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[Chronique 10] Dominique Rocher, cinéaste

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Dominique Rocher est réalisateur et scénariste. Il est l’auteur notamment de La Nuit a dévoré le monde, sorti en 2018.

Dominique Rocher : Depuis toujours, j’adore les livres d’artisans. Comment on travaille, comment on fabrique. Les films procéduraux m’ont toujours attiré, comme par exemple le magnifique All is Lost de JC Chandor, qui raconte pas à pas comment un marin dont le bateau est en train de couler tente de résister à son inexorable naufrage.

Quel est le quotidien des artistes dont j’aime l’œuvre ? Je pense à Making Movies de Sidney Lumet, Shop Talk de Philip Roth, ou encore l’émission Les Masterclasses diffusée sur France Culture.

Le contexte actuel ne me donne pas envie d’ajouter mon opinion aux nombreux textes qui sont déjà écrits sur le confinement, mais c’est plutôt dans cet esprit d’artisanat, dans l’idée de comprendre comment les autres travaillent, que je réponds à ces questions.

Je relativise bien sûr ce que je raconte ici face à l’extraordinaire crise que nous traversons.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Je travaille depuis plusieurs années sur l’adaptation d’un roman allemand, La Corde, de Stefan aus dem Siepen. C’est une histoire de paysans au XIXème qui suivent une corde sans fin dans la forêt qui entoure leur village. J’ai choisi d’adapter cette histoire dans le monde contemporain pour traiter de notre incapacité à faire demi-tour en tant qu’espèce, et observer à l’échelle humaine les mécanismes de la théorie de l’engagement de notre insatiable curiosité pour l’inconnu.

Le développement s’est fait avec Arte, et très rapidement nous nous sommes dirigés vers un format qui leur est spécifique, la mini-série en trois épisodes.

Le tournage était prévu de mai à juin de cette année en Belgique, où se trouve le décor principal de mon histoire. Au moment de l’annonce du confinement, j’étais dans le train Bruxelles-Paris, de retour de repérages. Nous étions en pleine préparation, ce moment où toutes les énergies s’unissent dans le but d’être prêts au premier jour de tournage. C’est un moment que j’affectionne particulièrement en tant que réalisateur, c’est la concrétisation d’années de développement. Six ans dans le cas de cette histoire.

Un tournage, c’est une organisation proche du lancement de fusée. On travaille énormément en amont pour le décollage, mais une fois que la fusée est partie, il n’y a plus moyen de faire demi-tour, il faut faire avec ce que l’on a. Le tournage devient ainsi le résultat d’une grande préparation et d’une capacité à tout remettre en cause sur place face à la réalité.

Nous nous sommes naturellement interrompus au cœur de cette préparation pour respecter les consignes de confinement et minimiser la propagation du virus en restant chez nous. Cet arrêt brutal au début du travail de préparation est très compliqué à vivre d’un point de vue artistique.

Les conséquences sur le tournage de cette mini-série sont encore indéterminées. Repoussé de plusieurs mois certainement. Un an ? C’est possible. Le risque principal ? Perdre le casting qui ne serait plus disponible et le décor principal qui est censé être détruit à l’automne 2020.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Difficile de dire quelles implications professionnelles et économiques l’épidémie a pour moi. À court terme, je suis lié financièrement au tournage de cette mini-série. Je ne toucherai pas de salaire durant le confinement, bien que le producteur m’ait proposé des avances si j’en avais besoin. Si le tournage venait à être annulé, je n’aurais plus de travail. Mes autres projets sont encore trop loin de cet état de maturation, je connaîtrai probablement plusieurs mois sans salaire avant de pouvoir relancer un développement. Je vis entièrement de ce que j’écris et réalise. Tout ce que je gagne vient de moi. Personne ne me propose de commandes.

Artistiquement, j’imagine que cet événement va influencer le tournage de manière inattendue. Ne serait-ce que par la transformation de la temporalité de la préparation. L’énergie à la sortie de cette crise sera forcément singulière, que ce soit de la part des acteurs ou de l’équipe technique. C’est impossible à mesurer, mais peut-être que nous saurons l’analyser a posteriori.

