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[Chronique 31] Laurence Granec, attachée de presse

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Laurence Granec est attachée de presse et présidente du CLAP, le syndicat des attaché(e)s de presse.

Quand les salles de cinéma ont fermé et que la France s’est confinée, je travaillais sur plusieurs films. Vivarium, de Lorcan Finnegan, venait de sortir, et ses premiers jours d’exploitation laissaient augurer d’une belle carrière. La venue à Paris du réalisateur et du comédien principal, Jesse Eisenberg, le bon accueil du film par la critique avaient permis une belle couverture presse. Le 18 mars devait sortir le documentaire Le Capital au XXIème siècle, d’après le livre de Thomas Piketty. Le travail avec la presse était quasiment achevé, les principales interviews et critiques parues, le film n’est pas sorti.

J’ai un statut de profession libérale, je vis des honoraires payés par mes clients, les distributeurs. À partir du moment où les salles ne fonctionnent plus, où aucun film ne sort, mon travail est en stand-by – et mes revenus avec lui.  C’est pour cela que, dans les premiers jours du confinement, en concertation avec plusieurs collègues attachées de presse indépendantes comme moi – c’est-à-dire sans aucun chômage possible, partiel ou non – nous avons monté une association, le CLAP, le Cercle Libre des Attaché(e)s de Presse de cinéma. 

C’est une idée que nous avions depuis quelque temps, née de l’observation que notre métier est spécifique, peu connu et jamais pris en compte par les pouvoirs publics – et plus largement par le microcosme du cinéma français. Nous lisions qu’au sein du secteur des réflexions étaient en cours pour aider les entreprises ou les intermittents, rien pour les attaché(e)s de presse. En 24h, près de cinquante adhérents – soit quasiment l’ensemble de la profession – ont rejoint le CLAP. À l’heure où j’écris ces lignes, nous n’avons toujours pas reçu de réponse officielle du Centre National du Cinéma. Nous aimerions débattre avec ses représentants des pistes possibles pour aider les plus fragiles d’entre nous : constitution d’une caisse d’urgence abondée par les attaché(e)s de presse, les distributeurs et le Centre, pourquoi pas accès au fond de soutien, etc. Si les salles tardaient à rouvrir – certains parlent de mi-juillet, d’autres de fin août, et, au fond, personne n’en sait rien – nous allons être confrontés à de graves problèmes financiers, au même titre d’ailleurs que les distributeurs, sans doute le maillon le plus exposé du secteur.

Pendant les premiers jours du confinement, il y a eu beaucoup d’échanges autour des changements de dates de sortie des films, qui ont pu donner l’illusion que le travail continuait. Et puis non. Alors, comme tout le monde, je rattrape des films et des séries en s-vod, vod ou dvd. J’essaye d’alterner classiques et nouveautés. En voyant arriver des films récents en vod, parfois des inédits, je me demande parfois pourquoi notre travail s’arrête le plus souvent à la sortie en salles : les journalistes cherchent des sujets, acteurs et cinéastes ont sans doute du temps pour parler de leur travail… Je ne comprends pas, par exemple, pourquoi un film comme Bull, primé au dernier Festival de Deauville, sort en catimini sur les sites de vod. En fait, j’ai l’impression que l’on ne comprend pas toujours à quel point notre travail apporte une valorisation aux œuvres, valorisation qui servira, certes modestement, à leur diffusion ultérieure sur d’autres supports. Idem pour l’image des cinéastes – et donc leur carrière à suivre.

Ce confinement laisse du temps pour penser à l’avenir, et, comme tout le monde, j’oscille entre espoir et crainte. Espoir que le cinéma soit un loisir suffisamment essentiel et bon marché pour que, une fois les salles ouvertes et sécurisées, l’appétit de films nouveaux soit plus fort que tout. Crainte que l’ouverture des salles soit le théâtre d’une foire d’empoigne dont profiteront les plus gros films, ceux des studios américains, aux dépens du cinéma indépendant, celui sur lequel je travaille. C’est là qu’il faudra que l’état indemnise et régule, veille à une solidarité entre plus faibles et plus forts.

Par ailleurs, le Festival de Cannes, sous une forme ou une autre, dans un lieu ou dans un autre – et je fais confiance à Thierry Frémaux pour trouver la solution la plus adéquate – est plus que jamais nécessaire à l’exposition du cinéma d’auteur.

Quand je ne pense pas à l’avenir, je pense au présent. Au courage des personnels de la santé – les applaudir, c’est peu, mais c’est déjà ça, comme chante Alain Souchon – aux commerçants qui nous nourrissent. Et à l’incurie incroyable de ceux qui nous gouvernent, dont les valses-hésitations ont été meurtrières. Où sont les masques ? Où sont les tests ? Je trouve affolant que dans un pays comme la France, personne ne semble avoir les réponses à ces questions.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.