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[Chronique 30] Vincent Dietschy, Cinéaste [ép. 2]

À l’invitation des Fiches du Cinéma, je projette de publier ici une sorte de feuilleton. Les épisodes seront d’inégale longueur, parfois accompagnés d’une image, parfois pas. Je les proposerai à mesure que je les écrirai, selon une fréquence variable, dictée par mon emploi du temps et l’urgence de la situation.

Vincent Dietschy est cinéaste. Il est notamment l’auteur de
Julie est amoureuse, Didine et La Vie parisienne.

L’HISTOIRE D’UN FILM
AU PAYS DE LA PUB

ÉPISODE DEUX

Et puis, c’est devenu une certitude. Le lundi 16 mars au soir, une prise de parole présidentielle nous annoncerait le confinement.

À mon petit niveau, c’était, comme pour beaucoup de gens, super embêtant.

Pas pour ce qui me restait à faire sur le film. Encore une fois, je me sens bien accompagné avec Annabelle, la productrice, avec les personnes qui ont participé à Notre Histoire, avec celles, enthousiastes, qui m’ont dit ou écrit, après l’une de nos projections, qu’elles soutiendraient le film à sa sortie. Ce qui me fait penser que, soit cette épidémie marque le début de la fin du monde, incluant la mort toute proche et sans appel du cinéma, soit notre film va être reconnu à sa juste valeur.

Je suis d’ailleurs surpris par les parallèles entre Notre Histoire – qui se déroule en 2015, sur fond d’attentats dans le onzième arrondissement de Paris -, et cette année 2020. Car le confinement éclaire à plus d’un titre l’histoire de l’un des personnages principaux du film, Jean, lequel se retrouve d’une certaine façon confiné chez lui, mis entre parenthèses, placardisé, à moins qu’il ne se soit placardisé lui-même, pour des raisons que je vous laisse découvrir quand vous verrez le film.

J’ai bien conscience que nous ne sommes pas à l’abri des malentendus. Notre Histoire croise une actualité récente et ultra sensible, dans le milieu du cinéma comme dans l’ensemble de la société occidentale. Il s’agit en effet de montrer, dans ses moindres détails, la relation intime et professionnelle entre une actrice débutante et un réalisateur expérimenté, qui ont vingt ans d’écart et qui ne sont pas dans la même position sociale, avec tout ce que cela suppose quand on parle d’une femme et d’un homme hétérosexuels majeurs, y compris en ce qui concerne la circulation du désir.

Pour être tout à fait franc, la forme même de Notre Histoire, à la fois très libre et très rigoureuse, joue avec le feu. D’autant que toute l’histoire est presque exclusivement racontée du point de vue masculin, n’adoptant le point de vue féminin que dans la dernière ligne droite. Il s’agit d’un voyage au cœur d’une subjectivité masculine bien particulière. Le pari consiste à faire confiance aux spectateurs pour respecter ce point de vue, jouer avec lui et considérer ce qu’il déploie dans toutes ses dimensions. Autrement dit, pour entendre et voir ce qu’il y a sur l’écran. Je n’ai pas ménagé mes efforts, jusque dans les couches de travail apportées tout récemment par le montage pour les y aider.

Cela dit, je sais que je n’empêcherai jamais les spectateurs de projeter leurs idées sur des images et des sons dont je suis responsable, fussent ces idées contraires à mon souhait et à ce que montre objectivement le film. Je trouve que c’est tant mieux, même si cela m’isole, avec les risques, immenses, que cela comporte, dans la mesure où tout le travail de tout un pan du cinéma va à l’exact opposé. Il s’agit, en somme, pour beaucoup de films, de “mettre tout le monde d’accord”. Il s’agit de faire en sorte que ces films parlent, non d’une voix singulière, mais d’une voix prétendument universelle, et surtout, pour le plus grand nombre de spectateurs, si possible pour tous. La plupart du temps, depuis l’écriture jusqu’à la sortie en salles, tout le processus de fabrication va dans ce sens ou y aspire. Le film doit raconter clairement et sans la moindre ambiguïté ceci ou cela. Il doit appartenir à un genre précis, rentrer dans une case bien définie. Jusqu’au moment de l’étalonnage, où il faut donner à chaque image du film la même matière, une couleur au premier coup d’œil facilement repérable, une signature visuelle identique pour tous les plans du film. Peu importe que cette signature ait un sens ou non. Il suffit qu’elle soit manifeste. Gare aux œuvres sauvages – entendre non domestiquées – auxquelles il viendrait à l’idée d’emprunter un sentier buissonnier. Le film est d’abord et avant tout un produit. S’il se réduit à cela et qu’il marche, personne n’ira s’en plaindre, bien au contraire.

