Rechercher du contenu

[Chronique 17] Laurette Polmanss, scénariste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Laurette Polmanss est scénariste. Elle a notamment coécrit les deux derniers films de Catherine Corsini, La Belle saison et Un amour impossible.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Je travaillais sur deux projets, à des stades d’avancement très différents : d’une part le deuxième film de Jessica Palud, autour de la vie de Maria Schneider, projet sur lequel on travaille ensemble depuis plus de six mois et où nous étions en pleine écriture de la première version de scénario. Et un autre projet, de deuxième film également, mais où nous venions à peine de commencer à travailler avec le réalisateur, Emmanuel Hamon : on s’était vus quelques fois pour commencer à débroussailler l’arche du film, mais on n’avait même pas eu le temps de rédiger le premier synopsis développé.

Pour ce projet-là, c’est encore plus difficile de s’y “remettre” (indépendamment des difficultés de blocage liés à la situation) : se voir en direct dans un café pendant une demi journée, parler à bâtons rompus, penser les personnages et le film, c’est une étape fondamentale en début d’écriture, et que nous ne pouvons pas faire actuellement. Et le téléphone ne suffit pas à suppléer à cela. C’est aussi faux que penser que l’enseignement en ligne est la même chose que d’être dans une classe… La dynamique intellectuelle qui se développe dans un échange de visu n’est absolument pas la même que celle qu’on peut maintenir tant bien que mal via un téléphone ou un écran d’ordinateur. Et la deuxième est, bien sûr, beaucoup plus pauvre.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Pour un.e scénariste, les implications économiques sont immédiates, et violentes. Pour rappel : les scénaristes ne sont pas des salariés, et n’ont pas non plus le statut d’intermittent du spectacle, donc pas d’indemnités Assedic pendant une période de chômage. Et un contrat d’écriture, même d’un montant général très correct, n’est pas mensualisé : il est échelonné en fonction des étapes de rendus d’écriture. On est payé quand on rend sa copie, en somme (qu’il s’agisse d’un synopsis, d’un traitement, d’une version 1 ou 4 de scénario). Et pourtant, on travaille tous les mois, et on paye son loyer tous les mois, évidemment…

Un scénariste a donc intérêt, même en temps normal, à être bien organisé, et plus fourmi que cigale : à avoir un peu d’argent de côté, pour assurer la vie courante entre deux rendus donc deux paiements.

Actuellement, un scénariste qui ne travaille pas, ou n’arrive pas à travailler normalement du fait de la situation, est donc techniquement au chômage, mais sans aucune assurance chômage. Aux angoisses et interrogations diverses que peuvent susciter l’épidémie et le confinement, s’ajoute pour beaucoup d’entre nous une inquiétude très concrète et à court terme : celle de voir fondre ses économies (quand on en a).

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ? Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Je ne sais pas exactement. Je vois passer beaucoup de mails du SCA (Scénaristes de Cinéma Associés) qui se penche sur ces questions, je vois aussi des articles qui parlent de mesures d’urgence au CNC, mais pour l’instant je n’arrive ni à les lire vraiment, ni à en comprendre le fond. Sans vouloir être pessimiste, je pense qu’il y aura des “aides” oui, mais pour ceux qui sont les moins mal lotis, d’une certaine façon. Un peu comme au niveau national d’ailleurs, où on propose de geler les loyers mais pour les entreprises, pas pour les particuliers, ou encore de passer en télé-travail, mais évidemment pas pour les caissières…

Mais je ne veux pas trop m’avancer car je suis pour l’instant encore mal renseignée sur cette question. Juste très dubitative quant au fait que soudain, d’une part, le gouvernement actuel se préoccuperait réellement de la Culture, et d’autre part, qu’on penserait à aider les plus fragiles.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

La réponse est à la fois oui, et non. Non, dans le sens où pour l’instant, à presque trois semaines de confinement, je suis totalement incapable de produire une ligne de scénario. Mon imaginaire et mon élan sont à l’arrêt. Et je sais que cela ne sera pas sans répercussion économique immédiate, comme je le disais plus haut (pas de rendu de version = pas d’argent, c’est le fameux “pas de bras pas de chocolat”). Mais impossible de faire autrement, pour moi, à l’instant T.

Mais, oui, parce que j’écris tout de même. Pas pour un scénario, pas pour mon travail habituel et rémunéré : j’écris pour moi, et pour Facebook, des petites chroniques du quotidien en temps de confinement. Pas exactement un journal, non, plutôt des fragments, scènes de rue, ou visions saisies à la fenêtre, chez les voisins… C’est ma façon de garder un lien avec l’écriture quand même. Saisir, modestement, ces fragments de présent est beaucoup plus important et nécessaire pour moi que de ciseler de la fiction. En ce moment la fiction me semble toute petite, et le cinéma, assez vain.

