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Quel avenir pour les Cahiers ?

L’annonce du départ collectif de la rédaction des Cahiers du cinéma a créé un choc bien compréhensible, largement au-delà du cercle des professionnels de la profession, selon les mots de l’un de ses plus célèbres anciens critiques, JLG. Il est vrai que le statut légendaire, historique (au sens littéral du mot), ainsi qu’international de la revue n’incite guère au recul ou à la retenue. Voir clair sur la démarche de l’équipe partante, sur les intentions des repreneurs, sur les procès d’intention multiples déjà faits ou à faire, se révèle d’une difficulté certaine. Au-delà de l’émotion légitime que l’on peut ressentir face à une équipe qui s’est donnée depuis plus d’une décennie corps et âme pour faire vivre la revue, que peut-on vraiment retenir de tout cela ? Les mots des nouveaux propriétaires, sur l’idée de Cahiers nouvelle formule, plus chics et ouverts sur le cinéma français, interrogent bien entendu. On peut facilement oublier que la revue s’est rendue célèbre par sa violence éditoriale sans retenue (inutile de revenir sur le si célèbre article de Truffaut sur “une certaine tendance du cinéma français”), ainsi que par un culte parfois sans nuances du cinéma américain (la ligne des fameux “hitchcocko-hawksiens”) que l’on semble trop souvent également oublier. Quant aux liens entre Les Cahiers et la Nouvelle Vague française proprement dits, ils furent plus complexes que l’harmonieuse histoire officielle, sous la direction d’un Rohmer qui ne consacra pas toute son énergie, loin de là, à encenser ses camarades.

Ce qui interroge vraiment dans ce chapitre actuel de la saga Cahiers, c’est une question plus large et vitale. Celle du rôle même de la revue et, à travers cela, d’une certaine presse cinéma. Les Cahiers ne furent jamais consensuels, on peut douter qu’ils furent “chics”. Ils ne vendirent également, même dans les “swingings sixties”, jamais tant que cela. Le rôle fut toujours plus compliqué, plus vaste et plus diffus qu’un chiffre de vente. Ils ne furent jamais non plus une marque à rentabiliser (ce que les racheteurs placent dans leur souhait). La logique commerciale actuelle des nouveaux patrons est normale, ils mettent leur argent, et souhaitent sans doute sincèrement donner un public plus large aux Cahiers. Mais ces mêmes Cahiers ont su rester la revue la plus célèbre dans le monde, une marque (sous cet aspect), connue et respectée de presque tous les metteurs en scène et journalistes aux quatre coins du globe. Les rentabiliser n’est pas honteux. Mais ont-ils déjà été rentables, et cela a-t-il déjà été leur rôle au cours de leur longue histoire ? Et, globalement, le rôle de la critique cinéma la plus engagée, inventive, acerbe, peut également, ainsi, être placé sur la balance. Quel est son objectif, sa place ? L’équilibre des comptes, la défense d’un autre type de cinéma ? Les deux, mais cela est-il vraiment ou profondément compatible ? On aimerait que ces riches et occupés hommes d’affaires puissent méditer aussi un peu sur ces choses.

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À lire également – entretien avec Stéphane Delorme (2014) : “Le rôle des Cahiers, ça n’est pas de faire des constats : c’est d’annoncer ce qui vient.”