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[Chronique 40] Philippe Azoury, critique

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Je travaillais sur trois choses concrètes, quand le confinement a surgi : mon métier de journaliste en tant que rédacteur en chef culture pour le mensuel Vanity Fair, ensuite un cours que je donne chaque mois à l’ECAL, une école d’art basée à Lausanne, et un scénario de long métrage que je co-écrivais avec une cinéaste, et qui entrait dans sa dernière ligne droite : on déposait fin mars à plusieurs instances. 

Chacune de ces trois activités ont été transformées par l’épidémie.

Le mensuel existe, il est l’un des rares à avoir maintenu sa parution mensuelle et sa diffusion en kiosque. Mais les pages cultures, qui traitent d’une actualité de parution, de sorties (disques, livres, films, expos, etc…) a dû être repensée du tout au tout : plus rien ne sort, et de toute façon faire comme si rien ne s’était passé aurait été ridicule.

Dès le week-end qui a précédé le confinement, nous avons réfléchi à toute vitesse à trois ou quatre à une version quotidienne du Vanity Fair : un quotidien en ligne, gratuit, de quelques pages (entre trois et six selon les jours), qui paraitrait chaque fin d’après-midi, du lundi au vendredi, jusqu’à la fin du confinement. Le premier était en ligne le mardi à quinze heure. 12 heures avant on n’avait pas encore l’aval de notre éditeur. On le tient chaque jour, depuis. Sans moyen, avec la même petite équipe que le mensuel, qu’il a fallut écrire et mener à distance en même temps. On a repensé toute l’énergie du travail collectif d’un journal, qui s’invente librement, au bureau, au fur et à mesure des conversations. Ces conversations demeurent, mais sous d’autres formes : une réunion Zoom chaque jour à 15h, très drôle souvent, et qui fait du bien. Et de longs coups de fil individuels avec chaque personne, souvent en fin d’après-midi. 
Rétrospectivement, après 38 jours, ce quotidien a été une rampe pour ne pas sombrer, mentalement, économiquement aussi. Ne pas laisser mourir le journal mais au contraire réinventer notre façon de faire. 
Mais le quotidien a aussi été un vortex dans lequel est passé beaucoup de nos énergies. Impression d’avoir enquêté sur le confinement des autres et d’avoir accordé peu de liberté au mien. Proust repassera, je n’ai pas eu une seconde pour lire – cela ne m’était jamais arrivé de ma vie. Et il m’a fallu deux semaines avant de trouver la force, le soir, de voir un film. Les premiers jours, je décrochais au bout de deux ou trois scènes. Là encore, pour quelqu’un qui est cinéphile depuis l’enfance, c’était une première. 

Le cours, pareil : dans les 48h l’ECAL avait monté une plateforme pour que le cours ait lieu en ligne, que l’on puisse interagir avec les questions des étudiants qui s’écrivent sur la marge, que l’on puisse diffuser des documents, exactement comme un cours que l’on aurait donné physiquement. Le rapport est d’abord étrange : il est dur de se mettre dans la peau d’un prof quand on est dans sa chambre, seul face à un ordinateur muet, mais l’écho en a été, à terme, très émouvant : on avait l’impression, avec les élèves, d’inventer un lien nouveau, et du coup d’autant plus fort.

Pour le scénario enfin, cela n’a pas changé la méthode, mais il a fallu trouver dans toutes ces pratiques envahissantes de Skype, Zoom, House party et Whereby permanents assez d’énergie pour achever la dernière version. Se plonger dans une fiction quand on est emporté par l’actualité, c’est tout sauf simple. Mais cela a eu, notamment sur tout un long week-end de trois jours, la vertu de nous sortir complètement de l’actualité Covid.
Sur le papier, la réclusion forcée aurait du être propice à l’imaginaire : enfin deux mois sans voyager non-stop : lire, écrire, voir. Mais d’abord, le journal a beaucoup parasité ce confinement idéal (au fond, ma vie n’a pas changée, elle s’est même intensifiée dans son rapport paradoxal au monde : ouvert à tout ce qui se passe, mais depuis mon antre) mais j’ai pu aussi constater qu’il est difficile d’imaginer, d’inventer, dans un état de choc, et même dans un confinement relativement doux (je suis chez moi, c’est pas grand mais tout va bien : c’est chez moi. Pas de gens infectés dans ma famille, j’ai pu préserver un espace de travail isolé dans l’appartement : il serait obscène de me plaindre).
De même qu’il m’a été difficile de lire des romans : les essais, oui, la presse oui, mais pas les romans. Les idées, mais pas la fiction. Pas de place pour la fiction. Je ne sais pas pourquoi. Après plus d’un mois, je n’y arrive toujours pas (à l’exception de la SF, quand elle me semble délirer la catastrophe, donc du coup m’apparaît soudain comme une forme documentaire !!!).

De ces trois activités, laquelle est la plus touchée?
Les cours reprendront et le lien a été maintenu, donc pour moi ce n’est pas du côté de l’éducation, même si l’idée d’enseigner à distance, impensable il y a encore deux mois, s’avère possible. 

Les journaux vont, il me semble, accélérer leur mutation vers le “tout en ligne”, ou du moins être dans une double énergie, si le “print” réussit l’exploit de se maintenir encore quelques temps. La question nous hante depuis dix ans, les faillites des diffuseurs la rendaient urgente, le virus l’a poussé dans le grand vide. Il y a de l’espace à inventer, dans ce grand vide. Mais comment le faire vivre ? On verra….

