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[Chronique 30] Vincent Dietschy, Cinéaste [ép. 3]

À l’invitation des Fiches du Cinéma, je projette de publier ici une sorte de feuilleton. Les épisodes seront d’inégale longueur, parfois accompagnés d’une image, parfois pas. Je les proposerai à mesure que je les écrirai, selon une fréquence variable, dictée par mon emploi du temps et l’urgence de la situation.

Vincent Dietschy est cinéaste. Il est notamment l’auteur de
Julie est amoureuse, Didine et La Vie parisienne.

L’HISTOIRE D’UN FILM
AU PAYS DE LA PUB

ÉPISODE TROIS

J’ai travaillé cinq ans sur Notre Histoire sans pratiquement m’interrompre une journée, et sans que cette charge soit compensée par l’argent qu’il m’aurait fallu pour vivre le temps que cela a duré. Je ne m’en plains pas. C’est le prix de ma liberté, particulièrement coûteuse, et pas seulement sur le plan financier.

Je ne suis pas rentier. Je n’ai pas de revenus automatiques, ni d’économies qui me permettent de batifoler à ma guise. En revanche, n’étant pas encore père, et sans confondre les étudiants avec mes enfants putatifs, je suis passionné par la transmission et par l’enseignement. Il y a quinze ans, après la sortie de mon second long métrage, Didine, j’ai découvert cette vocation lors d’une expérience qui a duré plusieurs années à L’École Cantonale d’Art de Lausanne. J’ai ensuite enchaîné à la Fémis, à l’Association pour le Cinéma en Région Ile-de-France et dans quelques écoles privées.

Cela n’a jamais cessé. J’ai pu ainsi progresser dans mon propre rapport au cinéma, à son histoire, me former aux nouvelles techniques numériques émergentes, à travers mes cours et mes échanges avec les étudiants. Cela m’a aussi permis d’assurer une base financière vitale à certaines périodes de ma vie. Mais avec l’arrivée du confinement, les écoles allaient fermer. Ce serait une source majeure de revenus qui s’écroulerait.

Chacun peut imaginer les sacrifices personnels, privés, auxquels m’a conduit un film comme Notre Histoire, dans lequel j’ai joué tous les rôles artistiques et techniques, même si bien aidé ou suppléé par mes partenaires quand il le fallait. Tout cela s’est toujours fait avec la plus grande joie. Celle qui permet de repousser les limites, d’enchaîner parfois les triples, voire les quadruples journées : préparer des cours, en donner, assurer le montage du film, corriger les rendus des étudiants, leur répondre, etc. Une joie immense qui permet également, en dépit d’une surcharge de travail, d’éprouver, au quotidien et paradoxalement, une vraie liberté.

Malgré tout, cette liberté, j’arrive encore à l’éprouver aujourd’hui. Car l’une de mes chances dans cette situation actuelle du confinement, c’est d’être porté par différentes aventures créatrices. La plus inhabituelle d’entre elles, dont les prémisses datent de l’automne dernier et qui vient de trouver son épilogue récemment, a déclenché mon désir d’écrire ce feuilleton. Il m’a semblé important de la raconter. Je vais tenter de l’exposer en détails. Je ne fais pas de faux mystère ou de faux suspens. Si je n’en parle pas pour l’instant, c’est parce que cette histoire demande que je pose au préalable un certain nombre d’éléments. C’est ce que j’ai essayé de faire dans les deux premiers épisodes. Je continue ici. Moi qui n’écris jamais publiquement, ce travail est une expérience complètement nouvelle. J’apprends.

Par exemple, après avoir envoyé l’épisode deux à Nicolas Marcadé, le commanditaire et l’inventeur de cette formule, je me suis dit que j’aurais dû travailler plus et mieux. Deux personnes, un réalisateur et un critique de cinéma m’ont en effet contacté. En échangeant avec eux, je me suis rendu compte qu’à la lecture de cet épisode, certains ont pu se sentir directement attaqués dans leur passion pour le cinéma, dans leur pratique de réalisateurs, de techniciens, de producteurs, de financiers… Ce n’était pas mon intention. Je sais combien il est difficile de créer un film, qui que l’on soit, quel que soit l’endroit depuis lequel on le fait, et j’ai de l’admiration pour l’obstination et le courage que cela demande. De plus, j’ai évidemment beaucoup de sympathie pour ceux qui sont excités à l’idée de découvrir une nouvelle sortie le mercredi, qui dévorent les bandes annonces, spectateurs de cinéma qui veulent l’être toujours, hier en salles, aujourd’hui chez eux, avec un appétit intact et sans cesse renouvelé.

