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[Chronique 20] Anne Villacèque, réalisatrice

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Anne Villacèque est réalisatrice. Elle est notamment l’auteure de Petite chérie, Riviera et Week-ends.

J’ai retrouvé de vieilles photos moisies dans ma cave. Je les trouve très belles, pas du tout tristes ni angoissantes. Elles reflètent parfaitement mon état d’esprit en ce moment : j’espère de toutes mes forces que ce virus invisible qui ronge le monde va révéler quelque chose de fort et de beau en nous tous.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Depuis cette crise du coronavirus, j’ai le sentiment curieux d’être à nouveau en phase avec les gens autour de moi, parce que maintenant tout le monde s’accorde à dire que ça va mal. On allait dans le mur, eh bien voilà : on y est. Donc tout à coup j’appréhende les choses avec un sentiment assez nouveau pour moi. Ce n’est pas de la sérénité, pas vraiment, mais disons qu’enfin je peux me dire : ce n’est pas toi qui voyais tout en noir, c’est juste le monde autour de toi qui ne fonctionnait pas. Avec ce virus qui nous empoisonne, j’ai l’impression qu’il y a enfin une vague possibilité qu’on arrête de marcher sur la tête et de dire n’importe quoi. D’ailleurs je trouve que les gens sont assez formidables en ce moment. Tous ceux que j’aperçois, la caissière du Franprix, mes voisins, les éboueurs, le postier, la pharmacienne, le médecin. On se redécouvre tous un peu les uns les autres. On se sourit, on s’encourage, on se comprend à demi-mots.

Une désillusion nous attend peut-être au bout de tout ça, mais pour l’instant, ce silence brutal, total, général, il aide à réfléchir. Même sur les réseaux sociaux il y a moins de bruit de fond. Les gens se sont mis à écrire des choses vraiment intéressantes. Dans ce contexte, je me sens un peu plus libre que d’habitude pour exprimer mon point de vue. Pour quelqu’un qui aspire à faire des films, c’est un événement.

Et donc à quoi je travaillais au début du confinement ? Mais à un scénario de film, bien sûr. Avec le confinement, je peux le relire autrement. Maintenant je sais de quoi il s’agit vraiment, et de quel monde il parle.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Je ne gagne rien depuis un an. Rien du tout. J’ai eu pas mal de hauts et de bas depuis que je suis réalisatrice, mais à ce point, ça ne m’était jamais arrivé. En fait j’ai toujours gagné ma vie depuis que j’ai 20 ans, j’en étais même assez fière jusqu’à présent. Je ne saurais pas dire si cette dèche est le résultat d’un choix ou une fatalité. C’est arrivé comme ça, peu à peu. Peu à peu je me suis dit que je ne pouvais plus faire n’importe quoi avec n’importe qui juste pour gagner deux sous de plus. Deux sous de plus, en fait ça m’arrangerait plutôt en ce moment, mais je ne sais plus du tout comment faire pour que ça se passe correctement. Et je me refuse à demander le RSA. Mais bon, à part ce problème d’argent, j’ai la chance d’avoir un endroit à moi où vivre. Cet endroit, je l’ai choisi et il me plaît. Au fil des années mes voisins sont devenus mes amis. Donc voilà : j’ai un vrai “chez moi” et c’est énorme. Qui peut dire ça aujourd’hui ? Combien de gens ?

Pour le reste, je me fais aider de temps en temps par mes parents qui ont toujours été aussi généreux que possible avec moi, même s’ils ne comprennent pas grand-chose aux logiques économiques qui régissent le monde du cinéma. Pour eux, ma situation actuelle, c’est la lose. Ça les mine un peu. Et puis je suis de plus en plus aidée par mon amoureux qui est lui-même un technicien du cinéma, et donc qui a forcément lui aussi des hauts et des bas. Juste avant cette période de vaches maigres j’ai fait du bénévolat aux Restos du cœur, j’y ai rencontré des gens seuls ou seuls avec enfants, des gens qui vivaient dans la rue, ou dans des chambres pourries, ou encore dans leurs voitures avec pas un rond pour acheter de l’essence et tenter leur chance ailleurs. Ça m’a permis de relativiser sacrément ma propre situation. Je sais qu’être dans la merde, ce n’est pas ce que je vis. D’ailleurs depuis deux ans à peu près, j’ai commencé à ne plus rien consommer, ou le moins possible, plus rien de tout ce qui me paraissait indispensable avant : plus de fringues, plus de jolies chaussures, plus de psy, plus de sorties, ou seulement à la Cinémathèque où je ne paye pas, et je passe toutes mes vacances chez mon amoureux, en Normandie. Je suis devenue aussi végétarienne. Mon seul luxe, c’est ma carte d’abonnement à la piscine. Et je dois avouer que ni les fringues, ni les jolies chaussures, ni les sorties, ni le psy, ni les voyages, ni même la viande, ne me manquent vraiment. Je ne me sens privée de rien. En fait depuis que je ne gagne plus d’argent j’ai surtout gagné beaucoup de temps pour moi. Ça va plutôt mieux qu’avant en fait. Donc, là encore, j’ai l’impression de m’être pas mal préparée au confinement. Je suis en confinement chez moi depuis deux ans. Le seul regret que j’ai en ce moment, c’est de ne plus pouvoir aider mes enfants. Si j’avais de l’argent, je les aiderais et je referais un voyage avec eux peut-être. Au Japon, ce serait mon rêve. Après le confinement bien sûr, si les avions redécollent.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

La seule solution que j’envisage, c’est de continuer à faire ce que je fais depuis deux ans : écrire, sans m’arrêter, jusqu’à ce que quelque chose se passe. Le grand problème quand on veut faire du cinéma, c’est qu’on ne peut pas y arriver toute seule, au minimum il faut être deux, et donc pour moi ça passe forcément par la rencontre avec un producteur ou une productrice. Il faudrait que j’aie cette chance de trouver un producteur ou une productrice qui ait envie de lire ce que j’écris. Mais ça se fait rare, les producteurs qui ont le temps et la curiosité de lire des scénarios qu’on leur envoie. Les producteurs n’aiment plus lire. Ou ça leur fait peur de lire les scénarios de gens qu’ils ne connaissent pas.