Le marché, ou ce que les financiers appellent ainsi, commande, et les cinéastes, eux, sont aux ordres. Ils sont finalement bien peu nombreux à ne pas se soumettre, peu ou prou, à un endroit ou à un autre, à un moment ou à un autre. Notamment sur la question du genre du film, mais aussi sur celles du format, de la durée, du casting, du sujet, du point de vue, des idées. Tout le monde, ou presque, a besoin de gagner sa vie.

Même s’il n’en a pas vraiment les moyens, surtout si on le compare au cinéma américain, le cinéma français clame qu’il est une industrie. Ses financiers veulent tous que leurs produits trouvent une place sur les étagères de la grande distribution, même si, au bout du compte, presque personne n’en veut, presque personne ne les achète. Alors, du côté des collaborateurs du film, par souci d’obéir à ce dictat du cinéma comme industrie, on lisse, on polit, on formate, sans relâche. Sous l’apparente diversité, parfois revendiquée haut et fort, se cachent beaucoup de gestes techniques et artistiques similaires, sans cesse répétés à l’identique, sans se poser plus de question que cela, pour obtenir un résultat donné, programmé, mais aussi souvent, hélas, mécanique, perclus de tics, notamment quand ça ne va plus du tout et qu’il n’y a plus personne dans la cabine de pilotage. Quoi qu’il en soit, beaucoup de ces productions me donnent, à moi, le sentiment d’une grande uniformité, sans véritable vie. Parfois, au détour d’un plan, exceptionnellement dans un film entier, perce la petite folie d’un auteur, d’un acteur, un geste technique qui déborde un peu… Mais c’est si rare.

Je comprends que certains spectateurs, voire le public tout entier puisse être heureux de ce qu’il voit. Parfois, mes amis cinéphiles, ou mes parents qui aiment le cinéma et qui y vont beaucoup, parce que, j’imagine, ils se disent que cela les rapproche de moi, me parlent avec joie d’un film qui vient de sortir. Je suis content pour eux, et il m’arrive de partager leur plaisir quand je me suis aventuré dans une salle qui projette leur coup de cœur. Seulement, chaque mercredi, aucun nouveau film ne déclenche mon désir de le voir. Mis à part les films de mes amis, cela ne m’arrive pas d’être excité par la sortie d’un long métrage. J’avais envie d’aller voir le dernier film de Tarantino, et finalement, je n’y suis pas allé. Je crois savoir pourquoi, mais je sais aussi que cela sera mal interprété si j’en parle. Ou alors il me faudrait beaucoup d’espace et de temps pour développer, que je n’ai plus pour cette deuxième chronique. Dans un prochain épisode peut-être. Mais pour revenir aux autres films, s’ils n’éveillent pas mon intérêt, c’est parce que je vois, depuis ma petite fenêtre d’artisan, que de ces films, rien ne va dépasser. Certains seront “dorés à l’or fin”, d’autres seront figés sous une couche de m… Mais où est la différence ? Tout est bel et bien sous contrôle et semble devoir – vouloir ? – le rester.

Un très gros distributeur “indépendant” – dont je préfère taire le nom car je n’ai pas envie que cette chronique soit un prétexte à règlements de comptes – a gentiment, froidement, et ô combien cyniquement, répondu à Annabelle qui lui proposait de voir Notre Histoire – le fruit de cinq années de travail, non seulement de ma part, mais aussi de la part des personnes qui m’ont accompagné -, qu’il ne s’intéressait aux films “que sur scénario, et uniquement sur scénario”. J’imagine que cet homme fortuné, en n’intervenant qu’à la source “et uniquement” à la source, pense pouvoir, grâce à son mode opératoire, d’autant mieux contrôler le produit fini, puis capitaliser sur le contrôle qu’il aura pu exercer sur lui.

Gilles Deleuze a parlé de notre société de contrôle. À l’écouter, difficile de ne pas voir la pertinence de son analyse. Mais dans la période actuelle, marquée par cette pandémie, par tant de peurs, par tant de confusions, par tant d’incertitudes, je me demande – je ne parle bien sûr là que du petit milieu du cinéma -, qui contrôle encore quoi, qui contrôle encore qui. Et si, au beau milieu de la catastrophe, c’était l’une des meilleures nouvelles qui soit ? L’espoir de voir naître un peu de liberté ?

