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[Chronique 34] Jean-Gabriel Périot, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Jean-Gabriel Périot est cinéaste. Il est notamment l’auteur de Une jeunesse allemande, Lumières d’été et Nos défaites.


Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

J’ai toujours plusieurs chantiers en cours. Ce qui est une chance en ce moment ! Quand le confinement a été décrété, j’étais en fin de montage de mon prochain film. Une adaptation documentaire de Retour à Reims de Didier Eribon, réalisée uniquement avec des extraits de films préexistants. Il me restait un petit mois de montage et on devait aussitôt enchaîner avec la post-production. Finalement, j’ai gagné de la souplesse et quelques semaines de montage supplémentaires. Par contre, comme beaucoup d’institutions privées et publiques ayant les archives que j’utilise sont actuellement fermées ou en activité réduite, on ne pourra pas commencer la post-production avant le déconfinement. Je ne manquerais cependant pas de travail durant cette pause à venir. Je dois ces prochaines semaines poursuivre les recherches pour un film documentaire sur lequel je travaille depuis deux ans, Facing Darkness, sur les liens entre films et guerre, ou plutôt entre filmeurs et/ou soldats durant le Siège de Sarajevo. Je devais y aller pour des derniers repérages en juin, mais ils sont évidemment repoussés hypothétiquement à l’automne. En attendant, je vais finir, ou essayer de finir, mon stock de livres à lire et de films à regarder sur le sujet, et aussi avancer par correspondance autant que possible avec mon équipe. En plus de ces deux projets, je travaille quand j’en trouve le temps à l’écriture de nouveaux films, de fictions cette fois, l’un en toute fin d’écriture, l’autre au tout début.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ?

Pour l’instant, à part ces décalages de calendriers de post-production de Retour à Reims et de celui de préparation du projet à Sarajevo, rien n’a vraiment changé. Décaler ces deux films ne représente d’ailleurs aucune difficulté majeure, on perd juste un peu de temps à réorganiser le travail et à gérer tout par correspondance et non en direct. C’est bien moins compliqué que pour ceux qui ont dû annuler ou repousser à un futur indéterminé le tournage ou la sortie d’un film. Et dans tous les cas, cela serait toujours bien moins problématique que les difficultés que doivent affronter beaucoup de travailleurs d’autres secteurs qui perdent, eux, beaucoup en ce moment, et jusqu’à leur emploi. Le cinéma est un milieu dans lequel on aime se plaindre, mais soyons honnête, c’est un milieu protégé et privilégié, et on le voit clairement en ce moment. Le niveau social de beaucoup de ceux qui y travaillent et le soutien important des pouvoirs publics rendent cette période beaucoup facile à passer que pour d’autres milieux professionnels, et ce même s’il y a, et aura, des conséquences financières difficiles pour les employés les plus fragiles du secteur.

En tout cas, en tant que cinéaste, j’ai la chance de travailler de manière très indépendante. J’écris, je prépare, je monte mes films seul. Je suis bien équipé pour le montage, j’ai un bureau calme, chez moi (un des grands avantages d’habiter en province plutôt qu’à Paris et bien sûr un des avantages de ne pas avoir d’enfants). D’une certaine manière, à part quelques baignades, quelques séances de cinéma et les coups à boire avec les copains, ma vie quotidienne n’a pas été bouleversée par le confinement. J’étais en montage depuis le mois de décembre, enfermé chez moi sept jours sur sept, la journée sur le montage, le soir sur le visionnage de films à voir pour le film. Je n’ai perdu que la facilité de travailler dans un studio avec mon équipe.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

Il m’est bien sûr impossible de répondre de manière générale. En discutant avec des amis réalisateurs, je me rend compte que l’on ne vit pas tous cet enfermement de la même manière. Pour moi, et pour l’instant, il n’y a pas de différence. Quand je dois me concentrer sur un film, notamment pendant le montage, je mène une vie assez monacale, et je suis capable de m’y tenir pendant d’assez longues périodes. Il me manque bien sûr un peu de respirations par rapport à d’habitude, mais je ne peux pas m’en plaindre quand je vois les difficultés quotidiennes de tant de gens actuellement. Le hasard de mon calendrier est par chance propice à ce moment d’enfermement forcé. Si j’avais par exemple été dans une phase de première écriture d’un nouveau projet, ce qui est difficile pour moi et m’impose un rythme différent (peu de travail au bureau mais beaucoup de moments de liberté pendant lesquels, l’air de rien, je réfléchis au film à venir, pendant lesquels il “mûrit” tranquillement), il est probable que je me sois alors retrouvé à tourner en rond chez moi, sans avancer et avec mauvaise conscience de ne pas avancer. Cependant, me connaissant, je pense que je me serais mis à bricoler un nouveau film d’archives.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.