Rechercher du contenu

Le questionnaire cinéphile de Clément Deleschaud

Vous connaissez les Fiches : vous y êtes abonnés, ou vous les lisez à l’occasion, ici-même – mais connaissez-vous celles et ceux qui, salariés ou bénévoles, figures historiques ou recrues récentes, les écrivent ? Savez-vous ce qui les travaille – ce qui les hante –, de quel tissu d’images singulier, élaboré au fil des années, procède leur rapport aux films ? Quels penchants suspects, passions nobles, souvenirs d’enfance, tropismes de critiques avertis, constituent leur cinéphilie ? C’est ce qu’au fil de ce questionnaire, et en ces temps d’assignation à résidence, nous vous invitons à découvrir. Nous n’avons décidément pas fini de faire connaissance.

1) Votre premier souvenir de cinéma ?

J’ai vécu, je crois, mon entrée dans le cinéma (salle et art) comme un rêve. Or, les rêves sont des mécaniques de concrétions. N’apparaît alors devant moi, lorsque je plisse les yeux, qu’une masse compacte composée de bribes de photogrammes qui sont TOUS des traumas, à divers degrés d’intensité : le barracuda au début du Monde de Nemo, vu dans un cinéma à Parthenay, une peur panique devant le film d’horreur le moins terrifiant de la création, Le Manoir hanté et ses 999 fantômes, et le palimpseste d’idées angoissantes du Monde de Chihiro (le deuil/la damnation/les voyages en train).

Ces plaies d’enfance n’ayant pas toutes cautérisées (j’ai toujours une frousse inextinguible devant les graphismes des films d’animation japonais), on ne m’en voudra pas de clore cette rétrospective intime par le locus amoenus de mes jeunes années : le film Scooby-Doo de 2002, que j’ai vu, entrevu, pré-vu un nombre incalculable de fois, d’abord pour l’aventure, ensuite pour Sarah Michelle Gellar.

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

Le cinéma était, pour le moi adolescent, acte de coercition avec le réel. Je m’y suis mis tard, et mal. Je ne sais pas s’il y a une juste façon ou une façon juste d’arriver au cinéma pendant une période aussi heurtée, anti-linéaire, que l’adolescence, d’ailleurs. Mais puisqu’il faut répondre sur un mode entomologique, je plante mon aiguille dans le papillon Journal Intime de Nanni Moretti, qui a bien plus scellé mon amour pour l’Italie que pour le cinéma.

Journal Intime, Nanni Moretti

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

La Chambre du fils. Nanni Moretti, encore. Je l’ai vu seul, sur un ordinateur minuscule et maculé de poussière sur l’écran. J’avais l’impression d’inventer, au sens d’exhumer, un parchemin antique qui allait me révéler cet outil étrange, désillusionné et d’une insondable mélancolie qui s’appelle la vie adulte. Plus tard, je compris que c’était surtout la structure (très années 2000) des films bicéphales (Lost Highway, Tiresia…) qui avait durablement imprimé mon esprit. Le cinéma devenait art du mitan, art interstitiel, quelque chose qui évoluait parallèlement à moi et qui n’attendait que la bifurcation juste pour me rencontrer et me percuter de plein fouet.

Sinon, Les Rois du Gag a aussi été un jalon essentiel – mais ma source lyrique est quelque peu tarie lorsqu’il s’agit d’évoquer Claude Zidi. Qu’il m’en soit excusé.

4) Et celui qui vous a transmis la passion critique ?

Je n’ai presque rien lu de Daney, j’ai été un lecteur tardif des Cahiers. J’ai également tendance à croire que la critique se mesure, aussi, au bruit de son silence, et qu’on est bon critique lorsque l’on a compris enfin qu’on ne pourra jamais construire suffisamment de ponts pour faire se rejoindre tout les îlots qu’on voudrait rendre habitables.

Alors les films qui m’ont transmis la passion critique ont été ceux qui l’ont aboli fugacement : Vincere de Marco Bellocchio, Deux ou trois choses que je sais d’elle de Jean-Luc Godard, Un homme qui dort de Bernard Queysanne…

Vincere, Marco Bellocchio

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

Mon enfance entière a été un long trauma cinématographique (voir la réponse 1). Mais j’ai volontairement omis deux cauchemars optiques : Les Triplettes de Belleville de Sylvain Chomet et La Planète Sauvage de René Laloux. Le premier m’a rendu quelque temps phobique des mollets flasques, le second m’a longtemps fait croire que les années d’avant ma naissance avaient toujours été peuplées de vilains bonhommes bleus semi-priapiques – les deux combinés m’ont sans doute fait perdre quelques points de QI.

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

Les Rois du Gag, évidemment ! J’ai usé jusqu’à l’os le DVD paternel, le regardant même en cachette (attitude délicieusement délictueuse). L’éternel répétition des gags les plus éculés, la structure narrative diffractée et épileptique : tout une œuvre peccamineuse s’ouvrait à moi.

