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[Chronique 30] Vincent Dietschy, Cinéaste [ép. 1]

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Vincent Dietschy est cinéaste. Il est notamment l’auteur de
Julie est amoureuse, Didine et La Vie parisienne.

Je suis chanceux. Pas seulement parce que je n’ai pas les symptômes du covid-19 et que mes proches se portent bien. Je croise les doigts !

Au-delà de mon excellente santé, ma chance actuelle s’incarne en particulier dans une aventure que j’ai vécue tout récemment et qui me semble mériter que je la raconte en détails. Seulement, ce ne peut être qu’un texte long si je veux qu’il reflète avec un peu de précision ce que j’ai traversé, bref, qu’il soit à la hauteur de l’expérience. C’est pourquoi, à l’invitation des Fiches du Cinéma, je projette de publier ici une sorte de feuilleton. Les épisodes seront d’inégale longueur, parfois accompagnés d’une image, parfois pas. Je les proposerai à mesure que je les écrirai, selon une fréquence variable, dictée par mon emploi du temps et l’urgence de la situation.

L’HISTOIRE D’UN FILM
AU PAYS DE LA PUB

ÉPISODE UN

Nous avons terminé le mixage et le pré-étalonnage de mon prochain long métrage, Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres), à la fin du mois de février. Puis nous avons projeté le résultat plusieurs fois en salle, au début du mois de mars, à quelques professionnels, amis et connaissances amicales, pour prendre la température. Ma modestie dût-elle en souffrir, je dois dire que les réactions ont été bonnes, voire enthousiastes.

À l’issue de ces projections, en discutant avec un ami, et bien que le montage soit bouclé, j’ai compris qu’il fallait que je fasse encore un effort pour le film, autrement dit que je le remonte. Cette idée s’est imposée rapidement dans mon esprit. Pourtant, je venais déjà de travailler plusieurs années sur le montage. Ma nouvelle idée me demandait de retravailler complètement la séquence centrale, longue de plus d’une demi-heure, selon un principe très précis, et de faire dans tout le film les modifications qui, logiquement, en découlaient. C’était lourd, conséquent, mais tout m’apparaissait clair comme de l’eau de roche.

J’en ai parlé à Annabelle Bouzom, la productrice du film, qui a tout de suite été d’accord. Il faut dire que depuis que nous travaillons ensemble, soit environ un an et demi, nous avons toujours été synchrones sur ce qu’il convenait de faire ou de ne pas faire. Alors, nous avons demandé aux sélections du Festival de Cannes d’attendre la prochaine version pour visionner notre travail. Comme je monte seul, et que je travaille, pour le mixage et pour le montage son, avec des techniciens amis, engagés à mes côtés artistiquement, je savais que je pourrai compter sur eux.

J’utilise beaucoup le mot “travail”, et je vais encore l’utiliser. Si c’est un mot pénible, voire terrible, pour certains, je crois que ça vient en partie de l’origine qu’on lui a toujours donnée. À savoir tripalium, du nom de l’installation qui servait dans l’Antiquité à immobiliser les animaux avant de les mettre à mort, et qui devint, sous l’Inquisition, un instrument de torture. Or, cette origine est aujourd’hui contestée par des chercheurs qui affirment que “travail” viendrait en fait de travel, qui signifie “voyage”.
Un voyage ce n’est pas toujours agréable, ce peut être décevant, mais c’est quand même, dans la grande majorité des cas, plus prometteur et plus enviable qu’une simple mise à mort ou qu’une vraie torture. Mais je vois bien l’intérêt de rapprocher travail et torture. Qui sait si ce n’est pas précisément grâce à cela que tout se tient ? Que feraient en effet les patrons si leurs “petites mains” se mettaient à leur réclamer des conditions de travail, ou même des travaux tout court, qu’on ne puisse absolument plus rapprocher de l’idée de torture ? Que feraient les chefs si leurs subordonnés allaient jusqu’à demander que leur travail soit désormais un véritable voyage ? Ne serait-ce pas trop coûteux  ? Suffisamment productif ? Ne serait-ce pas, pour les dirigeants, le risque, énorme, de perdre le contrôle des appareils de production, quels qu’ils soient ? Étant personnellement pour la meilleure harmonie possible entre les outils de travail et ceux qui s’en servent au quotidien, avec tout le potentiel de liberté que cela induit – c’est d’ailleurs selon ce principe d’harmonie et de liberté qu’a été élaboré Notre Histoire-, j’essaye de favoriser au maximum cette idée et considère avec une joie immense le travail comme un voyage.

Bref, je me suis donc remis au travail sur le montage de Notre Histoire (Jean, Stacy et les autres). J’ai été vite. Ça a super bien fonctionné et même au-delà de mes espérances. Le film s’est mis à respirer, à rayonner comme jamais, depuis son cœur le plus intime. J’en étais enchanté – et je le suis toujours -, malgré l’épidémie qui progressait et qui assombrissait la situation un peu plus chaque jour. J’étais optimiste pour la suite de notre travail, lequel, puisqu’il s’agit d’un film, ne saurait s’arrêter à sa fabrication… 

Je parlais avec Annabelle de la situation, de celle de notre film. Nous étions quand même un peu perdus, comme tout le monde. Le festival de Cannes, bien utile pour faire connaître notre travail et que nous avions inscrit en bonne place sur notre agenda, aurait-il lieu ? On parlait de plus en plus de fermer les cinémas… Comment allions-nous traverser cette période, qu’allait-il advenir de ce film sur lequel je travaillais pratiquement nuit et jour depuis cinq ans et qui venait tout juste d’arriver à maturité ?

En lisant une lettre ouverte au milieu du cinéma, écrite par Alexandre Mallet-Guy, le successfull directeur de la société de distribution Memento Films, qui, sous un appel à l’union sacrée, reflétait sa panique, je me suis dit que nous n’étions pas dans la même situation que cet homme et que son entreprise. J’ai vu soudain les gros investissements, humains et financiers, dont il se prévalait et qu’il souhaitait à toute force sauver, comme une sorte de Titanic, qui risquait fort, si la situation s’aggravait, de se fracasser contre l’iceberg auquel ressemblait de plus en plus ce qu’on appelait désormais une pandémie. Je n’en tirais aucune gloire, mais je voyais davantage notre film, fabriqué avec une grande économie de moyens, comme un canoë particulièrement agile. Le genre d’embarcation qui ne se fracasse pas contre les icebergs. Je le pense encore aujourd’hui, et plus que jamais. Mais peut-être ai-je tort. Peut-être que ce n’est pour moi qu’une façon de me rassurer, pour continuer à avancer.

Juste avant la mi-mars, ce qui nous préoccupait dans l’immédiat était de mettre le nouveau montage du film en phase avec le mixage et avec l’étalonnage. Broadcast, comme disent les grands professionnels.

C’est à ce moment-là qu’a commencé à circuler le bruit que nous serions bientôt tous confinés.

(À SUIVRE)


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.