Rechercher du contenu

Le questionnaire cinéphile de Adèle Bossard-Giannesini

Vous connaissez les Fiches : vous y êtes abonnés, ou vous les lisez à l’occasion, ici-même – mais connaissez-vous celles et ceux qui, salariés ou bénévoles, figures historiques ou recrues récentes, les écrivent ? Savez-vous ce qui les travaille – ce qui les hante –, de quel tissu d’images singulier, élaboré au fil des années, procède leur rapport aux films ? Quelles passions nobles, penchants suspects, souvenirs d’enfance, tropismes de critiques avertis, constituent leur cinéphilie ? C’est ce qu’au fil de ce questionnaire, et en ces temps d’assignation à résidence, nous vous invitons à découvrir. Nous n’avons décidément pas fini de faire connaissance.


1) Votre premier souvenir de cinéma ?

Le Nosferatu du film de Murnau apparaissant dans l’embrasure d’une porte en ogive. Ses mains. Ses doigts. J’avais trois ans.

2) Le film qui représente le mieux votre adolescence ?

La Mauvaise éducation d’Almodovar que j’ai vu à sa sortie. En tant que petite jeune fille sage j’étais fascinée par le côté “sexe et drogue” des personnages. Mais plus profondément je crois que j’avais un faible pour les récits dans lesquels les personnages cherchent à retrouver des images manquantes (Mysterious Skin de Gregg Araki est aussi un souvenir de mon adolescence, sorti à la même époque). La Mauvaise éducation a une empreinte visuelle forte dans ma mémoire (je ne l’ai pas revu depuis) : en voyant le tableau Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) lors de l’exposition David Hockney à Beaubourg en 2017 j’ai immédiatement pensé à La Mauvaise éducation, la scène dans la piscine. Les images manquantes sont les plus marquantes.

La Mauvaise éducation (Pedro Almodóvar)
Copyright Pathé Distribution

3) Le film qui vous a donné le goût du cinéma ?

J’aurais envie de dire Nosferatu mais il va revenir plus loin dans le questionnaire. Alors La Boulangère de Monceau de Rohmer parce que j’aime bien raconter cette histoire et qu’elle est fondatrice. J’avais 12-13 ans, et comme d’habitude je n’arrivais pas à m’endormir. Ma mère regardait un film et je lui ai demandé la permission de rester quelques minutes avec elle. Me voilà donc assise en train d’arpenter le Boulevard Saint-Germain avec Barbet Schroeder ; les rues de Paris sentaient l’asphalte des premières chaleurs du printemps qui annoncent les vacances d’été. Je n’avais jamais entendu parler d’Éric Rohmer, à peine de la Nouvelle Vague, mais quelque chose m’a interpellée, ou comme dit Serge Daney citant Jean-Louis Schefer, le film m’a regardée. Ces rues, je ne les connaissais pas, je n’ai pas grandi à Paris, mais c’était les mêmes rues que les miennes, cet étudiant gauche qui cherche à retrouver une jeune fille aperçue dans la rue, c’était moi, la collégienne avec ses premiers émois rougissants et maladroits. Ou plus exactement ce jeune homme était un double cinématographique qui me faisait voir comment nous façonnons la géographie du quotidien à nos désirs. Aujourd’hui je sais que sans le savoir j’ai ressenti ce qu’avait été la rupture de la Nouvelle Vague dans l’histoire du cinéma : des jeunes gens qui filment d’autres jeunes gens dans leur environnement réel et non plus dans des studios. Adolescente, je me suis sauvée dans la rue, dans le cinéma, pour entrer dans le monde réel grâce à ce film. Rohmer me montrait Paris au printemps, et c’était toutes les villes, tous les printemps, tous les désirs, tout ce qu’offre la réalité, il n’y avait qu’à descendre dans la rue comme dit Octave dans Les Nuits de la pleine lune. C’est la différence entre le fait de descendre dans la rue et le fait de la traverser : dans le premier cas la rue est un horizon, dans le deuxième elle se résume à un supermarché, elle est purement utilitaire. Après j’ai vu tous les films de Rohmer que je trouvais. Je n’avais pas beaucoup d’amis au collège.

