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Histoire d’un regard de Mariana Otero

Mariana Otero travaille l’œuvre de Gilles Caron, photojournaliste disparu en 1970, à même son deuil personnel, s’accaparant d’une façon bouleversante l’essence des photographies pour offrir un développement de soi-même – et faire de ces images des ressacs familiaux.

C’est lorsque, dans Histoire d’un regard, Mariana Otero lit une lettre, écrite d’Algérie où il subit la conscription, du photojournaliste Gilles Caron à sa mère, et alors que défilent sur l’écran des images de la guerre du Vietnam, que semble poindre la plus belle substance du film : il n’y a jamais juxtaposition de conscience avec une photographie ; l’œil passe toujours outre, s’invente une vie propre, finit par s’accaparer la photo, remonte à son essence, et alors, il ne reste plus rien qu’un grand flou qui emprunte autant à celui qui regarde qu’à celui qui montre. La photo existe seule, on ne lui fait pas dire ce que l’on veut, mais on peut, si l’on fait l’effort, croiser son être dans le sien, le temps d’un regard. C’est ce que veut montrer Otero à travers ce documentaire – qui n’a rien de béatement hagiographique – consacré à Gilles Caron, autodidacte, photojournaliste qui couvrit, la vingtaine à peine entamée, la Guerre des Six-Jours, celle du Vietnam, le Biafra, Mai-68, les mondanités parisiennes, les révoltes catholiques en Irlande du Nord, documentant les conflits les plus éloignés des consciences européennes autant que les heurts les plus locaux, les concerts les plus frivoles. Gilles Caron qui, aussi, disparut soudainement à 30 ans, père de deux petites filles, au Cambodge.

Et plus qu’à une biographie sur celui qui révèle par l’image l’en-deçà du monde, c’est à un questionnement sur l’avenir spectral d’un homme qui, une fois disparu, n’aura laissé que peu de représentation de son monde à ses proches, qu’invite le film. Ce deuil entravé (comment travailler sur un deuil dont la composante s’affiche en Une des journaux?), on le comprend vite, s’avère être le matériau de travail de la réalisatrice, dans ses échos les plus sourds : comme les filles de Caron, Otero a perdu un parent très jeune, sa mère, Clotilde Vautier, en 1968, dans des circonstances tragiques. La mort de la mère (du père) se caractérise par les traînées de vie qu’elle laisse derrière elle, et infuse le film. L’image absout, mais réactive la perte, comme lorsque Otero, méticuleusement, recrée la chronologie de la célèbre photo où Cohn-Bendit toise, en souriant, un policier, pour en arriver à un tragique finale : cette émulation estudiantine mais aussi populaire, figée pour l’éternité dans des sourires frondeurs, des moues déterminées, cette masse convaincue, émancipée, n’existe que dans le souvenir ému d’une mère qui n’a pu y prendre part.

Alors, pour conjurer le sort, Otero cherche ailleurs ; elle interviewe des catholiques de Derry, leur montre les photos de Caron, ils s’y reconnaissent mais semblent émerger d’un mauvais rêve. Alors, Otero cherche aussi la corporéité de l’image, comme dans cette scène extraordinaire où elle reconstruit, à l’aide d’un historien, dans son studio devenu chambre épiphanique ou plan de Jérusalem, le trajet matriciel, libérateur et coercitif de la “reprise” de la ville Sainte. Alors enfin, après ce bouleversant trajet, Otero peut s’approcher au plus près des icônes laissés par Caron, si près qu’elle n’y voit certainement plus que des ombres, et fermer les yeux – comme dans les plus grands documentaires, on en aura plus appris sur cette conscience qui remonte le courant pour embrasser son sujet.

Histoire d’un regard de Mariana Otero
Disponible en VOD dès le 8 avril 2020 et en DVD le 8 septembre 2020