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Daniel Bevilacqua, dit Christophe

Newsletter du 22 avril

 

Chers lecteurs,

Ce jour-là, pourtant, tout avait bien commencé (comme le disent parfois les voix off feignantes des comédies françaises) : levé très tôt j’étais sorti sur le balcon et avais regardé le ciel, qui n’avait rien de scandaleux. On ne pouvait pas s’estimer lésé sur la marchandise. Mais il se tramait quelque chose de pas très net, mes maux de dents s’étaient évanouis dans la nuit et c’était pour faire de la place : la douleur a horreur du vide. C’est en rentrant que j’ai appris la disparition de Christophe.

Il ne s’agit pas de hiérarchiser les peines, la vie de Christophe ne valait pas davantage que celle d’un autre, pas moins non plus évidemment (faites l’expérience, posez deux âmes dans une balance : vous aurez beau lester la première de chansons populaires, à la pesée il n’y aura pas un demi-gramme de différence). Il n’empêche : certains jours la tristesse a un nom, du moins prend-elle celui qui se présente à vous. Ces jours-là, “les jours où rien ne va” que chantait Christophe en 1973, on n’a pas nécessairement envie d’écrire quoi que ce soit : comparée à la concision et à la puissance d’évocation d’une chanson, cette newsletter (elle est composée de plus ou moins les mêmes mots que celle de la semaine dernière, mais dans un ordre différent, c’est histoire de brouiller les pistes) est à la fois un épanchement et peu de choses.

Soyons brefs, donc. Il y avait chez Christophe quelque chose de fédérateur, sans le côté “patron de la chanson française”, “statue du commandeur”, ces grades honorifiques mais peut-être un peu lourds à porter dont avait hérité autrefois son camarade Bashung. Passé à travers les mailles du filet, jamais parqué dans le zoo des gloires passées (“ne jetez pas de nourriture à l’idole yé-yé, les enfants”), jamais condamné aux tours de chant nostalgiques, et pour autant jamais lassé de dire qu’un jour il les lui dirait, les mots bleus, Christophe était une exception, autant à sa place dans les bacs des vide-greniers (45 tours aux bords cornés, écoulés par camions entiers mais dont chaque écoute aura été une expérience personnelle, intime, à nulle autre pareille) qu’aux paillasses des laboratoires de la pop la plus exigeante (depuis 1995 notamment, quelle discographie exemplaire), doté encore de la faculté de les fondre en un seul et même répertoire. Ce n’est pas rien.

Magnifiquement à l’ouest, perdu pour toutes les causes, ont écrit Didier Péron et Julien Gester dans Libération, il a survolé en drone élégiaque 74 ans d’histoire française avec l’air de n’avoir cure que de ses appétits, tourments, manies et états d’âme planants, halluciné, sans porosité à ce qui fait la pesanteur de la société. On ne saurait mieux dire : je n’essaierai même pas.

Une dernière chose : pour qu’un chanteur vous soit précieux il faut encore qu’au-delà de l’admiration que vous portez à ses chansons (oh, la belle boucle de synthé, oh, le bel accord de piano, oh, le falsetto bien trouvé et posé sur le beat idoine), en vous certaines renvoient à quelque chose d’intime, y soient domiciliées en somme, y réactivent la mémoire d’une date, d’un visage, d’un paysage ; il semble que ce soit mon cas. Mais peut-être est-ce aussi le vôtre, chers lecteurs ?

Portez-vous bien, vous et proches,

 

Thomas Fouet

Photo : Oscar

 

Newsletter du 22 avril 2020
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