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Envoyez la buée

Newsletter du 29 avril

 

Chers lecteurs,

 

Oh, les gars, on peut parler des films ?
C’est une phrase que l’on entend quelquefois en réunion de rédaction, quand la troisième bouteille de blanc a rendu l’âme (“Il reste des bières au frigo ? Marine en avait apporté la dernière fois…”) et que la discussion dérive vers à peu près tout sauf les films. C’est une part de l’esprit des Fiches : réfractaire à l’ordre du jour, quels que soient l’ordre et le jour. Demandez-nous de parler de cinéma, certains soirs nous débattrons du dernier album de Kanye ou débrieferons, pour la quarante-et-unième fois, la demi-finale France-Belgique de l’an de grâce 2018 (maîtrise tactique contre virtuosité technique : question de cinéma bien sûr). De temps en temps c’est agaçant (alors, le rédacteur en chef siffle la fin de la récré), le plus souvent c’est terriblement agréable.

Mais demandez-nous de ne plus parler des films et nous ne tenons plus en place.

Or, depuis bientôt deux mois, nous n’avons plus eu de réunion. Les circonstances l’exigent et nous nous plions bien volontiers aux consignes de santé publique. Certes, nous pouvons toujours écrire sur les films, quand bien même ils ne sortent plus en salle. Mais en parler est devenu difficile, et c’est un peu de notre fonction sociale qui provisoirement s’évapore, jusqu’aux soirées entre amis ou en famille, elles aussi rendues impossibles.

Aux dîners on demande au pote mécanicien pourquoi ça fait “clic clac” quand on passe la troisième et au voisin plombier pourquoi ça fait “plic ploc” sous l’évier, à l’oncle cuistot s’il faut ajouter du thym, du safran ou de la coriandre et au collègue de la compta si c’est “vraiment bien nécessaire de déclarer cette petite prime de fin d’année, tu crois qu’ils iront vérifier ?”. De même il faut au critique de cinéma payer sa dîme en conseils (“Alors ? Qu’est-ce qu’il faut voir en salle ?”), quand bien même il devine que, souvent, personne ne les suivra (car le critique est un oracle contesté).

Je m’en accommode volontiers. Je ne sais pas changer une roue, ni si la saison est venue d’aller repiquer les tulipes, il faut bien que je sois utile à quelque chose (mes amis me le laissent penser, ils sont aimables). Je ne saurais pas dire pour quelle raison les films, un jour, m’ont passionné, ni pourquoi la salle m’a paru être un endroit si fameux. J’ai vu de l’obscurité et je suis entré – je ne vois pas d’autre explication. Mais je sais que le fait de voir les films en salle et d’ensuite pouvoir en discuter me manque énormément.

Il reste bien sûr les réseaux sociaux, les apéros Skype et le téléphone, mais rien ne vaut la discussion déployée autour d’une table, les propos proprement dépliés dans l’espace, comme la nappe du pique-nique où poser pain, fromage et vin frais, l’écoute patiente, attentive et respectueuse, mais aussi l’attaque ad hominem et l’anathème jeté au visage (on se réconcilie dans l’instant), la joue mordue pour ne pas rire (la vôtre, pas celle du voisin, quand bien même vous seriez intimes : respectons les gestes barrières), le clin d’œil fourbe au camarade en mauvaise foi, toutes ces choses qui s’accommodent mal de la distanciation sociale. Parler des films, sur tous les tons et de toutes les façons possibles, avec la rigueur d’un contrôle d’identité, ou la méticulosité de l’archéologue décapant son petit carré de chantier, le long de cette pente discursive qui, à la faveur de soirées trop arrosées, voit Serge Daney devenir François l’Embrouille.

Me manquent également les cafés (même si ce n’en est pas toujours : “Navré, monsieur, mais à cette heure on ne sert plus de boissons chaudes” est l’une de mes phrases préférées), celui d’avant la séance, idéal pour la manquer, et celui d’après encore, parfait pour parler d’à peu près tout, sauf du film. Ces échanges nous manquent, nous avons hâte qu’à nouveau ils soient possibles : c’est notre parlement à nous. 

Les salles rouvriront en temps voulu, ce n’est pas à nous d’en décider et, il faut le redire, la santé doit primer. Mais enfin, me manque aussi la séance, ce grand café de lumière où se succèdent et parfois se superposent les visions les plus banales et les plus exceptionnelles. J’aurai une préférence pour les secondes bien sûr, mais à la réouverture des salles je suis prêt à prendre ce qui vient : l’ordinaire étant indisponible, il acquiert avec le temps une rareté qu’on ne lui soupçonnait pas.

La dernière fois que j’ai parlé de cinéma avec quelqu’un, de visu et autour d’un verre, nous avons étrillé un film dont, par politesse, je tairai ici le nom.
Tu sais quoi ? ai-je dit à mon ami, salopard comme il m’arrive de l’être. Moi, j’appelle pas ça un film : j’appelle ça de la buée sur les lunettes.

Eh bien ! envoyez la buée. 

 

Chers lecteurs, portez-vous bien – vous, ainsi que vos proches,

 

Thomas Fouet

 
Photo : Le Dernier pub avant la fin du monde – Copyright Universal Pictures International France

 

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