Rechercher du contenu

Le grand bazar de l’hébétude

Newsletter du 15 avril

 

Chers lecteurs,

Ici-même, ces derniers temps, on n’aura pas tant parlé de cinéma. Ou peut-être, au contraire, n’en aura-t-on jamais tant parlé. J’avoue que je ne sais plus. Quel jour est-on, de quel mois, et de quelle année ?

Parlons de cinéma, donc. En des temps pareils ça pourrait sembler obscène, m’étais-je dit dans un premier temps, au minimum problématique, d’ailleurs j’y répugne toujours, mais il me faut bien m’y résoudre. D’abord car c’est une occupation comme une autre (si au moins j’avais un jardin j’irais planter quelques légumes et les regarderais pousser, si c’était trop long je baptiserais les insectes qu’on y trouve, Norbert la fourmi et Marie-Pauline l’abeille), ensuite car nous sommes une revue de cinéma : vous ne vous êtes pas abonnés à la newsletter de Camping-Car Magazine.

C’est aussi une nécessité professionnelle : un jour ou l’autre il faudra bien y retourner, au turbin ou à la passion, l’un et l’autre tout à la fois – car j’ai cette chance que, dans mon cas, elles coïncident –, réécrire sur les films en salle et d’ici là s’y préparer, travailler le muscle mental, polir les outils théoriques.

Ce qui implique de ne pas s’immerger seulement dans un flux d’images familières, de films-doudous (quoique l’on sache qu’il en va des films comme des fleuves, on ne se baigne jamais deux fois dans le même). Les chaînes de télé ont compris notre penchant en la matière, qui passent en boucle la filmo de de Funès (qu’elles semblent loin, les Trente Glorieuses qu’on y reconnaît triomphantes, et dissipées leurs illusions) et d’anciennes rencontres de foot. Avant-hier je suis retombé, sur Canal Plus, sur un Monaco-Saint-Étienne vieux de trois ans : revoir Kylian Mbappé porter le maillot de l’ASM et Valère Germain cadrer une frappe, c’est un peu comme voir, dans un film, Orson Welles mince ou Jean Rochefort sans la moustache, ça fait tout drôle.

Ce qui implique donc – c’est la voie que j’ai choisie, ou qui s’est imposée à moi pour être honnête – de renouer avec les films par le texte, les écrits, critiques ou non, qui en parlent, et que depuis peu je collectionne. Une amie m’a ainsi envoyé cet extrait de La Peau et les os (Georges Hyvernaud) :

En ce temps-là, on s’arrangeait aisément pour boucher les trous par où auraient pu se faufiler des réflexions trop précises. On avait le football du dimanche, les femmes, le fric, le cinéma. Épatant, le cinéma, comme narcotique. Le cinéma, le grand bazar de l’hébétude, la chaude boutique du rêve tout fait, tout cuit, démocratique et standard. Il n’y avait qu’à s’asseoir, à être là, à ouvrir les yeux. À être un homme de la foule, consentant, passif, soumis à la frénésie mécanique des images, livré aux spectres, sans passé et sans avenir.

Plus tard dans la semaine j’ai relu l’entretien qu’en 1963, Roland Barthes avait accordé aux Cahiers du cinéma (dont vient par ailleurs de paraître le tout dernier numéro élaboré par l’équipe de Stéphane Delorme – je leur transmets mes amitiés de lecteur reconnaissant pour le travail accompli et la littérature produite) :

Pour moi, je ne vais pas très souvent au cinéma, à peine une fois par semaine. Quant au choix du film, il n’est jamais, au fond, tout à fait libre ; sans doute aimerais-je mieux aller au cinéma seul, car pour moi, le cinéma est une activité entièrement projective ; mais par suite de la vie sociale, il se trouve le plus souvent qu’on va au cinéma à deux ou à plusieurs, et à partir de ce moment-là, le choix devient qu’on le veuille ou non, embarrassé.

Pour moi, ces deux extraits communiquent. Le football du dimanche me manque, non pas celui qu’il m’est arrivé autrefois de pratiquer en amateur, ballon qu’au pied je manie mal et que de la tête je fuis (“de la tête je fuis”, voilà qui est enfin dit), par peur de taper du mauvais côté du crâne, mais les affiches de Ligue 1 de 21h, transversales loupées, commentaire de Stéphane Guy, de même que me manque la séance du samedi soir, celle dont on n’a pas toujours choisi le programme (mais ensuite on pourra s’en plaindre : “je t’avais bien dit que Lanthimos était nul : c’est moi qui choisis le resto”). Lorsque tout sera reparti, que stades et salles auront rouvert, on ne sait trop quand ni comment, il faudra chérir son Nîmes-Reims sans enjeu ni maîtrise technique, sa vilaine comédie française sur le grand écran pour lequel elle n’avait pas été pensée (mais avait-elle été pensée, par qui, pour qui ?).

Mais il faudra chérir également les films rares, dont les charmes sont minoritaires aux yeux de l’industrie, l’économie fragile, la survie incertaine, ces variétés insolites dont on voudrait nous faire croire qu’elles relèvent de l’obsolescence (vous savez : la loi du marché), et ne pas oublier qu’elles ne sont pas tombées de l’Olympe, du camion pas davantage, que des gens les ont rendues possibles et qu’ils en vivent aussi, que c’est tout à la fois leur turbin et leur passion. Il y a un cinéma qui emprunte les départementales, qu’on a le sentiment d’aller voir chez l’habitant, hôte privilégié d’une expérience personnelle : ce cinéma-là est menacé, aujourd’hui plus que jamais sans doute. Il faudra y être sensible, et lui permettre d’exister. C’est l’affaire des pouvoirs publics. C’est aussi la nôtre, bien sûr.

Nous y veillerons, avec nos petits bras critiques. Obstinément, et avec vous.

Mais ne nous avançons pas trop. D’ici là bien évidemment, seule prime la santé, la vôtre, celle de vos proches ; portez-vous bien, chers lecteurs,

 

Thomas Fouet

Photo : Oscar

 

Newsletter du 15 avril 2020
Inscrivez-vous ci-dessous pour recevoir chaque mercredi la newsletter des sorties :