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[Chronique 24] Alain Raoust, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Alain Raoust est cinéaste. Il est l’auteur notamment de La Cage, L’Eté indien et Rêves de jeunesse

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Sur mon prochain film. Intitulé, pour l’heure, Un champ de fraises pour l’éternité. Nous aimerions tourner rapidement. Du moins, avant les élections présidentielles de 2022. C’est une petite chose modeste, assez drôle je l’espère, qui pourrait très bien trouver sa place, en arrière-fond j’entends, dans le grand débat qui aura lieu. Je ne dis rien de plus… Sinon, quand est arrivé le confinement, je préparais un déménagement. J’étais dans le passé, les cartons à remplir, le tri dans les livres, les revues, les lettres, les projets. J’avais complètement oublié avoir écrit un projet de science-fiction en 1989 intitulé : Épidémie. Un virus invisible. Des morts. Le chaos. Je l’ai relu rapidement. Mis en perspective avec ce que nous vivons, il y a quelque chose mais c’est un projet trop sérieux, sombre, sans contraste, et j’ai beaucoup de mal avec cela ces derniers temps. Sur la pochette du dossier, il y avait écrit “Lars Von Trier l’a fait avec Epidemic. F.G Ossang avec Le Trésor des îles Chiennes. Il faudrait réaliser le film en couleur, des couleurs pastel, et non en noir et blanc comme eux. Laisse tomber.” J’ai laissé tomber. Pas totalement, ayant réalisé Attendre le navire… un film sombre et… en noir et blanc…

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Des tournages ont été repoussés. Les salles ont fermé. Les festivals ont remis à d’autres temps leurs sélections. C’est une situation inédite. Des artistes qui ne se produisent plus, qui ne tournent plus… J’imagine que la reprise va être difficile, avec des engorgements dans les salles, des exploitants qui chercheront les blockbusters pour combler un manque à gagner. Le public sera-t-il présent ? N’aura-t-il pas envie de passer du temps à l’air libre plutôt que dans les salles. Les usages netflixiens, ou autres, auront-ils raison de la salle ? Impossible, à ce stade, de tout prévoir mais il semble assez clair que la profession va rencontrer des difficultés comme beaucoup d’autres secteurs. Elle les surmontera parce que c’est une profession, dans sa base, réactive, qui a l’habitude de travailler dans l’urgence, les mauvaises surprises, les contraintes, les aléas de la vie mais il faudra probablement trouver des mesures de soutien pour les productions et distributeurs indépendants qui sont le terreau de la profession. Cela passera-t-il par des états généraux du cinéma post-covid, une implication forte du Ministère de la Culture, du CNC ? Malgré des tensions fortes et récentes, j’espère que nous saurons être solidaires sans pour autant renoncer, quand il le faudra, à se lever et se casser parce qu’il faut que quelque chose change dans le mode de financement des films… D’une manière plus générale, et c’est plus intéressant que la seule industrie du cinéma, l’ensemble de l’économie est peut-être à un tournant. Il y aura peut-être dans les prochains mois quelque chose à jouer de nouveau. De vraiment neuf ! Une idée du bonheur à faire valoir, à organiser. S’il était possible de penser différemment après cette épidémie, et cela malgré les drames, alors on pourrait enfin parler de nouveau monde… Marcel Proust le dirait comme cela : “Ce n’est qu’à cause d’un état d’esprit qui n’est pas destiné à durer que l’on prend des résolutions définitives”. Mais je crains qu’on nous dise surtout : “Voyez, le beau jouet est cassé. Et il est cassé parce que vous n’avez pas suffisamment fait d’efforts”.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

