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[Chronique 8] Alex Masson, critique

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Alex Masson est critique de cinéma, notamment sur Radio Nova et à Cinemateaser. Il est le délégué français du festival international de San Sebastian.

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

La routine des pigistes: rendre des papiers pour des bouclages, lancer des pistes pour de nouvelles collaborations.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

C’est encore un peu flou dans les deux cas. Mais au vu des éléments qui se mettent en place (baisse très claire ou annulation des commandes d’articles, nouvelles collaborations qui s’amorçaient désormais sans réponses, impossibilité d’avoir des réponses de certains employeurs quant aux règlements des piges déjà effectuées), le temps du confinement a tout pour devenir peu à peu celui du rationnement, financier comme à plus ou moins moyen terme alimentaire…

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

À ce stade pas vraiment. Ou au cas par cas. Certains employeurs sont plus solidaires que d’autres en maintenant une activité. D’autres plus ambigus par commande d’articles remplaçant ceux obsolètes dans les publications en cours mais annoncent déjà que seuls ceux initialement prévus seront payés. D’autres encore sont plus francs – ce qui est malgré tout plus correct- en annonçant clairement que la situation économique fragile de leur media ne permet plus de faire travailler des pigistes. La question la plus cruciale étant celle d’une action gouvernementale d’urgence : en dépit d’un discours présidentiel martelant “qu’aucun français ne sera laissé de côté”, toutes les décisions prises actuellement semblent favoriser l’entreprise : aucune annonce claire n’a été faite en ce qui concerne les démarches éventuelles pour les particuliers (gel des loyers ? des échéances bancaires ? Etc…) rajoutant au stress logique d’une crise sanitaire. Sans compter l’amplification d’une perte, déjà colossale avant la situation actuelle, de confiance envers le politique.

La question du maintien possible d’une activité de presse écrite se pose aussi : quel intérêt d’imprimer des journaux si ceux-ci se vendent encore moins que d’habitude ? Est-ce une bonne idée de mettre en suspens, via le chômage technique, les rubriques culturelles là où celles-ci s’avèrent des plus nécessaires pour offrir une soupape face à une actualité anxiogène ? Les transférer, pour les journaux qui les ont maintenues, des pigistes aux rédacteurs internes, qui commencent déjà à tourner en rond dans leurs propositions de “plans contre l’ennui” à remplir en plus de l’actualité à traiter, ne finira-t-il pas par mener à un épuisement ? Evidemment, la pénurie d’actualités culturelles réduit la voilure, mais ne prendre en compte que cette pénurie me semble une erreur quand justement elle peut être l’occasion d’explorer ce terrain autrement qu’en termes d’actualités. Des chemins de traverse – que ce soit en proposant des découvertes de choses méconnues, en marge du mainstream, ou de textes abordant la culture autrement que par la recension ou la critique – pourraient même être profitables à la presse écrite par force de propositions plus singulières, plus personnelles afin de sortir d’une uniformité, voire être une alternative aux sites reproduisant ad libitum et sans contrepoint des dépêches d’agence et justifier du coup l’acte d’achat par la possibilité de trouver autre chose, des lectures valorisantes.

Au delà de tout ça, cette crise a pour corollaire de confirmer un rapport au temps généralisé depuis une ou deux décennies : tout est pensé dans une urgence, une volonté – évidemment nécessaire – de stabiliser la situation économique actuelle, là où malheureusement le plus urgent est probablement plus de penser à l’après, à la sortie de crise, qui ne pourra être que progressive. Comme un écho à l’incapacité sociétale – et particulièrement dans le fonctionnement des médias – à penser à moyen ou long terme, à ne pas pouvoir se dégager de l’emprise du court terme. 

