Rechercher du contenu

[Chronique 33] Léo Soesanto, critique

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Léo Soesanto est critique de cinéma, notamment à Libération. Il dirige le comité de sélection des courts métrages de la Semaine de la critique (Cannes) et est programmateur au festival de Rotterdam.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Je travaillais sur des piges, dont une, annulée, sur la rétrospective/exposition De Funès à la Cinémathèque. Je revoyais des passages d’un de ses films, Sur un arbre perché, film confiné dans une voiture, sans me douter qu’il y aurait ensuite une quasi-rétro De Funès sur la télévision publique. Nous avancions aussi sur la sélection des courts métrages de la Semaine de la Critique.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Sur le volet pigiste, mon confrère Alex Masson a parfaitement résumé la situation dans sa chronique sur votre site. Pour la partie programmation à la Semaine, il y a eu cette période flottante jusqu’à l’annonce de l’annulation du Festival de Cannes, entre déni et impression de voir un accident au ralenti. Les annonces d’annulation d’éditions physiques d’autres festivals se succédaient comme des dominos tombant les uns sur les autres – avec Cannes en guise d’ultime domino. On pinaillait sur les chiffres comme on pinaillait sur le nombre d’anges pouvant danser sur une tête d’épingle au Moyen-Age – hein, limiter les rassemblements de mille personnes à l’auditorium Lumière cannois et ses 2300 sièges ? Dans les faits, par respect pour les producteurs et les réalisateurs ayant inscrit leur court, nous nous devions de continuer et de finir un travail déjà bien entamé. Comme si Cannes allait avoir lieu. On regardait donc les films chez soi. On faisait les réunions du comité de sélection en ligne, évitant Zoom d’abord, parce que le nom, la réputation et l’interface donnent envie de porter la cravate, et abandonnant finalement Messenger parce que ce n’est pas trop le moment de s’affubler d’oreilles de lapin ou de masque de pizza à l’image. 

Une shortlist de titres émergeait. En dépit de la distance, le travail était à peu près identique – visionner, discuter, tergiverser, trier, resserrer. Même si je suis convaincu que, au-delà de la qualité des films, une programmation est aussi un instantané de l’état d’esprit d’un sélectionneur. Un autoportrait. S’il est confiné et que le monde – celui qu’il voit autour de lui, dans sa chambre, sa cour, dans le rayon d’un kilomètre où promener son chien ou sur son fil d’actualités – devient étrange, désincarné, abstrait, j’ai tendance à penser que cela se retrouvera dans les films qu’il rejettera ou aimera.     

En même temps, on travaille et on ne peut s’empêcher de penser au monde d’après, dans un secteur comme le nôtre où il faut voyager et où la distance sociale n’est pas très professionnelle – surtout en soirée. Les festivals de cinéma, surtout de courts, s’exportent maintenant en ligne par survie. Je vois la version dématérialisée du festival suisse Visions du Réel, ou cette initiative dans la galaxie des professionnels du court, le festival My Darling Quarantine (https://talkingshorts.com/)

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ? Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Le couperet est tombé il y a quelques jours : l’annulation de facto d’un Cannes physique fin juin-début juillet nous a obligé à annuler cette édition 2020 de la Semaine. Notre position – comme celles des autres sélections parallèles comme la Quinzaine ou l’ACID – est de faire vivre et de défendre les films que nous avons aimés (on ne peut plus dire “sélectionnés” parce qu’il n’y a pas de sélection). C’est notre chantier, pour les courts comme pour les longs, et nous avons des idées qu’il faut mettre en forme. Nous sommes encore tous hébétés mais nous voulons réagir contre cette torpeur. Certes, nous sommes corsetés par une temporalité floue : l’été arrive ; nous sommes tous suspendus à la réouverture des salles (de cinéma et spectacles) ; nous avons très peu de visibilité sur le paysage festivalier mondial à venir, au moins jusqu’au Festival de Toronto. Mais nous avons une liste de courts que nous avons beaucoup aimés et il faut en faire quelque chose. Pour montrer notre soutien aux professionnels du secteur dont les films vivent par définition d’abord via les festivals. Pour ne pas perdre un an. Je suis anxieux face à la perspective, l’an prochain, de me retrouver face à une production de courts sinistrée et une inflation de films tournés exclusivement en appartement – surtout qu’on avait déjà l’an dernier à la Semaine le film à peu près définitif sur le confinement, Journey through a body de Camille Degeye.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à développer de nouveaux projets, de nouvelles méthodes, ou est-elle au contraire une entrave ?

Etant habitué au télétravail, je pensais au début du confinement que cela ne changerait pas grand-chose à mes habitudes. J’écris pour d’autres, je vous écris là, j’écris pour moi-même. Mais il y avait au moins une notion du temps, des échéances, et je ne me sens meilleur que lorsqu’il y a des deadlines, en particulier lorsque je les dépasse. Là, c’est tous les jours samedi et j’essaie de me dire qu’on est tous les jours vendredi. La vague perspective d’un déconfinement le 11 mai donne une échéance. J’ai moins d’un mois pour apprendre à faire des sushis, voir tout Bergman et 15 saisons des Simpson. Je suis en train de relire Pornotopie de Beatriz Preciado et je suis à la fois fasciné et terrifié par le lit rotatif multifonctions télé-frigo du défunt patron de Playboy Hugh Hefner, qui “abolissait les oppositions traditionnelles entre passivité et activité, sommeil et veille, repos et travail” et “permet d’halluciner la réalit锓de voyager sans voyager”. On glisse doucement vers ça. Face à toutes les injonctions à occuper utilement son temps, à faire son pain maison, ses masques ou des pompes, il y a quelque chose de dangereusement poétique dans cette suspension du temps. Un ami postait récemment sur Facebook ces mots de Paul Claudel : “chut ! Si nous faisons du bruit, le temps va recommencer”


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.