4) Et celui qui vous a transmis la passion critique ?

Je ne sais pas si un film peut transmettre la passion critique, en tout cas ça ne s’est pas passé comme ça pour moi. Peut-être qu’un film transmet l’idée de critique lorsqu’une personne essaie de donner envie de voir ce film à une autre, lorsqu’on décide que l’expérience individuelle peut devenir collective. Adolescente je fréquentais le cinéma comme une expérience très intime, comme un amour secret qu’on ne veut pas abîmer, et lorsque je décidais de partager avec quelqu’un un film que j’aimais c’était un acte très impudique. Le partage détaché de l’intime est venu plus tard. “La passion critique” en tant que telle m’a été transmise par Serge Daney. Avec lui j’ai compris que les films aident à penser et à vivre, et celui ou celle qui fait de la critique de cinéma tente de transmettre ce secret.

5) Votre plus grand traumatisme cinématographique ?

Nosferatu… Je crois que mon institutrice de CP a failli appeler la DDASS lorsque je lui ai raconté ce que je voyais le soir en famille. Ce film est peut-être ce qui m’a fait prendre conscience de l’existence de la mort. Et peut-être qu’avec le mélange de fascination et de terreur qu’il a provoqué, il a intuitivement cristallisé chez moi le fait que le cinéma est intimement lié à la mort. C’est ce que dit en partie André Bazin dans son article Mort tous les après-midi (je voulais le relire à l’occasion de ce questionnaire mais je ne l’ai pas à disposition pendant le confinement).

Nosferatu (F.W. Murnau) Copyright Films sans frontières

6) Votre plaisir coupable le plus flamboyant ?

Une série télé de temps en temps. Ça a la même consistance molle et la même fonction régressive qu’un fast-food. Et le même plaisir.

7) Le film que tout le monde déteste mais que vous adorez ?

Batman et Robin, de Joel Schumacher. Même George Clooney le renie.

8) Le film que tout le monde aime mais que vous détestez ?

Phantom of the Paradise de Brian De Palma. Il provoque chez moi un malaise gluant, comme souvent le cinéma de De Palma.

9) Dans quel film pourriez-vous vivre indéfiniment ?

Aucun, heureusement, car je pense que le cinéma aide à vivre dans le réel.

10) Quelle est votre réplique de cinéma préférée ?

Jean Poiret dans Le Dernier Métro disant à Sabine Haudepin lorsqu’il lui donne à lire la pièce de théâtre La Disparue de la fictive Karen Bergen : “C’est traduit du norvégien, tu connais pas le norvégien, moi non plus, je te garantis quand même que les critiques ne se gêneront pas pour chipoter la traduction”.

11) Un film fondateur de votre cinéphilie mais que vous reniez aujourd’hui ?

Rouge baiser de Véra Belmont. J’avais une dizaine d’années et trouvais Lambert Wilson très beau. No comment.

12) Et au contraire, un film qui vous a déplu mais que vous avez réhabilité avec le temps ?

La Dolce Vita. Je trouvais Fellini excessif en tout et ça me tenait à distance. Je suis entrée dans son cinéma quand j’ai vu Les Clowns et surtout Roma.

13) Le film “tout le monde dit que c’est un chef-d’œuvre, et effectivement, ça l’est” qui vous correspond le mieux ?

Vertigo. Une aspiration mortifère dans l’autre… Hum… Je ne sais pas si c’est le choix qui me correspond le mieux mais je peux dire dans ce cas précis que c’est un chef-d’œuvre, expression que je n’utilise pas. Je déteste les classements du type “les 10 plus plus grands chefs-d’œuvre de tous les temps”. On réduit la pensée à un podium de natation.

