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[Chronique 25] Judith Lou Lévy, Productrice

Aux Fiches du Cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Judith Lou Lévy codirige, avec Eve Robin, la société de production Les Films du Bal, qu’elles ont fondée en 2011 à Paris. Après de premiers courts remarqués, elles ont respectivement produit et coproduit deux longs métrages en 2019, Atlantique de Mati Diop – Grand Prix du Festival de Cannes – et Zombi child de Bertrand Bonello, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs.

Chère Chloé,

Jusqu’au vendredi 13 mars, nous n’avons pas voulu voir venir le confinement.
Il avait pourtant déjà commencé, pas seulement dans plusieurs pays d’Europe et d’Asie.
En Israël, depuis une semaine, des mesures strictes de confinement étaient déjà appliquées à tous les résidents qui revenaient de pays à risque, la liste s’allongeait chaque jour, et la France en faisait partie.

Nadav Lapid, dont nous avons la chance et la joie de terminer le nouveau film, était confiné une quinzaine à compter du 7 mars, chez lui à Tel Aviv, après un séjour rapide à Paris pour présenter le montage image à nos partenaires. Dès la semaine du 9 mars donc, on organisait là-bas la mise en place d’écrans synchronisés à distance, pour les dernières coupes de précision.
La monteuse Nili Feller à la salle de montage, Nadav dans sa chambre.
Les Israéliens fermaient déjà les liaisons aériennes. Opportunisme politique ou parano sécuritaire, on trouvait ça excessif.
Nous les Français, saurions continuer à respecter nos libertés et à fréquenter les terrasses.

Le jeudi 12 mars au matin, nous étions aussi en fin de montage du nouveau documentaire d’Ilan Klipper. Nous étions avec Eric Lagesse, Roxanne Arnold et un ami écrivain au Club Lincoln pour leur faire découvrir le montage image. Nous étions à la recherche du distributeur et du titre définitif.

Nous étions en plein mouvement de finitions, donc depuis des mois dans une foulée intense et régulière, rythmée avec précision, dans l’objectif d’être “prêt pour Cannes”. Tous les plannings de nos films étaient réglés sur mars-avril, sur maintenant. Les tournages calés pour laisser le temps suffisant au montage image, au premier travail du son, aux traductions et sous-titrages. Même si les films ne seraient pas tout à fait terminés encore, il fallait pouvoir les montrer aux comités de sélection dans leurs plus beaux atours, autant que possible en tout cas. Cela veut dire respecter des plannings annuels serrés, sur lesquels nous veillons à plusieurs, déterminant longtemps à l’avance les budgets alloués en fonction des durées de travail, les dates de visionnage, les temps de reprises et corrections, les réservations de salles, d’auditoriums, de laboratoires. Cela se prévoit des mois à l’avance. C’est l’un des nerfs de la guerre de notre métier.
Le 12 mars, on ne réalisait pas encore que ces plannings allaient s’effondrer, quelques jours plus tard. Pas seulement les nôtres, ceux de toute l’industrie.

Mais déjà le ton des conversations devenait plus grave.
On était pourtant encore loin d’imaginer, à peine deux jours avant, la catastrophe de la fermeture soudaine de toutes les salles, annoncée le samedi 14 mars, fin du sablier des limitations de rassemblements. 5000, 1000, 300, 100, 0.
À ce moment-là, nous commençons à parler des cas de contaminations qui touchent désormais plusieurs écoles maternelles et élémentaires en plein Paris, des parents qui sont contaminés et vont travailler, de la distance imaginaire qui avait semblé séparer l’Oise de “la capitale”.
Nous attendons pour le soir-même l’allocution présidentielle et le passage en stade 3.
Le soir-même, le passage en stade 3 n’est pas annoncé.

On continue, presque allègrement, à nier.

Le vendredi 13, nous informons malgré tout notre équipe qu’il ne faudra pas revenir au bureau le lundi. Que nous commençons le télétravail – vocable français raté qui fait penser au mot minitel. Un mot pareil peut-il avoir un avenir ? “Travailler depuis chez soi grâce à Internet”, on n’a pas tellement de mot correct pour ça. Cela n’existe pas encore. À part pour les auteurs, qui la plupart me disent ne pas voir une si grande différence entre leur vie pas confinée et leur vie confinée. Cela les inquiète un peu, je les comprends.
Le vendredi 13, on lit la tribune des correspondants français et francophones en Italie publiée dans Libération. Tous, de Radio Vatican à l’AFP en passant par le Figaro, l’Opinion, Libé ou la Croix, tous nous exhortent à “prendre enfin la mesure du danger”. Ça marche sur nous. On commence à avoir peur. Il faut donc se préparer, maladroitement, à aller vers un “confinement”.