Depuis, je dois bien confesser une fascination morbide pour Amoureux de ma femme, objet déviant au potentiel comique insoupçonné : on y voit pêle-mêle Gérard Depardieu en crocs faisant du VTT, Daniel Auteuil renversant goulûment douze litres de chocolat fondu sur la robe d’Adriana Ugarte, Sandrine Kiberlain en plein questionnement ontologique, le tout dans un biotope mi-aristocrate mi-vaudeville libidineux dans un salon IKEA… tout un désastre anti-comique que je ne peux pas me lasser d’observer cruellement.

Les Rois du Gag, Claude Zidi

7) Le film que tout le monde déteste mais que vous adorez ?

Pietà de Kim Ki-Duk. La détestation collective de ce film vient, je crois, du fait qu’il aie censément “volé” le Lion d’Or à The Master de Paul Thomas Anderson. Ou peut-être qu’il est véritablement mauvais, je ne sais plus (d’ailleurs je déteste en général, excepté Locataires, les films de Ki-Duk). Mais on ne se refait pas, j’aime les bondieuseries fades, les non-lieux blafards, toute l’esthétique pseudo-sulpicienne qui enserre le tout, l’errance comme une mise au tombeau. Et la scène finale me couvre encore aujourd’hui d’un effroi durable.

8) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

J’ai ri de pitié devant Le Dernier des Mohican. J’ai grandi non loin du Puy du Fou : j’ai donc déjà subi de pareille reconstitution “historique” plâtreuse.

Je suis sûr de mes anti-goûts, la liste est donc longue : je n’aime pas non plus Les Monstres de Dino Risi, Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola, Raging Bull m’ennuie poliment, mon âme voulait se métempsychoser devant Arizona Dream…

Plus récemment, l’obsession pécuniaire qui pourrit chaque dialogue du Poirier Sauvage de Nuri Bilge Ceylan m’a donné envie de renverser mon siège, puis le cinéma, puis la rue, puis la ville de Paris, puis la société.

9) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

Il faudrait bricoler un lieu idéal à partir de ces espèces d’espaces : le lac édénique au début de Nuestro Tiempo de Carlos Reygadas, l’état de vacance(s) éternel de Mektoub My Love de Kechiche, le village troglodyte de Le vent nous emportera d’Abbas Kiarostami.

Je rejoindrais chacune de ses étapes au volant, tour à tour, de la voiture de Pierrot le Fou, du van d’Au fil du temps, et, enfin, pour les moments de grâce, de la Vespa de Nanni Moretti.

Au Fil du Temps, Wim Wenders

10) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

Le démon de la citation. Au dernier Festival de Cannes, Quentin Dupieux, a présenté Le Daim. Or, il s’avère que je possède une superbe veste vert sapin, 50 % daim, 50 % velours. Conséquemment, j’ai passé tout le reste du Festival à interpeller mes collègues, mais aussi les quidams, de quelques répliques dudit film, répliques qui font aujourd’hui partie intégrante de mon-être-au-monde : “Excusez-moi, vous parlez de mon blouson ?”, Putain, style de malade” ou encore “Ça bute”.

Dit comme ça, c’est ridicule, mais rassurez-vous : en vrai, c’était pire.

11) Un film fondateur de votre cinéphilie mais que vous reniez aujourd’hui ?

There Will Be Blood, Il Divo, Magnolia… Les films avec la veine au front, démonstration de puissance, sans équivoque. C’était, j’en suis persuadé, important de les aimer, puisqu’ils comblaient à leur manière une inexpérience de moi-même en tant que regardeur. Maintenant que j’ai rempli mes cases, je crois que ces produits cyniques peuvent retourner à leur lent embaumement (et je suis très heureux que Paul Thomas Anderson aie signé, avec Inherent Vice et Phantom Thread, deux chefs-d’œuvre biscornus).

12) Et au contraire, un film qui vous a déplu mais que vous avez réhabilité avec le temps ?

Inexpérience à combler toujours, mais cette-fois ci, du côté de la vie vraie : j’ai vu beaucoup, beaucoup trop jeune, In Another Year de Mike Leigh, Les Climats de Nuri Bilge Ceylan, et I Vitelloni de Fellini. Maintenant que je suis capable de remonter le flux de ma propre expérience (comme le train à la fin du film de Fellini, qui avance parce que persistera, quelque part, le surplace), je suis également en mesure de mêler ma conscience à celle des ces trois films extraordinaires, qui seront toujours, d’une manière ou d’une autre, à mon chevet.

13) Le film “tout le monde dit que c’est un chef-d’œuvre, et effectivement, ça l’est” qui vous correspond le mieux ?

Je reste ébaubi devant l’iconoclasme ringard qui consiste à dire que Kubrick, c’est pas si terrible. Tout ce que je puis dire, c’est que le peu de beauté cinématographique que je sais, je l’ai appris dans Barry Lyndon et dans Eyes Wide Shut, qui resteront mes vraies universités.

14) Vous pourriez tout à fait tenir un débat enflammé sur ce film, pourtant vous ne l’avez même pas vu :

“Voici le temps enfin qu’il faut que je m’explique”.

Révélation : j’ai écrit ce questionnaire, et voici ma question préférée.

