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[Chronique 35] Julie Lupo, scripte

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Julie Lupo est scripte. Elle a récemment travaillé sur MILF, ainsi que sur la série OVNI(s), prochainement diffusée sur Canal Plus. Par ailleurs, elle est directrice littéraire et lectrice pour des chaînes de télévision.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Je venais de terminer un tournage et je préparais doucement une intervention que je devais faire dans une école de cinéma.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Les projets se sont tous arrêtés, les uns derrière les autres. On ne sait pas si les tournages sont reculés, ou s’ils vont être définitivement annulés car plus dans l’air du temps.
Je n’ose pas appeler, j’ai peur d’être “à côté”.
Economiquement, je peux tenir jusqu’à la fin de l’année. Je touche le chômage. J’ai renouvelé mes droits intermittents il n’y a pas longtemps.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Je reçois des scénarios à lire mais le cœur n’y est pas. Je n’arrive pas à finir les livres que je commence. Je suis arrivée au bout, non sans peine, de La Lanterne magique de Jeanne Witta-Montrobert, scripte pionnière du cinéma français qui retrace toute notre histoire cinématographique des années 1920 à 80. Je me suis forcée à le terminer, mais avec cette voix en moi qui me disait “Quand même, celui-là, tu ne peux pas le fermer”. Pourquoi ? Parce qu’il parle de mon métier ? Parce que ça fait bien de l’avoir lu ?

Autant dire qu’intellectuellement, je n’arrive à rien. Je suis les devoirs de mon fils de 9 ans. J’essaie de ne pas m’énerver. L’essentiel n’est pas là. J’essaie de parler avec lui de ce qui se passe. On regarde des films. Il a adoré Chantons sous la pluie, il a pleuré devant Cinéma paradiso et La Vita è bella. Et cela nous a fait du bien. J’aime le cinéma pour ces raisons-là : l’échange et les émotions. Il permet de faire ressortir ces petites choses enfouies et d’en parler.

J’ai perdu ces derniers mois deux personnes qui m’étaient chères. Une réalisatrice qui a lutté longtemps contre la maladie. Elle est partie deux jours avant la fin du montage de la série que nous avons tournée l’année dernière. Récemment, un des comédiens l’a rejointe. Nous n’avons pas pu lui dire au-revoir à cause du confinement. C’est ça le plus dur. Ne pas se réunir pour les moments tristes ou joyeux. Ne pas se toucher, ne pas se serrer dans les bras ou se sentir. Chacun fait son deuil de son côté. Je ne pensais pas que le besoin de se rassembler pourrait devenir si vital. Certes, les réseaux sociaux nous permettent d’échanger et de nous voir online. Comment aurions-nous fait il y a 10 ans ? Ce qui est certain aujourd’hui, c’est que rien ne peut remplacer le lien physique.

Depuis quelques jours, je passe du temps dans ma chambre : je l’ai détapissée, j’ai enduit les murs, et je les ai repeints. C’était ma première fois. Je retrouve une sensation de bien-être. Je réalise que j’avais besoin de faire, de fabriquer, de créer quelque chose de concret.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

L’écriture de cette fiche est pour moi une première étape. Suite aux encouragements d’une collègue – amie, je me suis lancée et je la remercie. Ce n’était pas gagné. Ecrire c’est partager et se rapprocher des gens qu’on aime. Alors peut-être que j’ouvrirai des portes. Mais pour l’instant, je ne sais pas ce que je ferai demain. Je vais surtout accepter de ne pas avoir envie de faire.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.