Le cinéma, enfin :
Là, quelque soit ma position, elle est heurtée par le virus.
La réouverture des salles est encore lointaine, certains parlent de la fin de l’été, les plus pessimistes envisagent un retour à la normale à la fin de l’automne. Toutes les salles pourront-elles survivre à cette perte ? Je pense d’abord à celles que je fréquente quasi quotidiennement, salles d’art et essai, qui ne sont déjà pas à la fête depuis deux décennies au moins. Je crains que ce soit, pour certaines d’entre elles, le coup fatal. Et je ne sais pas quelle réponse l’actuel ministre de la Culture entend donner. Quand je vois, et j’en ai la colère qui me monte aux yeux, l’interdiction imposée aux librairies d’ouvrir, même en repensant une façon de vendre des livres adaptée aux nouvelles mesures sanitaires, et cela au seul profit des plateformes de vente en ligne, j’ai beaucoup de doutes sur la réponse gouvernementale à-venir. J’espère me tromper…    

Au-delà, c’est toute l’expérience collective de la culture qui est inquiétée, remise en cause, mise au défi de devoir muter.
Et cela trouble déjà le discours critique sur le cinéma. Comment continuer la pratique de critique de cinéma sans les sorties salle ? Les plateformes avaient déjà posé le problème, il se trouve accéléré. Mais on a vu une pratique critique continuer sous le confinement, au fur et à mesure des sorties “on line” ou des fichiers qui se sont échangés en masse parmi les cinéphiles, ou des salles virtuelles qui ont ouvert : de Mubi à la Cinémathèque française, le confinement n’a pas marqué la mort de la cinéphilie mais au contraire son ravivement.
La situation est plus grave quant au cinéma qui se fait : les tournages sont interrompus, les sorties sont annulées (ce qui laisse envisager un embouteillage sur une année, au moment où il sera possible de revenir à la salle). A-t-on perdu la salle à jamais ou son manque cruel en chacun de nous en a-t-il rehaussé la valeur? Il faudra étudier de près les six premiers mois de retour à la salle pour commencer à comprendre ce qui se sera joué. 

Sur le film que je co-écrivais, le casting était déjà lancé : il a été interrompu. Le film espérait se tourner à la fin de l’été, ce ne sera sans doute pas possible pour cette année. C’est triste, mais il faut l’accepter. Il n’y a pas d’autre solution qu’attendre que ça aille mieux, enfin mieux.
Mais plus loin encore que le confinement, quand les scientifiques parlent d’un maintien, encore et sur plusieurs saisons peut-être, des gestes barrières, quelle scène filmer, alors ? Les baisers seront interdits, les dialogues se diront à un mètre de distance, dans des rues vides, sans café ni lieux où se rencontrer… Weirdo.
Il y a enfin la question des festivals : le report incertain de Cannes, et la hantise de son annulation ont mis l’accent sur l’impossibilité de faire un festival : non seulement montrer un film dans une salle est frappé d’interdit, mais le festival comme espace de rencontre des acteurs de la chaîne cinématographique venus de tous les pays devient une idée dangereuse – pour combien de mois encore ?

Pourtant, j’ai vu aussi des festivals se réinventer : ce que fait cette semaine Visions du Réel, très grand festival de documentaire basé à Nyon, est incroyable : 
Emilie Boujes, sa directrice, a travaillé durant trois semaines, pour obtenir, arracher faudrait-il dire, la possibilité que l’édition existe en ligne de façon excitante et non comme une triste consolation. 80% de la sélection est en ligne, je crois (certains ont préféré retirer leurs films, c’est un choix, il est tout aussi valable), projetés dans des salles virtuelles à jauge limitée. Les Morning talks avec les cinéastes sont maintenus en ligne, pareil pour la master class de Claire Denis. L’affluence a explosé dès le premier jour, plus de 10 000 inscrits je crois. Les débats sont pleins, les séances sold-out, il y a chez les cinéphiles une demande de vivre en ligne mais collectivement le festival. Des chats de spectateurs sur les films se sont formés spontanément. Et d’un certain côté, cette édition de Vision du Réel est en accord avec la ligne écologique, anthropocénique, qui est déjà la sienne : moins d’avions, moins d’impact carbone. 

À la place de la circulation des artistes pour accompagner leurs films, que l’on avait rendu obligatoire, il s’est inventé autre chose. Le virus nous force à reconsidérer la présence humaine comme inséparable de sa parole. En tant que journaliste, je dois me poser la question : il y a bien sûr une perte d’information à ne pas passer du temps, un temps improvisé, parfois accidentel et magique, avec un.e artiste dont j’admire l’œuvre ; il y a dans ses gestes, dans sa façon de marcher, d’hésiter, des infirmations qui nourrissent mon imaginaire critique, et cette perte est inestimable. Mais il est plus que jamais possible, avec les outils que nous possédons, de recueillir une parole, et cette parole, même figée à sa place, continue d’accompagner un film qui circule : elle ne le fait plus physiquement ? Ça n’est pas si grave. On doit s’y habituer. Ce n’est pas une situation idéale, c’est une situation qui ne perdurera sans doute pas, mais à terme, qu’un.e cinéaste, acteur.rice, etc., préfère limiter ses déplacements, se recentrer et offrir une interview par écrans interposés, ce n’est pas non plus, d’un point de vue responsable, une si mauvaise chose.  


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.