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[Chronique 37] Gabrielle Culand et Giuseppe Schillaci, cinéastes

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Gabrielle Culand et Giuseppe Schillaci sont cinéastes, documentaristes. En couple, ils nous racontent leur confinement et comment ils travaillent, chacun à des projets différents.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Gabrielle Culand : J’étais sur la préparation d’un documentaire sur un fait divers qui s’est déroulé dans le milieu des éleveurs et je m’apprêtais à partir en repérage en Bourgogne, afin d’ajuster mon écriture. Je pensais commencer mon tournage en mai, mais tout est tombé à l’eau. Je n’ai pas tout de suite ressenti ça comme une catastrophe, car en documentaire les calendriers sont toujours aléatoires. Il faut s’adapter, être prêt à saisir ce qui surgit, quitte à être dérouté par la réalité qui s’offre à nous. Je dois dire que j’aurai pu anticiper cette crise, car depuis plusieurs semaines mon compagnon, connecté à sa famille en Italie, m’alertait sur la catastrophe imminente. Comme beaucoup de français, j’ai fait l’autruche…

Giuseppe Schillaci : Je préparais un clip et un documentaire en partenariat avec la cinémathèque de Bologne que je devais tourner début mai à Palerme et un peu plus tard à Bologne. Les deux projets sont décalés et je ne sais pas encore quand je pourrais organiser les tournages.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

G.C : J’ai la chance d’avoir signé mon contrat en même temps que le confinement était acté, donc je me sens un peu protégée. Je dis un peu, parce que dans nos métiers, on ne sait jamais de quoi sera fait le lendemain. Je ne tournerai pas en mai et je risque en conséquence de perdre mon statut d’intermittente pendant quelques mois. Est-ce que mes rémunérations d’auteur vont me permettre de tenir jusqu’au tournage ? Je l’espère mais rien est moins sur. La situation est précaire et risque de s’empirer. Cette épidémie va bouleverser l’économie. Dans un an, deux ans qui pourra encore faire des films ? Dans quelles conditions ? La masse financière dédiée à la culture risque de se réduire drastiquement et à mon avis, peu seront les élus qui arriverons à vivre de leur métier. Peut-être est-ce le moment de partir dans une ZAD, de se construire une cabane et de cultiver son jardin potager…

G.S : J’ai des inquiétudes par rapport à mon renouvellement du statut d’intermittent du spectacle, car le dé-confinement en France ne vas pas forcement correspondre à la possibilité de pouvoir effectivement tourner des films, notamment dans d’autres pays.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

G.C. : Je vais décaler mes tournages. Je fais aussi du jardinage en bas des tours où nous habitons, pour me préparer à un éventuel exil dans la ZAD. À Pantin, la terre est très calcaire, je rajoute de l’humus, je bêche, je pioche, sous les regards intrigués des gens derrière leurs fenêtres. J’ai fait des semis dans ma cuisine, ils seront bientôt assez grands pour être plantés en bas. J’attends la chute des cotylédons.

G.S. : Je ne sais pas, j’ai du mal à me projeter dans le futur. J’espère juste pouvoir tourner dans les prochains mois les films que j’avais en préparation.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

G.C. : Avec Giuseppe, nous avons une fille de trois ans. Une grosse partie du temps lui est consacré. On se dégage ensuite chacun deux ou trois heures de travail en solitaire. De mon côté, je continue à développer l’écriture de mon documentaire. J’affine ma réflexion sur plusieurs thèmes du film, dont celui de la désobéissance civile. Je lis beaucoup, j’écris, j’envoie mes textes à ma productrice et nous en parlons ensuite par téléphone.

G.S. : J’écris, je fais des recherches pour les documentaires encore en développement et je me prépare à la ré-écriture d’un long-métrage de fiction qui a eu l’aide au développement de la région Corse. Mais dans cette période de garde alternée d’enfant, le rythme d’écriture est très lent et fragmenté.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à développer de nouveaux projets, de nouvelles méthodes, ou est-elle au contraire une entrave ?

G.C. : C’est terrible à dire, mais la réclusion fait partie de la vie d’un auteur. Il faut une bonne dose de masochisme pour rester calfeutré chez soi devant un ordinateur à s’acharner sur un texte. Avant le confinement, je m’imposais déjà deux ou trois heures d’écriture par jour, donc ça ne change pas grand-chose. Je continue de creuser le sillon entamé avant l’arrivée du Corona Virus avec d’autant plus de vigueur, que le documentaire sur lequel je travaille résonne profondément avec la crise que nous traversons.

Je suis effrayée par la direction que prend notre société, du modèle chinois qui se profile comme un nouvel horizon à atteindre. Il faut rester vigilent. Relire Henry David Thoreau m’aide à garder le cap. Ses réflexions sont toujours d’actualité. En 1849, il s’interrogeait ainsi dans son essai sur la désobéissance civile : « Le citoyen doit-il un seul instant, dans quelque mesure que ce soit, abandonner sa conscience au législateur ? Pourquoi, alors, chacun aurait-il une conscience ? Je pense que nous devons d’abord être des hommes, des sujets ensuite. Le respect de la loi vient après celui du droit. La seule obligation que j’ai le droit d’adopter, c’est d’agir à tout moment selon ce qui me paraît juste. »

G.S. : Avec le confinement, je ressens une profonde impuissance. La restriction de mes libertés m’empêche de me plonger corps et âme dans mes histoires. L’inspiration, les désirs ne sont plus les mêmes. J’ai aussi la sensation qu’on est en train d’aller vers une époque où le pouvoir pourra agir à sa guise avec l’excuse d’une catastrophe imminente. C’est un danger que les auteurs de science-fiction ont annoncé depuis plus d’un demi-siècle désormais. Et je pense même, de façon peut être provocatrice et naïve, que c’est aussi à cause de tous ces romans, ces films, ces séries sur la fin du monde que l’on se retrouve dans une situation pareille. Car la réalité se construit avec les rêves des hommes et des femmes qui habitent notre planète. Les êtres humains, dernièrement, ne semblent pouvoir imaginer seulement qu’une chose : leur extinction. On pourrait dire que l’art est un moyen d’exorciser cette angoisse apocalyptique, mais finalement n’est-t-on pas allé trop loin. Probablement que Nietzsche avait raison quand il écrivait : “si tu plonges longtemps ton regard dans l’abîme, l’abîme te regarde aussi”.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.