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[Chronique 32] Arnaud des Pallières, réalisateur

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Arnaud des Pallières est réalisateur. Il est l’auteur notamment de Disneyland, mon vieux pays natal, Michael Kohlhaas et Orpheline.


Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Sur quatre projets, à des stades différents.
Deux écritures de longs métrages de fiction.
Un montage au (très) long cours à base d’images d’archives.
Et un projet documentaire autour d’une quinzaine de personnes très âgées,
qui me rend particulièrement sensible au sort injustement fragile de nos vieux.
Et enracine en moi une colère contre notre total désengagement,
notre incompétence crasse à prendre soin d’eux,
qui n’est pas près de s’éteindre
et dont je rumine aujourd’hui la forme que je lui donnerai.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Je n’en sais rien. C’est une équation qui comporte encore trop d’inconnues.
De manière générale, si l’on se tient à ce qu’on sait, par exemple,
des conséquences de la crise de 1929, on sait que les métiers du divertissement
sont parmi ceux qui ont le moins souffert des retombées négatives de la crise.
Lorsque tout va mal, lorsque tout manque, le divertissement n’est pas vécu comme du superflu.
Mais comme essentiel. Même s’il est léger.
En ce qui me concerne directement, le confinement favorise plutôt les travaux en cours.
J’écris peut-être même avec plus d’intensité encore.
Avec une sorte de joie à retourner la contrainte en occasion.
Même si le compteur mondial du nombre de morts dues à l’épidémie
me coupe régulièrement le souffle, au point que je ne lis presque plus les nouvelles.
Non pas pour préserver le travail mais simplement pour ne pas me laisser envahir par le désastre.
Je vis entouré d’enfants et de jeunes personnes. De 11 à 25 ans.
Ce moment historique du monde est le leur.
Il faut préserver la joie dans le désastre, ils y ont droit.
C’est dans le montage à partir d’images d’archives
(que je vais commencer j’espère d’ici quelques jours)
que je vais probablement pouvoir réfléchir ma tristesse et ma colère
de ce que nous avons fait de notre monde, de nos sociétés,
de leurs enfances, de leurs jeunesses, de leurs vieillesses, de notre mort.
Je pense à ce texte magnifique et bouleversant de Jean Bodel : Les Congés.
Trouvère d’Arras qui en 1202 dut s’exiler hors de la ville parce qu’atteint de la lèpre.
Dans ce long poème il dit adieu, prend congé de ses amis, pour aller s’enterrer vivant dans une léproserie.

Détresse en qui je puise la matière de mon poème
enseigne-moi ce dérivatif :
y exposer mon triste état.
Car rien ne vaut que je mette ma pensée au clou,
pas même un mal rongeant le corps,
puisque c’est Dieu qui l’a voulu.
Et puisqu’il m’a donné le signal du dernier combat,
sans ruse et sans tours de gueux,
il est juste que je sollicite de chacun
un cadeau que personne ne peut me refuser :
la permission de prendre congé,
avant qu’on me bannisse,
car déjà je crains de leur causer du tort.

Je ne sais pourquoi, ce texte me revient en mémoire aujourd’hui.
Est-ce au sort de nos vieux dans les Ehpad qu’il me renvoie ?
Au sort de chaque “réanimé”, condamné à l’isolement pour guérir ou mourir ?
Cette injonction à s’isoler…
Pour protéger les autres, ceux qui ne sont pas (encore) malades.
Jean Bodel écrit à chacun de ses amis, il les nomme, l’un après l’autre :
Jean Boschet, Simon d’Yser, Baudouin Zoutemont,
Thibaut de la Pierre, Wibert de la Sale, Vaast Huche-Dieu,
Robert Cosset, Robert Louchart, Robert Werri…
Et bien d’autres encore.
En une strophe pour chacun, il fait le point des sentiments, des dettes,
des regrets. Et chacun de ces inconnus de 1202 devient chacun de nos amis d’aujourd’hui,
que nous ne pouvons plus voir, ni sentir, ni toucher, ni embrasser, ni étreindre.

Détresse, tu me brûles,
je ne me vois pas d’autre messager que toi :
porte cette lettre au maire d’Arras,
fais-là lire en sa présence.
S’il veut bien et s’il plaît à Dieu,
je la tiens enfin ma dotation – le prix de ma lèpre…
Et fais-là lire encore aux échevins,
sans rien omettre :
qu’à force, ils considèrent ma détresse
car si je souffre et si j’ai mal
il serait juste qu’ils en pâtissent :
je leur étais tout dévoué quand ça m’a pris.

Seigneurs, avant que je ne parte
je vous prie au moment d’en finir
par le Christ et sa Naissance
de lever entre vous un impôt extraordinaire
pour mener cette guerre à son terme.

J’ai cet autre projet documentaire dont j’aurais dû tourner les premières séquences
là, dans ces jours que nous vivons cloîtrés. Je devais m’entretenir avec des vieillards.
Une vingtaine de femmes et d’hommes. Qui sait combien seront encore vivants dans un mois. Deux. Trois…
Je suis convaincu, simplement et profondément convaincu,
que “nos” dirigeants, les grands patrons, les décideurs, les experts,
voient ici (et ne l’avoueront jamais) l’occasion de “dégraisser le mammouth”,
comme a dit “allègrement” un sinistre ministre.
Mourront d’abord les déjà malades, les vieux, qui coûtent à la société et ne produisent plus.
Les cancéreux, les diabétiques, les obèses…
C’est un crime de la société toute entière de ne pas s’être précipité pour les protéger.
De les avoir laissés mourir seuls, sans soins, sans assistance. D’avoir tu leurs morts. Caché leur nombre.
Nous sommes les membres d’une société de merde.
Je ne dis pas cela comme une injure mais comme un constat froid et rationnel.
Je n’ai jamais aussi bien compris la phrase de Duras :
“Que le monde aille à sa perte. C’est la seule politique.”

Dominique Vidal, historien et journaliste, nous alerte dans Médiapart (28 avril 2020) sur l’existence d’une circulaire de la SFAR (Société Française d’Anésthésie et de Réanimation) incitant explicitement les médecins à limiter l’admission en réanimation des personnes jugées “fragiles”, justifiant institutionnellement, en France, en 2020, une forme de sélection par la probabilité de survie de chaque individu.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même. Photo portrait Arnaud des Pallières : ©Cécile Burban