Je ne dis pas seulement cela pour faire la publicité de mon propre travail – quoique… -, mais je suis très attaché à l’idée de proposer aux spectateurs, par l’entremise d’un film, la possibilité de faire vivre librement leurs propres points de vue. Je ne considère pas, a priori, qu’ils sont ceci ou cela, qu’ils désirent ceci ou cela, qu’ils pensent ceci ou cela. Si les spectateurs de Notre Histoire pouvaient ne pas être d’accord entre eux et en parler, je serais ravi. Que chacun puisse voir sur l’écran quelque chose qui soit à la fois commun et dont il puisse s’emparer de façon singulière, personnelle, ce me semble être une grande part de ce qui fait le jeu du cinéma que j’aime.

D’après ce qu’on m’a dit, le regard masculin, quel qu’il soit, se trouve désormais mis au ban des commissions de préfinancement des films, où il est devenu terriblement incorrect. Regard masculin qui, dans Notre Histoire, prend corps à travers mon propre regard de cinéaste d’une part, à travers celui de l’un des personnages principaux du film d’autre part, ainsi qu’en bonus, à travers les regards des alter ego de celui-ci. Ceux qui ont vu ou verront le film comprendront. Et c’est indéniablement à travers un regard masculin que se déroule la majeure partie de l’histoire. Un regard qui signifie bien des choses, mais qui ne constitue pas une provocation. Il s’agit simplement du geste qu’il m’a semblé essentiel de faire quand, il y a cinq ans, j’ai entrepris mon travail sur le film, et qu’il m’a semblé tout aussi essentiel de continuer, alors que les différents événements que l’on sait venaient s’accrocher un à un sur nos fils d’actualité.

Certaines personnes ont tenu à m’avertir qu’avec un tel parti pris, et au regard de l’état des relations contemporaines entre les hommes et les femmes dans le milieu du cinéma, je fonçais dans le mur. Que si le choc n’était pas mortel pour ma “carrière”, “on” me couperait la fête. Oui, couper la fête. J’aime bien cette expression que j’ai trouvée un jour par hasard en tapant sur mon clavier à côté de la touche “t”. Je veux dire par là qu’on me prédisait que cela risquait d’être mon dernier film, que je risquais d’être placardisé. Or, des risques, j’en ai toujours pris. Je vais y revenir avec autant de précision que possible dans les prochains épisodes de cette chronique. Quant au placard, je constate que, confinés, nous y sommes tous actuellement.

Je sais que Notre Histoire reflète un certain esprit de contradiction. C’est un film libre, qui résiste à pas mal des us et coutumes de la profession, qui fait la critique de cette profession, en même temps, je l’espère, qu’il se critique lui-même, notamment en tant que geste frondeur auto-proclamé, avec humour. Malgré tout, ou au contraire pour toutes ces raisons, il me paraît évident que Notre Histoire ne plaira pas à tout le monde.

Mais je nous sens plus que jamais agiles, insubmersibles.

En travaillant dans ce métier, j’ai souvent eu l’impression de me mouvoir sous trente centimètres d’eau en respirant avec une paille. Cela n’a pas changé aujourd’hui. Pas encore. Même si Annabelle se tient prête, je l’espère, à me tendre une nouvelle paille, quand celle que j’utilise en ce moment sera usagée. Depuis qu’on travaille ensemble, je me sens moins seul dans ce parcours sous-marin. C’est important. Bien sûr, il se pourrait que le monde d’avant fasse partir, l’air de rien, quelques torpilles dont il a le secret vers notre canoë, et que, cette fois-ci, nous ne trouvions pas les coups de pagaies appropriés. Ou encore, une fois la situation revenue “à la normale”, que les paquebots, dans le sillage desquels nous devrons inévitablement placer notre légère embarcation, prennent un malin plaisir à produire de telles vagues que nous soyons submergés. Ou que, depuis la cale de ces mêmes paquebots, la révolte de ceux qui n’ont rien, ou trop peu, tourne mal et rende toute possibilité de montrer un film inconcevable… Ou… Que sais-je… J’ai beau avoir confiance en nous, je ne lis pas dans le marc de café.

Pour l’instant, je suis en vie, mes proches et le film aussi. Mes amis techniciens m’ont confirmé qu’ils seront avec moi pour apporter leurs savoir faire et leurs machines afin que le film puisse être montré dans les meilleures conditions, et je peux faire beaucoup de choses seul. J’y suis habitué.

Non, l’inquiétude immédiate, c’est l’argent.

(À SUIVRE)


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.