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[Chronique 15] Alain Guiraudie, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Alain Guiraudie est cinéaste. Il est l’auteur notamment de Pas de repos pour les braves, L’Inconnu du lac et Rester vertical.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ? Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ?  Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ? Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ? Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

J’étais en train de tourner mon prochain film. La production a décidé d’interrompre le tournage deux jours avant le confinement. Il nous reste 8 jours à tourner. C’est un film d’hiver et je ne sais pas si nous arriverons à terminer le tournage avant la canicule. Comme tout le monde, je ne sais pas quelle va être la durée de l’épidémie, ni le nombre de morts qu’elle va faire ni si moi-même j’y survivrai. Je n’ai pas la moindre idée des implications économiques et professionnelles qu’elle va avoir pour moi. Je n’ai pas de problème d’argent, j’ai le temps de voir venir, c’est déjà ça.

Je ne travaille pas, je n’ai même pas envie de regarder les rushes qu’on a tourné, ni même d’écrire un nouveau scénario, ni un roman, en fait, j’ai pas très envie d’écrire. Je ne sais pas trop si c’est parce que le cinéma ou la littérature me semblent dérisoire dans le contexte actuel, ou si c’est à cause de l’inquiétude de l’avenir ou juste la flemme traditionnelle d’après tournage ou même la flemme tout court.

Je suis confiné dans un endroit très agréable que je connais bien mais comme le sentier côtier et les plages sont interdits d’accès, j’explore les environs immédiats, je marche en empruntant des sentiers inconnus, des coupe-feux taillés dans les ronces, les ajoncs et les fougères (là, c’est un vrai indice), j’essaie d’aller le plus loin possible sans emprunter la route, à la fois pour éviter les gendarmes et aussi pour ne pas trop provoquer les autochtones. J’ai aussi décidé de résoudre une énigme qui me taraude depuis pas mal de temps. J’observe les fougères au jour le jour. En effet, j’aimerais enfin savoir si ce sont les fougères fanées qui reverdissent ou si ce sont de nouvelles fougères qui poussent chaque printemps. Et si ce sont de nouvelles fougères qui poussent, alors où passent les fanées ? Est-ce qu’elles restent en tapis sous les nouvelles fougères ? Et vu l’épaisseur de ce tapis, pourquoi je ne le vois jamais en regardant sous les nouvelles fougères en été et surtout, comment les nouvelles fougères arrivent-elles à percer sous un tapis aussi épais ? J’imagine que des botanistes ont déjà répondu à ces questions mais j’aimerais profiter ce ce confinement pour constater tout ça de mes propres yeux.

Ceci étant, lors de mes promenades, il m’arrive de penser à un futur film post apocalyptique et vu que le confinement est bien parti pour durer, je sens qu’il y a de fortes chances pour que je me remette au travail. Sinon le mois d’avril risque d’être très long.

Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.