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[Chronique 19] Bénédicte Kermadec, scripte

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Bénédicte Kermadec est scripte ; au cinéma, elle a travaillé, entre autres, avec Jacques Deray, Bertrand Blier, Larry Clark, Pierre Schoeller ou Julia Ducournau. Elle est membre fondateur de LSA (Les Scriptes Associés), ainsi que de différents collectifs d’aide aux migrants et aux sans-papiers.

Le tournage dans les Landes avait commencé le 11 février.

Depuis, l’équipe “alabellénergie (ainsi s’appelait-elle) se mobilisait toute entière, autour de sa réalisatrice Laure de Butler, jeune femme qui s’attaquait avec talent et panache à sa première grande série dans un genre jusque-là plutôt réservé à l’autre sexe. Ainsi on pouvait observer ce corps collectif s’agiter autour d’elle, du lever du jour – enfin bien avant en réalité – jusqu’à la tombée de la nuit, un coup au bord d’un lac, un coup au milieu des pins, un coup sur une plage océane, dans une sorte de transe quotidienne.

A gauche : Moi. A droite, de gauche à droite : Philippe Roux (directeur de production), Farid Ben Maacha (chef électro), Laure de Butler (réalisatrice), Benjamin Louet (chef opérateur)

Dès l’ouverture des nombreux camions – qui en arrivant en faisaient fuir d’autres repartant à vide après avoir donné vie à des lieux étranges et provisoires – se déroulait une série de rituels, chacun-e à sa tâche, chorégraphie au tempo étrange et imprévisible. Cette farandole aux formes mouvantes, tantôt en file indienne, tantôt à plat ventre dans la mousse, souvent embarquée, perchée, immergée, était quoiqu’il arrive encombrée de récepteurs, émetteurs, écrans, tablettes, de toutes tailles, à l’électronique souvent aléatoire, déclenchant la course réparatrice des magicien-e-s des branchements, batteries et autres composantes défaillantes. Et puis venait ce moment d’étrange silence, où tout un monde s’immobilisait, autour de quelques personnages qui semblaient tout ignorer de ceux qui les entourent. On percevait leurs murmures, et si on était attentif on ressentait les ondes précieuses de leurs émotions  intérieures.

Et boum ! Lundi 16 mars, “e finita la comedia. Brusque retour du réel. Fin de la valse collective. Tout se fige.

Caramba ! C’est que je n’y suis pas du tout préparée, moi, non pas au confinement, mais à cet arrêt 10 semaines à l’avance, sans sommation et sans la préparation mentale de fin de tournage habituelle.

Car dans ma vie intermittente (avec statut maintenu depuis… 40 ans), chaque fin de tournage, le pire comme le meilleur, demande des paliers de décompression. La séparation du grand corps collectif crée du manque et du soulagement en même temps. Le corps personnel se relâche et durant quelques jours, erre entre chute d’énergie, redescente psychique bluesy , abandon délicieux au farniente et comatage cérébral récupérateur.

Me reviennent en mémoire toutes les autres interruptions de tournage rencontrées :

Tangos, l’exil de Gardel (Fernado Solanas, 1985).

Je suis privée d’Argentine après 5 semaines de tournage à Paris, sous motif d’avoir exprimé ma solidarité active avec un technicien exclu de façon abusive de sa participation pourtant prévue depuis les prémisses du projet.

1 ,2 ,3 Soleil (Bertrand Blier, 1992).

Après une longue interruption pour raisons de santé concernant des éléments humains indispensables au film.  Le film  reprendra sans moi, ni la première, ni la dernière de la liste. Mais j’en aurai savouré les meilleurs moments auprès de “Marceeello. Sans oublier Angela, la “sua sastra, déjà rencontrée à Rome sur un autre projet. Quelle belle expérience que d’apprendre de ces deux là, de leurs liens fidèles et sans chichis, qui me confortait dans l’approche possible d’une vie de cinéma, loin des paillettes et du glamour de magazine.

The Smell of Us (Larry Clark, 2013).

L’ interruption  est brève mais brutale. Le Tulsa boy des années 60 s’enferme dans des rapports de violence. Et le film s’en remettra très mal.

Depuis le 17 mars et le confinement, je retrouve une sensation d’exil. C’est un peu celle qui m’a forgé, depuis mon enfance, à suivre par la force des choses un père marin et diplomate, mû par une passion de la mer et de la liberté qu’elle lui a offerte et qu’il a fait sienne en toutes circonstances. Privée de repères familiaux élargis, loin de tout territoire de référence, j’ai appris à circuler d’une langue inconnue à une autre, à accueillir l’imprévu sans cesse renouvelé et sans port d’attache.

Je ne sais pas plus aujourd’hui prévoir ce qui m’attend demain. Et le confinement m’apparaît comme une nouvelle donnée imprévisible supplémentaire. Quand le tournage va-t-il reprendre ? Le suivant qui célèbre les retrouvailles avec Julia Ducournau, sera-t-il repoussé ? Vont-ils de se télescoper ? Sacré virus couronné…

Je suis dans un lieu de passage, ni chez moi (Paris 20e), ni dans cette récente terre bretonne d’adoption, avec vue sur le large. Je participe à une vie familiale retrouvée pour la circonstance autour d’un petit de 4 ans et de ses parents en télétravail. Solidarité impose. Et je suis loin de toute possibilité immédiate d’action citoyenne, celle qui me lie depuis longtemps aux étranges “étrangers, réfugiés, migrants, d’où qu’ils viennent, mes frères, nos doubles, nous-mêmes. Pourquoi ne le comprenons-nous toujours pas ? A qui profite le crime ?

Vais -je entamer une nouvelle série des “fragments d’une fabrique mystérieuse, petits carnets filmés de scripte ? Revenir sur des travaux en cours d’écriture ? Mais aussi imaginer la prairie naturelle devant la maison bretonne transformée en champs de blé sauvage à partager… A étudier et à suivre ? Et me laisser gagner par un nouveau désir d’agir pour faire bouger les lignes et avancer vers un monde d’après. Et contribuer à le rendre féministe, équitable et ouvert à toutes les cinéphilies, bien évidement.

Vous voyez, chères Fiches du Cinéma ? On a du pain sur la planche. Il y a de quoi s’y coller dès maintenant et de mille manières…

Je compte sur vous et votre fervente ténacité. Bien à vous,

Bénédicte Kermadec.

En post-scriptum et en dédicace à tous ceux qui s’y retrouveront.
Merci J.Prévert et J.L.Trintignant.

"Étrange, étranger"

En souvenir de ce beau spectacle fait par les Bapaat 2016 " Étrange Etranger " d'après le poème de Jacques Prévert.

Publiée par Ronan Mano sur Lundi 27 juin 2016

Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.