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[Chronique 39] Philippe Barassat, cinéaste

Cette image est extraite du reportage d’Envoyé spécial “Inde, l’impossible confinement” (lien en bas de page). Je suis resté pétrifié, abasourdi, défait, dépassé, devant ces images. D’un seul coup, l’Humanité nous saute aux yeux, et nous renverse, entre Les Misérables de Hugo et L’Enfer de Dante !

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Philippe Barassat est cinéaste. Il est notamment l’auteur de Folle de Rachid en transit sur Mars, Le Nécrophile et Indésirables. Il vient de mettre son dernier film, La Rupture, en libre accès sur YouTube.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Au moment où le confinement est arrivé, je travaillais à la post-production d’un de mes longs métrages avec Éric Cantona, Rachida Brakni, Marilou Berry et Mathieu Demy, Lisa et le pilote d’avion, que la production Airnb films avait réussi à récupérer afin – enfin – de le finir et le sortir en salles. Parallèlement j’étais en pourparlers avec des distributeurs pour la sortie de mon dernier double long métrage, avec Alka Balbir, Jean-Christophe Bouvet, Béatrice de Stael et Thomas Blumenthal, La Rupture (lire notre critique), dont je venais de finir la post-production.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

J’ai l’habitude de faire des films sans moyen, sans subvention ni télé, et malgré les immenses difficultés et privations que cela implique, en toute liberté. Le confinement, en amenant la disparition des salles de cinéma pendant plusieurs mois, me permet de sortir mon dernier film, La Rupture, d’une façon originale, gratuitement et à travers les réseaux sociaux, et d’espérer ainsi qu’il ne sera pas noyé au milieu de dizaines d’autres sorties, très financées, bénéficiant de distributeurs et de promotions auxquelles je n’ai pas accès, faute d’agrément du CNC. Je ne gagne pas d’argent en tant que réalisateur et ne vis que par des contributions à l’écriture, scénarios ou autre, que je peux continuer à faire durant cette période. Le fait d’être en marge, cinématographiquement parlant, ne se fait plus sentir pendant ce confinement et c’est très agréable. Je n’ai pas la honte de ne pas arriver à sortir mes films, ni à réaliser ceux que les producteurs ne veulent même pas lire. Je me sens moins coupable, et profite ainsi davantage de mon temps : celui de lire, de découvrir des films grâce aux plateformes et des séries dont j’avais négligé l’existence auparavant. 

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

La découverte des films et des séries produits par Amazon ou Netflix est un enchantement. La qualité des scénarios, des réalisations et des acteurs de certains me remplit de joie et d’énergie, me montrant encore plus l’énorme fossé qui existe entre ce cinéma français de l’entre-soi, et un cinéma mondial, si riche en couleurs, en inventions, en courages, en fantaisies et en vérité. Cela me donne encore plus l’envie de continuer à me battre avec mes films, je retrouve le goût un peu perdu du spectateur que j’étais à 15 ans, à 20 ans, lorsque je dévorais, émerveillé, le cinéma de tous les pays et de toutes les époques. Le cinéma n’est pas mort, même si le cinéma français m’apparaît si mortifère, vieillot, confiné dans ses peurs d’oser, de raconter, de surprendre, ruiné par le formatage que lui imposent les télévisions et les malheureux producteurs qui en sont les serviteurs zélés. Je suis donc moins désespéré, bien au contraire plutôt plein d’espoir. L’espoir que les gens, de la même façon que moi, vont découvrir de nouveaux mondes et se débarrasser des anciens. Que tout est à faire. Et qu’il faut s’y employer.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment?

Je travaille à sortir La Rupture, à essayer de motiver des journalistes qui, pourtant, faute de films qui sortent, pourraient faire l’effort d’aller voir autre chose que ce que le cinéma français leur propose chaque semaine, mais ce n’est pas évident. Je continue aussi, avec mon équipe, qui est aussi celle de Airnb, à travailler à l’avancement de la post-production de Lisa et le pilote d’avion : effets spéciaux, chansons, cartons, etc. Et puis j’écris, mille choses, un documentaire sur le sexe et la Colombie intitulé Des maisons closes ouvertes sur le monde, qui ne sera probablement jamais lu, jamais produit, car nos producteurs ne lisent pas quand ils ne vous connaissent pas, et quand ils vous connaissent ils vous répondent que malheureusement ils sont bookés pour trois ans. Comme s’ils étaient terrorisés de lire ou découvrir quelque chose de nouveau. Ah ! cette arrogance française, ce mélange d’incompétence et de lâcheté que l’on retrouve jusque dans la gestion de la crise du coronavirus, et qui est si familière au cinéma.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à développer de nouveaux projets, de nouvelles méthodes, ou est-elle au contraire une entrave ?

C’est une période extraordinaire, unique que nous vivons. Car nous assistons dans le monde entier, tous ensemble, et au même moment, aux mêmes peurs, aux mêmes insoutenables violences des plus riches à l’égard des plus pauvres, des plus forts envers les plus faibles, comme jamais sans doute cela n’avait été aussi évident dans l’histoire du monde. L’actualité, les analyses, les événements de cette époque sont absolument passionnants et je me plonge chaque jour dans les articles du monde entier, me faisant voir comment chacun, en Amérique latine comme aux États Unis, en Chine ou en Afrique, vit cela. Quelque part se dessine un autre monde, où les besoins qui nous accaparaient et nous distrayaient de l’essentiel s’étiolent peu à peu, où l’on s’aperçoit que nous étions tellement dans le superficiel qu’il est possible de rêver que l’on s’en débarrassera le jour d’après. Bien sûr c’est un rêve et il est peu probable qu’il se réalisera. Tant d’aventures, de destins terribles, émouvants, tragiques, parfois comiques nous sont révélés et notre imaginaire s’en nourrit, s’imprégnant malgré nous de ces cris, de ces pleurs, de ces joies subites qui transparaitront plus tard, c’est certain, dans ce que nous créerons. Donc j’écris, je travaille à de nouveaux projets, et puis surtout je vis et j’en suis heureux et conscient. J’ai aussi l’espoir, à mon petit niveau de cinéaste français, qu’avec les nombreux problèmes que le cinéma traditionnel va rencontrer à la sortie de cette crise – tournages non assurés, encombrement des sorties… –, une autre manière de faire du cinéma, peut-être moins coûteuse, plus généreuse, plus ouverte, plus vivante, pourra se faire jour… Oui, je rêve de cela.

Voir La Rupture : https://www.youtube.com/channel/UCblCOPaNlHnEeMsyD8Ik3PQ


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.