Les 12, 13 mars, nous sommes encore dans un mouvement qui nous bouleverse, quelque chose en nous s’est durci avec la gifle de la cérémonie des César. Ce mouvement de colère ne nous laisse plus le choix. Il va falloir peser, par tous les moyens, dans la réforme nécessaire des institutions du cinéma, pour ouvrir enfin les lieux de prises de décision à la réalité sociale du métier et du pays. Sortir des privilèges mortifères. La bataille est rude. Son âpreté nous impressionne, nous sommes en colère. Nous y reviendrons le confinement terminé.

Ces institutions à transformer, c’est l’Académie des César, les syndicats, les commissions du CNC, Unifrance. Les réunions sont houleuses, les communiqués pleuvent, des tremblements profonds agitent l’ensemble de la profession, surtout les femmes, surtout après la cérémonie du 28. Il faut mener bataille.
Cette semaine-là, beaucoup de réunions et d’assemblées générales doivent se tenir dans le cinéma français.
Nous nous rendons à l’Assemblée générale du Syndicat des Producteurs Indépendants, le jeudi 12 après-midi, nous confiner trois heures à 200 dans une salle de projection de la Fémis, où on doit procéder au bilan annuel et au vote du nouveau conseil d’administration.
Beaucoup de monde, l’air est étouffant, pas assez de gel hydroalcoolique, quelques gants, un micro qui passe de main en main, l’équipe du SPI qui essaie comme elle peut de le frotter au gel entre chaque intervention, le recouvre de kleenex. On rit, c’est long, on écoute à moitié, on fait des mails en douce, l’AG se passe bien.
On commence quand même à se demander qui est malade, il y a beaucoup d’infections dans le cinéma. Franck Riester, le ministre de la culture, a annoncé quelques jours auparavant qu’il avait contracté le covid mais que “tout va bien”. Il était présent lors de nombreux événements mondains et institutionnels, César et autres. S’il est malade, beaucoup d’autres le sont certainement.
Le matin du 12, une réunion pour la réforme de l’Académie des César se tenait également, très attendue après le chaos de la cérémonie, rassemblant toutes les organisations syndicales.
On apprend à l’AG du SPI qu’elle a été annulée. On se demande confusément pourquoi la nôtre est maintenue. Est-ce qu’il y a bien virus ? Faut-il s’en remettre à des décisions discrétionnaires ?
L’affaire devient sérieuse, l’heure un peu plus grave.

La mort de Tonie Marshall, seule réalisatrice césarisée, est annoncée. Est-ce le covid qui a eu raison de sa santé?
Le jeudi 12 mars, on voit Mati [Diop, NDLR] sur la couverture des Inrocks, avec Agnès Varda, Jodi Foster et Céline Sciamma. On trouve le numéro séduisant, on l’achète, on se whatsapp et on le rapporte satisfaites au bureau. Depuis l’exemplaire traîne quelque part, pas encore eu le cœur de le lire.

Le weekend du 14-15 mars, la France se réveille barbouillée, angoissée. Les écoles ont fermé, les bars et les restaurants ont fermé, les salles de cinéma ont fermé. Personne ne sait quand la réouverture pourra se faire. On comprend que l’Italie est (une fois de plus) notre futur. Beaucoup de Parisiens quittent la ville. Beaucoup de rumeurs tournent, fiables. L’AP-HP prend les devants face à la mollesse des décisions gouvernementales. Il ne faut pas aller voter. C’est l’embrouille dans les familles. Le lundi, des rumeurs prévoient que le Président annoncera un confinement de 45 jours le soir-même. Le choc arrive. La France ferme, dans l’improvisation générale.

C’était il y a trois semaines, maintenant le temps a changé.
Il n’est plus linéaire, il est devenu circulaire1.
Avec ou sans enfants, on comprend qu’on aura un peu de mal à respecter l’élégante suggestion présidentielle : profiter du confinement pour lire et s’élever dans un enfermement à la durée indistincte.