J’adore parler de films que je n’ai pas vus. Je ne sacralise pas le cinéma, mais je sacralise la discorde. Je ne crois que peu à une certaine déontologie du critique (on ne m’a jamais fait signer de papiers à ce sujet, stipulant que tout avis péremptoire sur un film non-vu me condamnerait à la catabase éternelle), mais je crois que l’horizon d’attente est nécessaire à l’appréhension d’un médium aussi populaire que le cinéma. Vouloir arriver vierge devant un film, sans préjugés, c’est le premier pas vers le relativisme le plus absolu. La tabula rasa engage une forme de relâchement, qui, in fine, fait s’entre-mêler les affiches de John Hamon dans la rue et les tableaux de Giorgione. On ne peut se démailloter de ses présupposés ; autant les embrasser, aussi suis-je tout à fait incollable sur les films d’Almodovar, que je déteste tous, alors que je n’en ai vus que trois.

15) Une scène que vous adorez dans un film que vous n’aimez pas ?

Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan a beau être fait de la même matière que mes pires cauchemars, la scène où le héros descend dans un village sous une route à l’aide d’une sorte de chariot-tyrolienne m’a durablement marquée, peut-être parce que là, enfin, surgissait l’imaginaire, l’inattendu, la surprise ouateuse du rêve qui suit son cours.

16) Une scène que vous détestez dans un film que vous aimez ?

Dans le – très beau, au demeurant – La Ciociara de Vittorio De Sica, on trouve une scène abjecte. Si vous avez vu ce film mais que vous ne voyez pas de quoi je parle, sachez que j’ai de vous une bien piètre opinion.

17) Le DVD dont vous êtes le plus fier ?

Le coffret Un homme qui dort, très rare, assez introuvable. Sa rareté et sa cherté illuminent d’une drôle de lumière consumériste un film-livre qui envisageait la vie comme une dépossession – illusoire – de la concorde entre l’homme et Les Choses. De même que notre vie actuelle, confinée, se voit être frappée d’alignement, ce DVD trône fièrement à sa place, à tel point que je ne le figure plus sur mon étagère. Il se (con)fond dans le décor. Peut-être ce DVD a-t-il froid, sur sa place de Clichy ? Du moins, il attend.

18) Et celui qui trône fièrement depuis dix ans encore emballé dans votre vidéothèque ?

Aux temps immémoriaux de mon escapade bordelaise, j’achetai, pour le prix d’un kebab, En Avant Jeunesse de Pedro Costa. Le DVD, assurément, vaut le coup. Le boîtier, cartonné, a une allure certaine. On l’ouvre, et se déploie – presque en corolle – un livret à l’acuité impressionnante. Je n’ai évidemment jamais entr’aperçu ne serait-ce qu’une seconde de ce film.

19) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

Mes cinéastes préférés (Lynch, Bellocchio, Moretti, Varda, Pialat, Fellini, Herzog, Reygadas, Von Trier, Godard, Porumboiu, Resnais*, Brisseau, Kurosawa (pas lui, l’autre), Gomes, Akerman, Antonioni, Kiarostami…) ont-ils besoin de mon pardon ? Si oui, je leur donne volontiers – je ne suis pas du genre à refréner l’absolution.

* Réflexion posée, Mélo mérite bien quelque embardée – disons, le temps d’une SmartBox – dans le tout premier cercle de l’enfer, au moins juste un orteil.

20) Ceux dont vous avez vu tous les films sans exception ?

Maurice Pialat, Lars Von Trier, Corneliu Porumboiu, Andreï Tarkovksi, Nanni Moretti, Michelangelo Antonioni, Mike Leigh, et d’autres enfouis certainement dans un repli mémoriel. Je n’ai pas encore vu tous les Bellocchio (la pourpre de la honte monte à mes joues…), et je ne suis pas sûr que le confinement dure assez longtemps pour que la télévision me permette de clore le chapitre “Claude Zidi” de ma vie.

21) Et ceux qui sont pour vous encore une “terra incognita” ?

La liste serait aussi longue que déprimante pour le lecteur ou la lectrice cinéphile que vous êtes. Dites-vous que je n’ai pas vu votre film préféré – et conservez en vous la joie incommensurable de la découverte par autrui de votre trésor personnel.

22) Si vous pouviez adapter au cinéma un livre, un essai, un poème, quel serait-il ?

Je ne sais pas quel ouvrage je voudrais adapter, peut-être Le bonheur des tristes de Luc Dietrich, ou La fièvre des polders d’Henri Calet, ou encore u e variation expérimentale autour d’Espèces d’espaces de Georges Perec (avec la volonté d’employer à contre-emploi Stéphane Plaza, dans un film d’horreur où son œil – littéralement – glisserait d’une chambre à une autre…).

23) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

Une tasse de café, une nouvelle cosmogonie, un chuchoteur à la langue de feu.

Je me sens tout petit et immensément grand devant cette scène de Deux ou trois choses que je sais d’elle.

Deux ou trois choses que je sais d’elle, Jean-Luc Godard