Et oui, encore : je travaille à me maintenir debout et ne pas devenir dingue dans ce contexte, ce que je trouve déjà énorme. Se lever à une heure décente, se préparer un repas digne de ce nom, arriver à lire quelques pages (pas plus) d’un livre, me semble déjà une petite prouesse. Et puis j’ai une fille, qui vit avec moi régulièrement. Et quand elle est là, le travail est absolu, d’une certaine façon. Je ne pense pas seulement aux devoirs en ligne, mais au fait qu’en ce moment, je crois qu’on doit à nos enfants une présence et une écoute encore plus grandes que d’habitude. Ils sont tout aussi perturbés que nous par la situation, même s’ils ne le disent pas toujours. Ils n’ont plus d’école, ils ne voient plus leurs copains ni leurs grands-parents, ils ne peuvent pas sortir se balader ou se dépenser alors qu’il fait beau, ils ont bien compris qu’une maladie mortelle rôde, ils ont entendu le mot de “guerre” à la télévision, et tout comme nous, ils ne savent absolument pas quand cela va finir. Même s’il m’arrive de la laisser seule devant un film, dans l’ensemble je me sens assez au taquet quand elle est là : alors qu’elle aura bientôt dix ans, ce sentiment de lui devoir une attention quasi constante ranime chez moi le souvenir de ses tout premiers mois de vie. Ça rajoute encore un peu au sentiment de faille spatio-temporelle de la situation générale.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

Ah ah ! Non, je ne trouve pas du tout que cette réclusion forcée soit favorable au travail, le facilite ou soit une opportunité quelconque de quoi que ce soit… Et tous les gens qui semblent le vivre ainsi me laissent, sincèrement, bouche bée : je me demande quel est leur rapport à l’humain, en règle générale et en temps normal, pour aussi bien s’accommoder d’en être si totalement et brutalement privés. Moi, ma famille me manque, mes amis me manquent, mais même les râleurs dans le métro, ou le type qui écorche John Lennon sur son violon pourri, ou le patron du café, me manquent. Le mouvement du monde et de la vie quotidienne, quoi. Que ne remplace pas du tout, pour moi, ni aucun film (fut-il sublime) ni aucune série (fut-elle captivante). En ce moment, si un génie sorti d’une lampe me disait : “Tu peux aller manger une bavette frites au café avec des amis, là tout de suite, mais toute la filmographie d’Hitchcock disparaîtrait en contrepartie” (je dis Hitchcock à dessein, c’est un de mes réalisateurs préférés), je crois que je n’hésiterais pas un centième de seconde.

Par ailleurs, mon travail est celui par excellence qu’on peut faire en télé-travail. Même en temps normal, je passe pas mal de temps chez moi, seule, à écrire sur un ordinateur puis envoyer des scènes par mail à un.e réalisateur.trice pour qu’on en parle. On pourrait dire que le confinement ne change pas grand-chose pour moi… Sauf que si, et il ne s’agit pas seulement des sentiments de sidération, d’inquiétude et de colère, que provoquent le confinement, la crise sanitaire et la gestion qu’en fait le gouvernement. En temps normal, je marche beaucoup. Soit avant de travailler, soit après avoir travaillé. Et beaucoup de mes idées, parfois les meilleures, me viennent comme ça, en marchant. Je ne peux évidemment plus marcher comme cela (des marches d’une heure trente, sans but réel, avec la tête “vide” mais ouverte à tout ce qui peut venir se greffer dedans). Je considère que mes jambes sont autant mon outil de travail que mon cerveau et mon ordinateur. Donc là, je me sens littéralement amputée.

J’attends de voir comment les choses vont évoluer pour moi, intérieurement. Sachant que ça va encore durer un certain temps… Est-ce qu’à un moment je retrouverai des capacités de travail normales dans ce contexte anormal ? Je l’espère, bien sûr, aussi pour des raisons économiques… Mais je ne suis pas cramponnée à cette idée non plus. Par moments, à l’inverse de ceux qui disent “Formidable période pour créer”, je me demande si tout ce qui sera produit pendant cette période ne sera pas au contraire “fake” et forcé. Parfois je me dis qu’il vaut peut-être mieux, dans des professions comme les nôtres, se mettre complètement à l’arrêt, comme en hibernation, pendant ce moment irréel, et on verra bien plus tard.

Je sais que je risque d’en payer le prix économiquement, très vite. Mais je préfère manger des pâtes encore après le confinement, qu’écrire à tout prix et n’importe quoi.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.