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[Chronique 42] Anaïs Duchet, traductrice et interprète

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Anaïs Duchet est traductrice, interprète et auteure de sous-titres. Interprète officielle de la Quinzaine des réalisateurs, elle a signé récemment les sous-titres de Dark Waters et Vivarium et travaillait à ceux de The Plot Against America et The Walking Dead.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Je terminais le sous-titrage d’une comédie musicale hip-hop, qui devait sortir en salles fin août mais dont la sortie va être décalée à l’an prochain. Nous n’avons pas encore pu faire ce qu’on appelle la simulation, c’est-à-dire l’étape cruciale de visionnage du film avec les sous-titres, au laboratoire de sous-titrage, en présence du distributeur du film (qui m’a engagée). Cette étape permet de valider la traduction, de peaufiner les derniers détails, d’harmoniser et de bénéficier de cet œil neuf indispensable dont a besoin le traducteur lorsqu’il a passé trois semaines ou un mois seul le nez sur le film et ses multiples contraintes d’adaptation. D’autant plus lorsqu’il s’agit d’une comédie musicale avec rimes, allitérations et un style très particulier à rendre.

Par ailleurs, je venais d’être contactée, cette fois directement par un réalisateur, qui avait besoin de faire sous-titrer son film rapidement afin de le soumettre au comité de sélection cannois. J’ai heureusement pu mener ce projet à bien en confinement, car mon travail se fait déjà presque entièrement de façon dématérialisée et à distance.

Sauf pour certains projets sensibles comme les séries TV, pour lesquelles on nous demande de travailler sur place au laboratoire, auquel cas j’aime dire pour rire que je travaille dans un bunker ! J’étais justement sur le sous-titrage (en binôme avec ma consœur Anne Trarieux) de la série HBO The Plot Against America, tirée du roman de Philip Roth et diffusée sur OCS, et sur la fin de la saison 10 de The Walking Dead, avec ma consœur Sabine de Andria.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Professionnellement, le sous-titrage a la chance de pouvoir se faire en télétravail, contrairement au doublage dont l’activité s’est interrompue brutalement à l’annonce du confinement. Simplement, les auteurs de sous-titrage étant à la remorque des tournages et de la post-production dans le pays d’origine, certains de mes confrères et consœurs ressentent déjà la répercussion des retards pris en amont.

Du côté de mon activité d’interprète en festivals et avant-premières de film, c’est en revanche la mise à l’arrêt total : je devrais être en ce moment même en pleine préparation pour la Quinzaine des réalisateurs dont je suis l’interprète officielle, pour les rencontres sur scène à l’issue de chaque projection. L’annulation de l’édition de cette année est un véritable crève-cœur pour moi et pour toute l’équipe. Quant aux avant-premières, il n’y en aura évidemment pas tant que les cinémas et les frontières seront fermés. Cela me rend très triste de penser que les œuvres et leurs auteurs ne pourront plus circuler avant longtemps. C’est toujours un moment fort, la rencontre d’une œuvre avec le public, la possibilité pour un cinéaste de répondre à des questions à chaud et de sentir la réaction que suscite son travail. Être passeuse de ces échanges et de ces sensations, c’est quelque chose qui me passionne, m’exalte et m’émeut, et qui me manque déjà.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

En effet, les adaptateurs… s’adaptent, en toutes circonstances ! Alors que d’habitude, les simulations se font toutes en présentiel, nous avons parfois mis en place des relectures à distance.

En télévision, certaines chaînes comme OCS et Canal ont opté pour une continuité d’offre de nouveautés en choisissant de ne pas attendre que les doublages aient été réalisés. Ainsi, certaines séries sont diffusées en VOST uniquement, au lieu de la version multilingue comme c’est le cas habituellement.

En cinéma, les stratégies vont varier. Je viens d’apprendre par exemple que Dark Waters, de Todd Haynes, que j’ai sous-titré et qui a eu une courte vie sur les écrans entre le 26 février et le 14 mars, allait avoir droit à une sortie anticipée en VOD. En revanche, un autre film que j’ai sous-titré, Vivarium, de Lorcan Finnegan, n’a eu que quatre jours d’exploitation avant la fermeture, mais les entrées ont été bonnes et le distributeur, The Jokers, souhaite le ressortir à la réouverture des cinémas. Surtout que la résonance qu’a ce film avec la situation que nous vivons en ce moment est extrêmement troublante !

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement ? A quoi et comment ? Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à développer de nouveaux projets, de nouvelles méthodes, ou est-elle au contraire une entrave ?

Grâce à certains assouplissements, je peux encore travailler sur des projets de séries télé ou pour plateformes, mais en cinéma, je pense que les lancements de traduction sont en stand-by, tout le monde retient son souffle en attendant de savoir quand les salles vont pouvoir rouvrir et les films, sortir.

L’anxiété de fond et l’incertitude ne sont pas très propices à la concentration, globalement. Mais le travail peut être un bon dérivatif, et je m’estime vraiment chanceuse de pouvoir travailler un peu actuellement, surtout en tant qu’auteur et autoentrepreneuse n’ayant droit ni au chômage ni aux congés payés. C’est une angoisse en moins, disons.

Mais même dans le travail au quotidien, c’est fou de voir à quel point, à travers la fiction, on est sans cesse rattrapé par le contexte dans lequel on vit : certaines situations ou répliques que l’on a à traduire se mettent à avoir un écho très étrange, comme une scène de The Walking Dead où il est question d’une mystérieuse maladie qui a décimé la population d’une île…

Je m’étais dit que si, un jour, je n’avais plus de travail en traduction, je m’essaierais peut-être à l’écriture, mais je crois que je suis plutôt faite pour traduire les histoires des autres que pour en raconter moi-même !

The Walking Dead, saison 10

Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.