Nous avons tout de suite compris que nous avions de la chance.
Pour les Films du Bal, Le confinement n’a pas interrompu un tournage. Il n’a pas amputé, mutilé, une sortie. Nous sommes hébétées de constater qu’un petit fil de survie économique est possible dans la catastrophe. L’année n’a pas été mauvaise, nous pourrons tenir quelques mois, même dans l’immense ralentissement. Nous avons des frais fixes assez contenus. Le temps des petites sociétés de production n’est pas celui du commerce. Les entrées et sorties d’argent se lissent sur le temps annuel, pas mensuel.

Après les premiers jours d’effarement, des piliers du système cinéma se réorganisent vaille que vaille. Nous apprenons que les crédits de production en cours continueront d’être assurés. Les banques du cinéma devraient tenir leurs engagements. Au niveau du Centre National du Cinéma, le télétravail est activement mis en place dès la première semaine pour les services indispensables à la survie des films : les départements du budget et de l’agrément répondent présents. Les paiements attendus seront effectués. Les commissions de soutien organisées.
On devrait pouvoir travailler.

Nous poursuivons les postproductions. Finalisons comme nous le pouvons le montage image des films, sans pouvoir organiser de visionnage, de plus en plus seul.e.s pour statuer. On se risque à envoyer des liens qui pourraient être téléchargés, détournés. On change les mots de passe en permanence. On replanifie les travaux du son, des sous-titrages.
Ilan à Paris, Nadav à Tel Aviv. C’est difficile. Cette étape du travail des films nécessite aussi des moyens matériels assez lourds, pour les effets spéciaux, l’étalonnage, le bruitage, le mixage. Pas de télétravail possible, ce genre de matériel ne se trouve pas dans les maisons, les gens doivent travailler ensemble.
Est-ce que nous devons contourner les récents décrets pour terminer les films ?
Nous essayons de déchiffrer les ondoyantes instructions gouvernementales (- doit se poursuivre ce qui ne peut être fait en télétravail – ?) nous essayons de déchiffrer le silence de Thierry Frémaux. Le festival va-t-il changer ses dates ? Cette question résonne de manière absurde dans le désarroi général, mais c’est notre métier.

Comment terminer les films « dans les temps » ? Comment assurer aux films la vie qu’ils méritent?
Les techniciens et techniciennes ne peuvent pas prendre des risques absurdes. Ils ont souvent des enfants à garder.
Les plannings changent tous les jours, nos deux assistants nous aident à faire face, en jouant les intermédiaires téléphoniques pour raccorder tout le monde. Nous avançons.

On joue à faire des hypothèses. On se prend à rêver de discussions entre Cannes, Venise, Toronto. On rêve à des ententes, à des gestes solidaires. À ce que les antagonismes ordinaires et inutiles tombent. Que les directeurs artistiques des grands festivals, indispensables à la diffusion des films les plus originaux, autrefois jaloux de leur programmation, se concertent le temps de la catastrophe. Que les grandes aiguilles du temps tournent ensemble et “neutralisent” volontairement cette période – trois, quatre mois ? – qu’est-ce que cela ferait Cannes en Septembre, Toronto et Venise dans le givre de janvier, Berlin, enfin en mai ? Puis tout le monde grignoterait le cours du temps à rebours pendant les cinq années suivantes, jusqu’à retrouver sa place.
La réalité, c’est que partout l’industrie s’arrête. Les films ne pourront pas être livrés dans les temps. Pas seulement en Europe, dans la puissante Amérique du Nord aussi. On pourra toujours compter sur quelques nouveaux très bons films sud-coréens ou japonais.

Petite leçon de modestie. On est obligées de faire face à une vérité basique: notre métier se résume dans le morne objet du téléphone. On téléphone tout le temps. On s’offre parfois le menu plaisir des variantes – Whatsapp, avec ou sans caméra, Whatsapp solitaire ou groupé, Skype, avec ou sans caméra, solitaire, groupé, Zoom, Bluejeans. Sms, mails, Whatsapp, groupes, confcall.
Ça n’arrête pas. Le travail est là.
Pour que le téléphone ne nous anéantisse pas complètement le cerveau et le nouveau rapport au temps qui s’esquisse, nous fixons désormais les rdv téléphoniques à l’avance, si possible avec ordre du jour. L’irruption d’appels et les sujets improvisés sont impossibles à gérer. Ils “prennent par surprise”, fabriquent de l’anxiété, et c’est précisément ce qu’on veille à éviter.
En télétravail, les plages de disponibilité semblent offertes, énormes. Finies les lignes de démarcation public/privé/on rentre chez soi, les horaires qui protègent. Avec ou sans enfants, la longueur des journées nous accable, elles manquent d’efficacité. Beaucoup de temps donné, peu de résultats en comparé. Pas grave. On continue.