J’ai lu les mesures prises par la ministre du Travail et le ministre de la Culture concernant l’assurance chômage des intermittents du spectacle. À part ça… mais il est vrai que je passe beaucoup de temps dans ma cave comme je le disais plus haut et quand je remonte à l’air libre – enfin manière de parler – je remonte avec de vieux vinyles. Je passe une partie de mon temps à les réécouter, plus que les informations. Par exemple, 20 Jazz Funk Greats des Throbbing Gristle (la mort de Genesis P. Orridge m’a rappelé que le temps passe) ou bien Meet The Residents des Residents. Des albums vraiment trop drôles. Par contre, All My Dreams Are Dead des Television Personalities, j’avais oublié, j’en ai pleuré. Me sont revenues en pleine poire les années 80… Grand groupe.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Désolé, je vais peut-être vous décevoir mais ce confinement ne change guère ma vie. Excepté pour les sorties, le plaisir de voir les amis, d’aller au cinéma ou autre, en ballade. Dans l’ensemble, et pour l’instant (peut-être cela va-t-il se modifier) j’en profite pour continuer l’écriture de projets. Depuis quelque temps, cinq-six ans, j’ai envie d’écrire des comédies. Cette période sombre tombe vraiment bien. J’ai la conviction que pour écrire une comédie, l’idéal est que la guerre soit à la fenêtre. J’ai entendu dire qu’on était en guerre… (j’y crois peu parce que la guerre ce n’est pas ce que nous vivons)… voilà pourquoi je dis que c’est le bon timing… Dit autrement, quand le bonheur est la porte il faut écrire des drames. Pour donner un exemple, si je devais écrire une comédie sur la situation actuelle, je pense que je tenterais d’écrire quelque chose à partir d’un témoignage qu’on m’a rapporté. Une personne âgée a dit à la radio qu’elle dressait une liste de vieux. Une liste de vieux à appeler, et que, chaque jour, elle prenait son téléphone pour en joindre quatre. Souvent des gens qu’elle avait perdu de vue. Comme son ex-mari. Je partirais de ça. De cette histoire réelle pour en faire une fiction. L’âge, le confinement, des gens à qui téléphoner, comme un rituel, des discussions drôles et parfois tristes, les regrets, les joies de la vie, des retrouvailles, des erreurs de numéro et des rencontres improbables et puis un chat. Important le chat, le chat confident de notre personnage… Entre ces moments, la nuit, comme chacun d’entre nous, le personnage rêverait. Des rêves comme des parenthèses dans le film confiné… Elle rêverait d’un lointain été, où elle sautait d’une falaise dans l’eau turquoise d’un lac, d’une bande de copains. Elle rêverait du temps de l’amour et de l’aventure et on entendrait Solitude de Marianne Faithfull. Pour donner une image de tout ça, je dirais que le film ressemblerait à quelque chose entre Jeanne Dielman sur le quotidien, Les Fraises Sauvages sur l’histoire d’une vie, le tout dans un ton proche de Toni Erdmann, avec une lucidité sur la situation du confinement empruntée à lundimatin ou bien Frédéric Lordon. Si des producteurs sont intéressés, qu’ils me laissent un message sur ma boîte mail homefilms@free.fr

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

Difficile de répondre à votre question. Cela fait seulement 9 jours que le confinement a commencé… Je ne sais pas, c’est un petit peu le début, non ? Et puis, je pense à d’autres cinéastes, enfermés, eux, pour des raisons politiques, en prison ou à résidence et qui n’ont plus le droit de tourner. Je comprends ce que vous voulez dire par “réclusion forcée” mais cela me semble un peu excessif. D’autant que, pour un artiste, les murs de sa chambre, de son bureau n’empêchent pas son imaginaire de fonctionner. Plus durs seraient les murs d’une prison encore une fois.

Ce qui est troublant, me semble-t-il, est l’emballement sur les réseaux sociaux, les chansons des uns et des autres, les performances, les vidéos pour témoigner d’une chose ou d’une autre, d’un état, d’une pensée. Comme si tout le monde continuait en mode selfie. Je n’échappe pas à la règle en répondant à vos questions…

Quoiqu’il en soit, je ne sais pas comment vous le dire mais je pense souvent à l’Afrique. Et quand je pense à l’Afrique mon confinement me paraît luxueux. C’est un ressenti qui n’autorise aucune plainte…

Encore une fois, je me répète mais ce qui m’intéresse est la fin de cette période. Pour l’instant nous sommes nombreux à être spectateurs – on nous demande de l’être – mais il y a fort à parier qu’à la fin du confinement certains voudront passer de spectateur à acteur. De chez moi, je peux voir une banderole à une fenêtre : “Confinés mais toujours révoltés. On n’oublie rien, le 49.3 ne passera pas”.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.