l’on sait qu’elle ne reviendra jamais.

La scène de début de Sailor et Lula de David Lynch quand Sailor explose la tête d’un malfrat. Une scène surlignée, pas assez contextualisée et assez mal filmée. 

Le générique de fin de Titanic de James Cameron. Devinez pourquoi.  

17) Le DVD dont vous êtes le plus fier ?

Il faudrait plutôt parler de coffrets que de DVD simples. Je citerai les coffrets Ozu, Mizoguchi, Buñuel (avec la photo de Catherine Deneuve), Fassbinder (je dois avoir l’intégrale, toutes éditions confondues), Rohmer, Godard, Truffaut, Pialat, Sautet, Blier, Varda, Demy, etc. De véritables viatiques pour l’humanité. 

Je ne crois pas avoir d’éditions très rares de films, un peu plus en livres. Mais les cambrioleurs ont peu de chances de faire fortune avec moi. De toute manière, je suis plutôt complétiste que fétichiste.  

Néanmoins je dois avoir Persona en trois éditions différentes, ce qui montre l’importance du film pour moi. Mais si je réfléchis, le DVD dont je suis le plus fier, c’est sans doute le premier DVD que j’ai acheté : Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick.

18) Et celui qui trône fièrement depuis dix ans encore emballé dans votre vidéothèque ?

C’est l’édition collector de La Nuit du Chasseur de Charles Laughton chez Wild Side. J’adore le film mais bizarrement, je n’ai jamais eu envie pour l’instant de le décellophaniser. J’espère néanmoins le faire avant ma mort, ou tout du moins, avant la fin du confinement !

La Nuit du chasseur (Charles Laughton) – Copyright Ciné Classic

19) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

Tout dépend de ce que recouvre le “tout”.

Si c’est d’un point de vue éthique, il n’est pas question de pardonner quoi que ce soit, à partir du moment où l’on entre dans le domaine criminel ou délictuel, que ce soit sur le tournage ou en-dehors du plateau de tournage. Ma doctrine en la matière est extrêmement simple : les artistes, donc les cinéastes, ont absolument tous les droits dans le domaine de l’imagination ; il est hors de question de les censurer hormis incitation au crime, à la discrimination ou au racisme. En revanche, en contrepartie, ils sont soumis comme tout citoyen aux lois et à la justice. Par conséquent, en cas de crime ou de délit, ils sont quasiment plus coupables que tout citoyen lambda car eux ont le droit d’enfreindre toutes les lois et de s’affranchir de toutes les limites dans le domaine de leur art. En aucun cas, ils ne se trouvent au-dessus des lois, du fait de leur statut a priori privilégié d’artiste.  

Si “tout” recouvre uniquement des films ratés, le pardon est chose recommandable, voire même infiniment souhaitable. Tout dépend aussi du niveau d’échec. Certains films sont ratés par rapport aux ambitions de leur auteur mais restent corrects par rapport au niveau moyen de la cinématographie courante. D’autres représentent des ratages dans l’absolu. 

Je pardonne Dune à Lynch car il a réussi ses neuf autres films, ce qui représente un ratio exceptionnel.

Je pardonne Folies bourgeoisesJours tranquilles à Clichy et quelques autres films à Chabrol car il en a fait une cinquantaine de réussis.

Je pardonne Au-delà, Le 15h17 pour Paris et quelques autres films à Clint Eastwood car il en a tourné bien d’autres, souvent excellents.

Je pardonne L’Étau et quelques autres films à Hitchcock car le reste de son œuvre lui permet de s’égarer par moments.

Etc, etc.  La liste serait longue…

20) Ceux dont vous avez vu tous les films sans exception ?

Lynch, Lars Von Trier, James Gray, David Fincher, Paul Thomas Anderson, Bong Joon-ho, Wes Anderson, Spike Jonze, Sofia Coppola, Leos Carax, Jane Campion, Christopher Nolan, Martin Scorsese, Steven Spielberg, Clint Eastwood, François Truffaut, les frères Coen, Quentin Tarantino, Woody Allen, Terrence Malick, Andrei Tarkovski, Jeff Nichols.

Bref, ceux qui ont en général une œuvre assez courte et circonscrite, que je vois parfois progresser au fur et à mesure des années.  

Pour les autres, soit ils possèdent une œuvre pléthorique (par exemple John Ford, Bergman, Godard, Lang ou Hitchcock, ce qui rend difficile, voire impossible le fait de tout voir, même si Bergman ou Hitchcock, il ne doit pas m’en manquer beaucoup), soit il m’en manque toujours un ou deux (parce que certains films sont très rares ou parce que je souhaite toujours m’en garder en réserve)…Par exemple je n’ai pas vu Les Rendez-vous de Paris ou La Marquise d’O d’Eric Rohmer (même si j’ai l’intégrale) ni Le Procès et Vérités et mensonges de Welles. 

21) Et ceux qui sont pour vous encore une “terra incognita” ?

Je crois n’avoir vu aucun film de Boris Barnet, Glauber Rocha, Paradjanov et Jean Grémillon. Pour les autres cinéastes que je connais mal, j’ai souvent vu a minima un film ou deux de leur œuvre. Je connais imparfaitement l’œuvre de Marguerite Duras cinéaste mais j’ai au moins vu Le Navire Night et India Song. Idem pour Chantal Akerman mais j’ai au moins vu Jeanne DielmanJe tu elleLa Captive.  De superbes “terra incognita” à découvrir ou approfondir.  Et tous les premiers films que je n’ai pas encore vus et que je vais découvrir…

22) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

Une scène : la scène du bal dans Le Guépard de Luchino Visconti. La dernière demi-heure du film à elle toute seule. La vieillesse, la jeunesse, l’élégance, le désir, la sensualité, le tumulte de l’Histoire, tout y est. “Il faut que tout change pour que rien ne change”.

Depuis, dans le même ordre d’idées, on a pu aussi admirer le ballet des astres dans 2001 L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, ainsi que le bal de Harvard en ouverture somptueuse de La Porte du Paradis de Michael Cimino.   

Un film : pour faire court, condensé et essentiel, Un Chien Andalou de Luis Buñuel. Seize minutes, un homme et une femme, et toutes les pesanteurs dont ils devront s’arracher pour devenir libres. Mais la liberté n’est-elle qu’une illusion? Poétique, surréaliste, métaphysique, mélangeant allégrement rêve et réalité, le film s’ouvre sur une image inoubliable, un œil coupé par un rasoir tenu par le metteur en scène lui-même, nous enjoignant ainsi à changer de regard. Un film toujours aussi révolutionnaire et génial.   

Un mot : la dernière réplique de Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, prononcée par Nicole Kidman : “Fuck”. 

Un geste : quand, dans La Prisonnière du désert de John Ford, Ethan Edwards (John Wayne) se précipite sur sa nièce Debbie (Natalie Wood) qui a été kidnappée par les Indiens et est même devenue Indienne, et qu’au moment où l’on croit qu’il va la tuer, il la prend dans ses bras et lui dit “Let’s go home, Debbie”. On n’a peut-être jamais rien tourné de plus beau.