Rechercher du contenu

[Chronique 22] Sophie Mirouze et Arnaud Dumatin, délégués généraux du Festival La Rochelle Cinéma

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Sophie Mirouze et Arnaud Dumatin sont délégués généraux du Festival La Rochelle Cinéma – dont l’organisation est fortement bouleversée cette année.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Arnaud Dumatin : à la préparation de notre 48e édition, qui est prévue du 26 juin au 5 juillet. On envisageait sérieusement d’équiper une nouvelle salle de projection pour accueillir les spectateurs dans de meilleures conditions. On avançait sur la contractualisation de nos partenariats. Nous venions de caler plusieurs créations ciné-concerts européennes, une avec l’artiste letton Domenique Dumont autour de Les Hommes le dimanche de Robert Siodmak, deux autres autour de Malombra de Carmine Gallone, avec Julie Roué (compositrice notamment des BO de Perdrix d’Erwan Le Duc et Jeune femme de Leonor Seraille) et la compositrice roumaine Simona Strungaru.

Sophie Mirouze : La programmation était déjà bien avancée. Nous avions dévoilé les 3 rétrospectives, toujours très attendues, consacrées cette année à Roberto Rossellini, René Clément et Ida Lupino, et nous nous apprêtions à annoncer le nom du parrain de cette 48e édition et à inviter des cinéastes, chefs opérateurs et musiciens pour leur rendre hommage. L’artiste Stanislas Bouvier venait de finaliser sa 30ème affiche pour le Festival, qui résonne étrangement avec l’actualité…

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

S. M. : À ce stade, nous sommes, comme tout le monde, dans l’incertitude la plus totale. Le Festival sera-t-il maintenu ? Si oui, dans quelles conditions ? Il y aura forcément des incidences sur la programmation et sur la fréquentation. Les Français, même les plus cinéphiles, auront-ils envie de se réfugier dans les salles de cinéma après une longue période de confinement ? À quoi ressemblera l’été 2020 ? Nul ne le sait. Ce qui est certain, c’est que les spectateurs regretteraient beaucoup de ne pas commencer l’été à La Rochelle. Quant aux distributeurs, ils s’inquiètent de l’annulation du Festival. Si Cannes est unique pour la notoriété d’un film, La Rochelle est un festival important pour l’accueil public.

A. D. : Le modèle économique du festival est fragile. Il est construit notamment sur les subventions (CNC, Région, Département, Ville, Europe Creative) qui nous permettent d’avoir une politique artistique ambitieuse, d’offrir une accessibilité à tous et de mener un vrai travail d’action culturelle à l’année (éducation à l’image des enfants, collégiens, lycéens, interventions dans les quartiers en direction des détenus et patients hospitalisés…). Il faut espérer qu’un plan de relance suivra l’épidémie et que les collectivités seront en mesure de maintenir leurs politiques d’aides. Sinon nous devrons revoir le périmètre de nos actions. Par ailleurs, je suis très inquiet quant aux sources de financement privé dans la mesure où nos sponsors et mécènes seront sûrement durablement touchés et devront probablement réduire leurs enveloppes budgétaires et revoir leurs axes de communication. Enfin, la billetterie est importante pour nous et la fidélité de nos spectateurs est exemplaire. Quelle sera la psychologie du public au cours des prochains mois ? Dans quelle mesure leur pouvoir d’achat leur permettra de venir au festival ?

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

A. D. : On sort à peine de la sidération. Une cellule d’accompagnement des festivals a été annoncée par le Ministère de la Culture. Pour avancer, prendre les bonnes décisions (maintien, annulation, reconfiguration), avant surtout d’engager l’essentiel de nos dépenses, nous avons besoin très vite de signes politiques clairs. Quelles seront par exemple les mesures gouvernementales prises après le confinement en termes d’accueil du public ? A ce stade, nous n’en savons rien et le festival est dans moins de trois mois. Une version digitale du Festival La Rochelle Cinéma, festival non compétitif et réputé pour sa convivialité, n’est pas possible. Cela ne correspondrait pas du tout à l’esprit de notre manifestation. Le report est inenvisageable : d’une part la saison touristique rochelaise est chargée avec la tenue d’autres manifestations culturelles (Francofolies en juillet, festival de la Fiction début septembre), d’autre part, après une fermeture tout le mois d’aout, le calendrier 2020-2021 de La Coursive/Scène Nationale, lieu principal du festival, débute au mois de septembre.

S. M. : Cette période est inédite, nous devons donc nous adapter. Sans aucune perspective claire à ce jour, nous devons en effet envisager tous les cas de figure et c’est le plus compliqué. Espérons que la situation s’éclaircisse en avril…

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

A. D. : Oui, on travaille, bien sûr. Nous sommes obligés de préparer notre festival, très proche dans le temps, sans savoir s’il aura lieu, ni comment. On échafaude de fragiles hypothèses, artistiques et budgétaires. Construire une programmation dans ces circonstances n’est pas évident : nous avons beaucoup d’invités européens et internationaux. Qu’en sera-t-il en termes d’ouverture des frontières fin juin ? On adapte nos méthodes de travail. On fait des visioconférences très régulièrement.

S. M. : Nous travaillons d’abord à garder un lien avec nos spectateurs. Nous leur proposons des playlists Spotify et une page SoundCloud pour écouter des musiques de films ou des rencontres avec des cinéastes et compositeurs que nous aimons. Un concours de la jeune critique est aussi proposé aux moins de 26 ans.

Nous devons aussi visionner un maximum de films pour notre section “ici et ailleurs” où chaque année, une quarantaine de longs métrages sont présentés en avant-première. Avec le report d’une centaine de sorties de films datées entre mi-mars et début mai, nous avons beaucoup de propositions…

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

S. M. : Nous vivons toutes et tous à un autre rythme, qui nous est très personnel, et qui devrait être propice à la création, à la réflexion, voire à l’ennui. Nous avons toujours l’impression que le temps passe trop vite, qu’il nous échappe. A nous de profiter de ce temps offert, même dans des conditions assez dramatiques. L’actualité nous inquiète, nous étouffe. À nous de trouver le moyen d’y échapper. Depuis 3 semaines, j’ai pu réaliser des projets que je n’aurais jamais eu le temps de faire : retranscrire un livre sur le cinéma en vue de sa prochaine réédition, rédiger une pétition pour la diversité du cinéma français à la télévision (qu’il ne me reste plus qu’à envoyer !), écrire mon journal de confinement pour ne pas oublier ce moment historique – en attendant de découvrir les films de celles et ceux qui auront été encore plus créatifs que nous !

A. D. : Si j’avance avec peine dans l’organisation de notre festival pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, je trouve que cette période est propice à la création. On est dans les prémisses d’une dystopie. En quelques jours, on a vu que nos libertés publiques pouvaient être gravement menacées et que la grande majorité d’entre nous y consentait sans peine. Le concept de traçage numérique fait son chemin. La distanciation sociale est adoptée et va s’installer pour longtemps, elle va modifier les relations interpersonnelles. La peur a gagné et on gardera inévitablement des traces de cette crise. Cette violence m’inspire pour le nouvel album d’Institut, mon projet musical, en préparation.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.