Nous poursuivons les postproductions. Nous poursuivons les développements et les financements.
Benjamin Crotty. Axel Victor. Deux premiers films, des longs métrages.
On n’ose pas solliciter les sociétés de distribution. L’impact de la fermeture improvisée des salles est une calamité, on se voit mal les appeler et les pressuriser pour qu’ils investissent l’argent dont les films continuent à avoir besoin pour exister. On les laisse souffler.
On privilégie les fabrications en cours, les castings de scénaristes, les rencontres en appel vidéo avec des acteurs et actrices après lecture, les négociations de contrat. On envoie les projets aux commissions et aux chaines de télé.

In Corona Veritas. Pas seulement en politique, pas seulement dans la sphère intime.
Dans le cinéma aussi, le virus poursuit son travail de révélateur des dysfonctionnements. Après le coup d’éclat de son annonce de programmes offerts et de passage en clair, on apprend ainsi que Canal+ a décidé de suspendre ses comités de financements. Ces réunions pendant lesquelles se décident quels films seront accompagnés par la chaine. Suspendus jusqu’à nouvel ordre, et ce probablement jusqu’à ce que les salles rouvrent. Ce type de choix produira un effet d’accélération de la crise sur le secteur. Les financements à l’arrêt, on peut s’attendre à un embouteillage de sortie de crise. Des films et des sociétés de production ne s’en remettront pas.

Nous poursuivons nos réflexions sur l’évolution éditoriale de la boîte, nos désirs de films, les possibilités de notre planning, en fonction des besoins de chacun des projets. Ce qu’on a envie de faire ou pas. Ce qu’on peut absorber ou pas. Ce sur quoi nous voulons nous engager. Cela aide aussi à tenir, psychologiquement.
Nous avons la chance de recevoir des propositions de films ou de collaborations excitantes.

On essaie timidement d’intégrer le choc financier et industriel en cours dans nos réflexions sur les possibles débouchés des films.
Avec ou sans salles. Festivals et Vod. À quelles conditions cela peut marcher ou pas. Développer ou non l’audiovisuel, séries ou unitaires. Qu’est-ce que cela implique dans les choix d’écritures, la définition de notre travail, les choix de cinéastes, dans les grands thèmes à aborder.

Il y a beaucoup de lectures en attente.
Des courts métrages et des films en attente, que nous devons regarder pour “rencontrer” des auteurs qui nous intéressent.
Ce n’est pas facile de garder l’espace mental suffisamment serein pour nous concentrer.
Est-ce que les temps futurs nous laisseront la possibilité et l’envie de continuer à faire des films ? Est-ce que notre vision du monde et de notre travail ne sera pas complètement bouleversée?

Pour le moment, on lit. Lentement, mais on lit quand même. Et on continuera probablement de lire.
Quelle sera l’ampleur des conséquences économiques et psychosociales de cette crise sanitaire devenue crise politique ? Dans quel état psychique et intime nous trouvera la fin du confinement ? Individuellement, collectivement ? À quoi ressemblerons-nous ?
Quels seront les histoires et les combats de cette nouvelle époque qui a déjà commencé ?
Quels seront les nouveaux récits de l’échappatoire et de l’engagement?
On assiste avec étonnement à la course aux journaux de confinement. On imagine que beaucoup de scénarios couvent aussi.

Nous espérons secrètement que nous saurons tirer tous les enseignements de Virus Corona.
Que la nouvelle temporalité qu’il nous impose nous rappellera, à chacun, qu’il est aussi bon de mettre à l’épreuve un système que de faire reposer un concept. Une parole, une pensée.
Laisser le temps au texte de nous indiquer s’il vaut toujours les années de travail futur qu’il contient. Si la bonne idée tient toujours la route, des mois après.

Donner le temps à l’écriture et au travail de l’œuvre. C’est bon parce que c’est long.
L’état général du pays est catastrophique, inégalitaire, triste.
Mais on se dit que les gens auront plus que jamais besoin de rêves, d’histoires, d’engagements forts, de films. On continue.
Plus que jamais se confirme l’idée des combats qu’on savait devoir mener.

Amicalement.

Judith Lou Lévy
Paris, le 8 avril 2020

1 Reconnaissance à Achille Mbembe qui met au jour des concepts qui aident à penser.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.