J’ai longtemps cru que pour être producteur, il fallait être riche. Mais depuis que je gravite dans le monde du cinéma, j’ai vu de tout en fait de producteurs. J’ai vu pas mal de producteurs sans un rond. J’ai vu des producteurs en faillite permanente, et d’autres qui se barraient au moment de payer la note de restaurant, des producteurs qui jouaient le budget du film au Black Jack, et des producteurs fonctionnaires, pépères, qui recevaient leur salaire à la fin du mois. J’ai même vu des producteurs qui n’avaient pas de quoi se chauffer, ni payer leur loyer. Donc la question ce n’est pas forcément l’argent, pas au départ en tout cas. Mon producteur idéal je crois, ce serait une productrice qui n’aurait pas peur de lire et qui serait un peu joueuse sur les bords.

Être productrice ça m’aurait plu au fond. Et peut-être que pour mon travail de réalisatrice, ça aurait été la solution. Les réalisateurs qui sont leurs propres producteurs s’en sortent d’ailleurs plutôt mieux que les autres. Mais c’est trop tard. Trop tard pour devenir productrice, trop tard pour m’inventer une nouvelle carrière. Je n’ai plus du tout le temps de faire une formation en production, même express. Mon seul espoir, c’est de m’obstiner à écrire. Des scénarios, des romans, des synopsis, des notes d’intention, des articles, des courriers, des pétitions. J’écris des textes à la pelle, des textes en veux-tu en voilà. C’est pourquoi je suis très contente de répondre à vos questions, c’est toujours ça de pris. En plus, avec un peu de chance, ce sera lu vraiment.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Avec le confinement, je travaille encore un peu plus que d’habitude. Et j’ai encore moins de distractions puisque la piscine est fermée. Tous les matins, une fois la question du ravitaillement réglée, une fois que j’ai lu tout ce que je pouvais lire sur l’évolution de la pandémie dans le monde, une fois que j’ai liké deux ou trois posts sur Facebook, je me mets devant mon ordinateur et je n’en bouge plus vraiment jusqu’au soir assez tard. En ce moment je travaille sur trois projets à la fois. L’un de ces projets n’est peut-être pas un projet de film, en tout cas ce n’est pas encore tout à fait clair pour moi, mais c’est un projet qui me porte, un projet absolument incontournable, une promesse faite à une amie morte. Et ça, les promesses faites aux amies mortes, on ne peut pas les mettre de côté. Surtout en ce moment. Le coronavirus, il me fait penser sans cesse à mon amie morte. Je me demande ce qu’elle ferait aujourd’hui, et comment elle vivrait le confinement. Où ça, et avec qui. Je me souviens, quand le SIDA nous est tombé dessus dans les années 80, elle était venue chez moi quelques jours et elle avait fait une méga crise d’angoisse, c’était horrible. Elle était persuadée qu’elle avait le SIDA. En définitive, elle n’est pas morte du SIDA, elle est morte d’un cancer. Avant le confinement je pensais à elle très souvent. Maintenant je pense à elle tous les jours.

Mon deuxième projet est celui sur lequel j’étais concentrée avant le confinement, un projet de long métrage. Dans n’importe quel autre contexte je serais parfaitement sereine à son sujet. C’est une histoire magnifique tirée d’un livre magnifique. J’en suis très fière. Mais voilà : je n’ai plus de producteur depuis deux mois. Et là, évidemment, ce n’est pas le meilleur moment pour faire du porte-à-porte ou boire des coups avec des producteurs. Mais peut-être après tout qu’avec le confinement les producteurs vont se mettre à lire ? Peut-être qu’ils auront envie de lire des textes forts et poignants, au lieu de sortir tout de suite de leur poche la machine à calculer ? On verra bien. Et si les producteurs ne se manifestent pas, je le ferai lire d’abord aux comédiennes auxquelles j’ai pensé. J’ai une confiance absolue en l’intelligence et le pouvoir des comédiennes.

J’ai enfin un dernier projet, un autre scénario que j’écris quand j’ai du temps, ou quand je fais une pause sur les deux autres. C’est mon scénario récréatif, mon scénario pour me changer les idées. Sur celui-là non plus je n’ai pas de producteur mais j’ai reçu une aide à l’écriture il y a un peu plus d’un an et donc très concrètement, dès que je l’aurai terminé, et si l’organisme qui m’a accordé l’aide est toujours debout, je devrais recevoir le solde.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

Tout dépendra maintenant de ce qui va se passer ces prochains mois en France et dans le monde. La situation va durer, c’est certain. Combien de temps ? C’est plus compliqué à prévoir. J’ai l’impression que le monde du cinéma a les yeux rivés sur l’annulation du festival de Cannes et son report éventuel. Mais je crains qu’il n’y ait des bouleversements qui dépassent de beaucoup la seule question du report du festival de Cannes. En ce qui me concerne, je vais continuer à écrire aussi longtemps que je le pourrai. Et je vais tâcher aussi de prendre soin de mes voisins, de mes enfants, et des vieilles personnes que je connais.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.