À long terme c’est impossible à dire, mais j’imagine, et quelque part je le souhaite, que notre monde est train de changer. Probablement notre métier aussi. Nous vivons un traumatisme mondial commun qui va sans aucun doute nous influencer dans les années à venir.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ? Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Le travail continue néanmoins à distance. On skype, on s’appelle, on s’envoie des mails. Tout le monde tente de continuer à travailler dans l’équipe. L’enjeu, c’est de ne pas perdre l’énergie artistique qui était en train de monter.

De mon côté, je reprends les scripts, maintenant que beaucoup d’éléments sont concrets. Ça change énormément de choses d’avoir de vrais décors en tête quand on relit ses scènes. C’est une étape que je fait normalement en parallèle de la préparation. Là, j’ai du temps.

D’un autre côté, je travaille le découpage, c’est-à-dire comment j’imagine placer la caméra dans chaque scène. C’est un travail que je fais normalement autour d’une table avec la chef opératrice et le premier assistant réalisateur.

Dans le cas présent, je vais avancer seul, et ensuite confronter cela avec eux. Le découpage est une base qui est amenée à évoluer bien sûr, mais elle permet de donner une direction à toute l’équipe sur la manière dont on fabrique ce film.

Une autre partie du travail qui s’effectue à distance pendant le confinement, c’est la direction artistique. J’échange avec le chef décorateur, la costumière, la maquilleuse, et la chef opératrice bien sur. On profite de ce moment pour avancer sur des images qui nous parlent, sur des extraits de films, tout ce qui peut nourrir le projet. Cette partie est plus compliquée à mettre en place car elle se fait souvent à travers des échanges directs, des discussions, des moments de partage. Là il y a un côté un peu froid, à travers des e-mails par exemple. Quand je montre une référence, je suis là pour l’accompagner en général. Là je ne sais pas vraiment comment elle est perçue de l’autre côté. L’aspect positif est que j’ai beaucoup de temps pour regarder de nouvelles références. Je peux citer deux films qui nous inspirent beaucoup sur La Corde, pour ceux qui ne les ont pas déjà vus : A Ghost Story de David Lowery, et les 20 dernières minutes de Under the Skin de Jonathan Glazer.

En dehors de cette mini-série, je travaille depuis la fin de mon premier film, La Nuit a dévoré le monde, sur un second long métrage. En faisant LNADLM je voulais parler de mon rapport à l’autre et au monde à travers un film d’île déserte. Il se trouve que l’isolement qui caractérise le film prend un tout autre sens aujourd’hui. Je me souviens de discussions avec Golshifteh [Farahani, ndlr] qui avait accepté de jouer dans le film parce qu’elle sentait ce moment arriver, et elle voulait raconter cette histoire d’une réalité qui allait devenir la nôtre d’un jour à l’autre. Ses paroles me font un effet étrange ces jours-ci. Cette confrontation de la fiction et de la réalité m’interroge, et je ne suis pas sûr de pouvoir raconter les mêmes histoires. Concrètement, je travaillais ces derniers temps sur un film très sombre, dans la lignée de No Country for Old Men ou encore Dragged Across Concrete. Cette noirceur que j’aimais tant il y a encore quelques semaines me paraît insupportable aujourd’hui. Ce n’est peut-être qu’un passage, et j’ai encore du mal à comprendre ce que je ressens, mais pour le moment j’ai un grand besoin de lumière.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

La réclusion forcée n’est pas favorable au travail en ce qui me concerne. Quel que soit le stade de développement de mes projets, j’aime le travail en équipe. Mes scénarios sont souvent le fruit d’une collaboration avec un ou plusieurs scénaristes. J’ai besoin d’échanger, de discuter, c’est essentiel. Avancer sur la préparation d’un tournage seul dans mon petit appartement parisien est quasi-impossible pour moi. Je vis donc plutôt mal cette réclusion d’un point de vue professionnel. D’un autre côté, je suis quelqu’un d’introverti, le personnage principal de LNADLM n’est pas sorti de nulle part… C’est donc un moment dont je profite pour être seul, et ça me fait du bien.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.