Sueurs froides (Vertigo) (Alfred Hitchcock)

14) Vous pourriez tout à fait tenir un débat enflammé sur ce film, pourtant vous ne l’avez même pas vu :

Je ne crois pas être capable de faire ça mais j’envie ceux qui le peuvent. Ou plutôt j’envie les personnes qui ont cette aisance dans l’intimité, entre amis, en famille. Mais dans le champ public, politique, c’est dangereux. Voyons ce qui se passe ces derniers temps, la censure au nom du politiquement correct. Dans ce cas-là je méprise et crains ceux qui jugent une œuvre sans l’avoir vue, en faisant un procès d’intention au nom de la lutte contre le racisme, l’homophobie, la xénophobie, etc. On ne doit pas oublier que la censure se fait toujours au nom d’une bonne cause, pour notre bien.

Dans le champ de la critique de cinéma, ma seule exception est Serge Daney et l’histoire du “travelling de Kapo”, film de Pontecorvo qu’il affirme d’emblée dans son article ne pas avoir vu. C’est un texte fondamental et fondateur pour moi. C’est pourquoi je suis convaincue que Le Fils de Saul de Laszlo Nemes est profondément abject, immoral et complaisant. Et je l’ai vu en salle, je peux en parler.

15) Une scène que vous adorez dans un film que vous n’aimez pas ?

Dans Papy fait de la résistance de Jean-Marie Poiré, la scène dans laquelle Jacques Villeret drague Jaqueline Maillan avec un accent allemand d’une grande subtilité en racontant ses soirées bavaroises : “On se pourre de quiche et on poit des énormes pintes de bière et on finit en farandole en hurlant des tyroliennes ou en fomissant partout. On ne rekrette pas sa soirée !” Cette dernière phrase me fait hurler de rire et je pense que Villeret est un comédien sous-estimé. Mais le film est très mauvais.

16) Une scène que vous détestez dans un film que vous aimez ?

L’apparition de De Gaulle dans L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville. Le seul élément raté du film.

17) Le DVD dont vous êtes le plus fier ?

Le premier que j’ai piraté : Sans Soleil de Chris Marker.

Sans soleil (Chris Marker) – Copyright Tamasa Distribution

18) Et celui qui trône fièrement depuis dix ans encore emballé dans votre vidéothèque ?

Indigènes de Rachid Bouchareb. Je ne sais pas ce qu’il fait dans mes affaires. Que le propriétaire se manifeste.

19) Le(s) cinéaste(s) à qui vous pourriez tout pardonner ?

François Truffaut et Éric Rohmer parce que j’ai grandi avec eux (et qu’ils sont des grands cinéastes), Bertrand Tavernier pour sa manière toujours émerveillée de parler de l’histoire du cinéma même si sa filmographie est inégale.

20) Ceux dont vous avez vu tous les films sans exception ?

Jean Vigo (facile), François Truffaut (sauf Une Histoire d’eau tourné en 1958).

21) Et ceux qui sont pour vous encore une “terra incognita” ?

Il y en a tellement… Et tant mieux. Il n’y a rien de plus ennuyeux que les personnes qui pensent avoir fait le tour d’un sujet, d’un territoire, d’un médium. Dans l’immédiat je pense à Kenji Mizoguchi et J-L Godard post-Passion.

Les Temps modernes (Charles Chaplin) – Copyright D.R.

22) Et s’il ne devait rester qu’une scène, qu’un film, qu’un mot, qu’un geste du cinéma ?

Pour moi c’est un son : la voix de Chaplin que l’on entend pour la première fois au cinéma dans Les Temps modernes. Je trouve ce grommelot chanté beau à en pleurer des larmes de celluloïd, peut-être parce qu’il touche quelque chose d’essentiel qui est que le cinéma est une succession d’instants qui ne cessent d’apparaître pour la première fois. La voix de Charlot/Chaplin ne cessera jamais de surgir pour la première fois à cet instant-là.