Je crois qu’il faut du temps, pour réussir à exprimer une idée qui soit suffisamment autonome et vivante pour qu’elle n’agresse personne. Écrire ces chroniques au jour le jour m’oblige à marcher sur un fil, au-dessus du vide. Je sais que je peux être jugé de travers, définitivement, pour un mot mal venu, pour une image imprécise, pour une formulation ou une pensée que je n’aurais pas assez dépliées. C’est dangereux, surtout dans mon métier qui n’est constitué que de relations avec les autres.

Je prends un risque. Je ne perds pas de vue que ce risque est aussi un luxe. En ces temps de confinement, cloîtré que je suis dans mon petit appartement du onzième arrondissement de Paris, c’est l’occasion rêvée pour moi d’entretenir des liens privilégiés avec les personnes que je connais, d’en créer avec celles que je ne connais pas. Sans que j’ai besoin pour cela de faire autre chose que d’écrire régulièrement ce feuilleton, de choisir une image et d’envoyer le tout, tous les deux jours, à Nicolas Marcadé.

En cinq ans, je n’ai pas eu le loisir d’entretenir ou de créer quelques liens que ce soit, mis à part ceux, essentiels, qui ont permis la fabrication de Notre Histoire. Une nouvelle relation, extérieure au projet, est née toutefois au début de l’année 2016. Elle a tenu le coup, bon an mal an, et m’a été un soutien fondamental sans lequel rien n’aurait été possible.

Pour le reste, je me suis replié pendant cinq ans pour travailler sur le film, la plupart du temps enfermé dans des appartements. Puis, alors que je commençais tout juste à remettre le nez dehors, sont arrivées les grandes grèves de 2019 qui, pour des raisons pratiques, ont été peu propices, du moins pendant le temps qu’elles ont duré, à l’épanouissement de la vie sociale, la mienne en tout cas. Enfin, alors que le film arrivait à son terme, la crise du virus et le confinement obligatoire ont pris le relais. La vraie vie sera pour ensuite. Enfin, je l’espère et j’y crois.

N’empêche, dès que le confinement s’est profilé à l’horizon, je me suis interrogé, comme beaucoup de personnes – à fortiori dans la situation qui était la mienne et que ces cinq dernières années avaient rendue, malgré une abondance de cours donnés, relativement précaire -, sur les chemins que j’avais empruntés pour tenir jusque là, et notamment sur la façon dont ça allait bien pouvoir se passer, concrètement, pour ma survie, et la notre, dans les semaines qui allaient suivre.

Le statut d’intermittent du spectacle n’a jamais été un secours pour moi. Je l’ai acquis quatre fois dans ma vie. À chaque fois, c’était dans les périodes où j’étais le plus stable financièrement et le plus intégré socialement. Ces périodes correspondaient à un film suffisamment lié au circuit de préfinancement pour me permettre d’engranger d’un seul coup assez d’heures payées en tant que réalisateur technicien. Or, dans mon cas, réaliser est intimement lié aux étapes de travail qui précédent, notamment celle de l’écriture. 

N’ayant jamais reçu de commande pour la réalisation d’un long métrage, ou plus exactement n’en ayant jamais acceptée, ni recherchée, j’ai toujours commencé par me mettre en quête d’une idée de film, avant d’entamer son écriture, puis le parcours d’obstacles à rallonge qui, avec un peu de chance, m’amènerait, peut-être, à la réaliser. Ce qui fait que je n’ai jamais cessé de travailler. À vrai dire, en trente six ans, depuis mon entrée à l’Institut des Hautes Études Cinématographiques, qui est devenu par la suite la Fémis, je n’ai pratiquement jamais passé une seule journée à faire autre chose que de travailler sur un projet de film. Prendre des notes, rencontrer de nouveaux partenaires potentiels, exposer mes projets, les partager, mettre le cap, avec de nouveaux complices, en direction d’un nouveau film. Tout cela ne m’a que très rarement rapporté de l’argent. 

Pendant toutes ces années, avec l’espoir d’arriver enfin à enchaîner les films plus fréquemment, j’ai continué à déclarer ma situation à l’assurance chômage, étape nécessaire vers le statut d’intermittent. Chaque mois, pendant vingt-cinq ans (je suis pointilleux sur le nombre d’années, j’ai mes repères, je peux me permettre d’être précis), alors que je ne cessais de travailler et multipliais les démarches dans l’espoir de réaliser un nouveau film, j’ai continué à remplir mon formulaire de demandeur d’emploi. Quand j’étais engagé pour l’écriture d’un scénario, je continuais parallèlement à remplir ce bulletin qui concernait seulement ma recherche d’emploi en tant que réalisateur technicien. Cela ne me donnait droit à aucun argent, mais à un accès gratuit aux musées. Je pouvais aussi rêver à une vie plus facile, parfois approchée, toujours différée.

Jusqu’à ce qu’il y a cinq ans, je prenne une décision.

(À SUIVRE)


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.