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[Chronique 28] Denis Côté, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Denis Côté est cinéaste. Il a notamment réalisé Curling, Bestiaire, Vic+Flo ont vu un ours et Que ta joie demeure.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Le Québec a réagi assez tôt. Tout s’est fermé le 11 mars et les gens ont bien collaboré. Personnellement, j’étais dans une lancée de festivals. Après la Berlinale, je suis allé dans deux festivals à Barcelone et Madrid. Je suis revenu le 9 mars. Coup de chance, je n’ai rien choppé dans les semaines subséquentes. J’avais quelques inquiétudes car je vis avec une maladie chronique dégénérative depuis 13 ans et je ne miserais pas 10 euros sur la puissance de mon système immunitaire ! Je devais poursuivre mes voyages en festivals au Costa Rica, Prague, Athènes et Chypre mais tout s’est annulé très vite.    

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Je n’ai pas la malchance comme plusieurs artistes de vivre dans une précarité qui fait vivre d’un petit contrat à l’autre. Le statut de cinéaste est très imprévisible. Les gens ne comprennent pas toujours bien comment nous vivons mais un gros projet peut permettre de mettre des sommes de côté. Ce coussin peut servir pendant les disettes artistiques… ou les pandémies ! J’avais déjà signé un contrat bien rémunéré en développement de scénario, donc je peux continuer ma routine sans trop m’en faire. Je ne suis pas hypocondriaque et ne souffre pas de grandes anxiétés. Je reste assez serein. Si je ne pense qu’à mon petit nombril, j’envisageais de réussir à financer le prochain film et de tourner dans 15 ou 16 mois. Pour moi c’est un moment de recul, d’observation, une expérience humaine. J’ai quelques tracas pour des personnes autour de moi.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ? Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Je vis seul dans un petit appartement au 9e étage d’un building anonyme du centre-ville de Montréal. J’ai donc la chance de garder ma routine d’écriture, la cinéphilie, la lecture. Un cinéaste doit apprivoiser la solitude disait Tarkovski. J’ai adhéré à la pratique depuis très longtemps. Je pense à ceux qui ont de jeunes enfants ou dont les routines sont beaucoup plus bousculées que la mienne. Je peaufine un scénario qui s’intitule Un été comme ça. Je prépare les fameux ‘documents justificatifs’ en prévision du financement et des dépôts en production. Je sors tous les jours car nous n’avons pas les mêmes restrictions qu’en France. Au rayon des sacrifices, ils sont risibles et mineurs : j’avais la petite manie d’écrire dans des cafés ou à l’Université près de chez moi. J’avais aussi une routine natation devenue… des étirements sur tapis yoga ! Le DRAME quoi.        

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

Il est vrai que le confinement apporte une nouvelle responsabilisation et une certaine discipline pour peu qu’on ne se laisse pas abattre par les événements. Le banal classement ou nettoyages divers permettent de donner l’impression d’un nouveau départ. Que les temps soient bons ou dramatiques, l’obligation d’écrire, de créer, de réfléchir deux fois plus que d’habitude ne peut pas être un ‘problème’ ou une ‘entrave’ pour un scénariste/cinéaste/écrivain. Impossible. Je ne le conçois pas. Si la situation perdure, mes réponses pourraient changer dans huit mois mais si on a le luxe de ne pas s’inquiéter au niveau personnel et financier, si on a le luxe de ne pas constamment se laisser écraser par le sort du monde, je me demande comment ne pas voir d’un bon oeil tout ce temps de recul, de pensée et de relativisation pour un artiste. Par définition, l’artiste sait se placer en observateur, en biais du monde, en marge, sait s’élever au-dessus des problèmes de la Cité. Je ne dis pas ça parce que je suis un optimiste. Ce moment d’arrêt est une opportunité pour plusieurs d’entre nous. J’ai peut-être tort. J’ai peut-être le luxe d’être trop détaché. Peut-être.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.

Photo @Eladio Agudo