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La Cordillère des songes de Patricio Guzmán

Guzmán prolonge son travail sur les années noires du Chili, se focalisant cette fois sur la Cordillère des Andes. Moins maîtrisé, mais aussi émouvant que ses précédents documentaires, le film brosse notamment le portrait passionnant d’un homologue cinéaste, Pablo Salas.

Deuxième film chilien à recevoir l’Œil d’or – le prix du documentaire du Festival de Cannes – après Allende, mon grand-père (2015) de Marcia Tambutti Allende, La Cordillère des songes prolonge le travail auquel s’est consacré Patricio Guzmán dès son premier film, Primer año en 1973. Comme s’il s’agissait pour lui de se faire l’archiviste et l’analyste de l’histoire politique de son pays natal… Mais, si celle-ci reste le “beau souci” de Guzmán, une autre obsession n’en continue pas moins d’habiter son œuvre. À savoir qu’il s’emploie, film après film, à créer – tâche bien plus complexe qu’il n’y paraît – et déplier une métaphore. Comme avec ses deux précédents films, le cinéaste entreprend d’interroger l’histoire du Chili en s’intéressant à sa place dans le cosmos et la nature. Après le désert d’Atacama (Nostalgie de la lumière) et l’archipel de la Patagonie occidentale (Le Bouton de nacre), son point d’orgue est donc la majestueuse et imposante Cordillère des Andes, qui isole et protège le pays tel un mur infranchissable.

Ainsi la Cordillère, dont les strates témoignent d’une histoire des temps, d’une histoire multimillénaire de ce coin du monde, se fait-elle ici la métaphore du travail de mémoire de Salas, de sa stupéfiante opiniâtreté à enregistrer de son côté, et sans relâche, l’histoire contemporaine du Chili et ses convulsions. En partant de la chaîne de montagnes, Guzmán développe donc le discours sur le passé chilien qu’on lui connaît bien. Et si la métaphore semble ici plus ténue qu’à l’accoutumée, sinon un peu forcée, elle fait mouche néanmoins, et témoigne d’une mutation sensible dans la filmographie de son auteur, et davantage encore dans sa façon d’aborder l’Histoire de son pays.

De l’aveu de Guzmán lui-même, ce troisième volet de la trilogie ne correspond pas forcément à son projet initial : surpris de l’accueil bienveillant fait au Bouton de nacre au Chili, puis de l’intérêt des institutions pour son œuvre, le cinéaste prend conscience d’une évolution. “Mon pays, que je croyais “sans mémoire” commençait à se pencher sur son passé” : Guzmán infléchit ici son approche – la chaîne de montagnes témoignant figurativement de la mémoire du Chili – et se penche sur le rapport qu’il entretient avec un pays qu’il a quitté depuis plus de la moitié de sa vie, en brossant le portrait de Pablo Salas, cinéaste qui, lui, n’a cessé de filmer – même au plus fort des années de dictature – le quotidien politique du Chili, ses soubresauts et ses démons. Salas – dont, dès lors, la figure prend progressivement le pas sur le projet initial – est donc son alter ego resté au pays, la source d’une sorte de chaînon manquant dans la trame des images amassées par Guzmán : ainsi, dans les années 1980, Salas était parvenu à filmer au plus près certaines des exactions du régime de Pinochet, lors de manifestations notamment (les plus graves, enlèvements, tortures, assassinats, etc. demeurant évidemment hors cadre…). Guzmán se fait ici le passeur de cette mémoire : un impressionnant stock d’archives qu’il convient à présent de préserver.

La Cordillère des songes de Patricio Guzmán
Disponible en VOD à partir du 7 avril chez Pyramide Vidéo.

Photo : Copyright Pyramide Distribution