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Sur le peu de commandes maintenues, oui. Mais forcément différemment car perfusé d’autres contingences (rapports familiaux fluctuants dans un contexte clos où les sources de tensions sont potentiellement plus nombreuses, connexion quasi-permanente à l’information sur la situation sanitaire, pas loin du syndrome FOMO – Fear Of Missing Out-, organisation du quotidien démultipliée…) mais surtout, là encore, un rapport au temps qui s’est modifié, par la double impression d’être à la fois pris dans une situation collective mais aussi, confinement oblige, dans une bulle coupée de tout. Alors onnavigue à vue entre coup de fouet pour maintenir un rythme de travail usuel et procrastination favorisée. Le seul changement concret est un rapport différent à l’actualité en ayant fermé le robinet des chaines d’informations pour se tenir loin de débats d’éditorialistes ou d’experts qui plus que jamais meublent l’occupation d’antenne, jusqu’à s’auto-noyer de commentaires, supputations, et opinions cacophoniques, encore plus toxiques aujourd’hui que d’habitude, ne servant finalement qu’à justifier leur présence voire leurs émoluments. À l’inverse parcourir les réseaux sociaux pour recueillir et forwarder, plus intensivement que d’ordinaire, les tribunes d’idées ou les informations les plus pragmatiques, issues pour la plupart d’organes de presse écrite – on revient toujours aux fondamentaux- s’est accentué.

Pour ce qui est du travail en soi, il a pour autant changé : faute de sortie de films en salles, il faut se reporter sur celles en VOD, pour rester dans un semblant d’actualité. Et découvrir que c’est un monde différent dans les usages, que ce soit dans les rapports avec des attachés de presse qui n’ont pas tout à fait les mêmes méthodes ni les mêmes délais, ou dans l’absence de projections en salles au profit de liens, ce qui change malgré tout la perception, l’attention aux films. À l’inverse, la concurrence – ne pas se faire d’illusions, les pigistes deviennent de plus en plus sauvages, mais comment leur reprocher quand il s’agit encore plus qu’avant de survie financière – se faisant plus rude, cela force à chercher d’autres pistes, défricher les zones d’ombres des plateformes SVOD, bien plus denses qu’on le pense pour proposer LE sujet auquel les autres ne penseront pas. Au moins, à ce niveau ça oblige a entretenir une curiosité, un appétit, plutôt sains.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

Ce n’est pas qu’elle soit propice, mais qu’il est indispensable qu’elle le soit. Encore une fois, il faut dès à présent penser l’après, que ce soit par d’éventuelles de reconversions, au vu d’une presse qui va forcément avoir du mal à se relever des probables colossales pertes de ventes ou de publicités, et donc entériner une course à la concurrence et à la compétitivité entre pigistes, sans compter les modes opératoires des dirigeants particulièrement drastiques (ni occulter cette si stupide propension à penser à la place des lecteurs pour bâtir contenus, sommaires et lignes éditoriales au nom d’un prétendument fédérateur dénominateur commun, par trouille de perdre des ventes. C’est cette pensée aussi comptable que molle qui a en grande partie nourri le déclin de la presse écrite. Si elle s’intensifie – ce qui est très probable – cette fois-ci, elle en crèvera) qu’on peut ne plus avoir envie de supporter ou subir.  Ou par la nécessité d’une vision, autant que faire se peut, globale de ce qui va suivre et affecter nos modes de vie à tout les niveaux, par simple effet domino: plus encore dans le domaine d’un cinéma pris entre le marteau et l’enclume de ses fondations culturelles et industrielles. Comment l’activité des salles va-t-elle reprendre ? Seront-elles tributaires des mouvements géopolitiques qui vont peser par un biais ou un autre sur la fabrication et la diffusion des films, sur leur contenu? Comment gérer le chantier capital des renouvellements de public (si les seniors sont décimés qui ira en salles ? Les jeunes encore plus confirmés par la crise et le confinement dans leur rapport aux écrans, seront-ils définitivement perdus pour les salles ?) ? Les dérogations pour les sorties en VOD donneront-elles des résultats influant sur une nouvelle chronologie des médias ou non ? Quel impact va avoir le calendrier fluctuant des gros festivals sur l’économie du cinéma ? Etc, etc, le flot de questions est sans fond.  Sans compter donc l’impact psychologique qu’aura provoqué cette sur les critiques et leur écriture ou leur manière de voir les films. Avant tout ,au delà de considérations professionnelles, il y a la nécessité de refonder les choses, en partant de la base, des masses et non du pouvoir en place tant qu’il sera mû par un ADN continuant à penser jusqu’à l’aberrant, que la solution est dans l’économique. C’est probablement des plus utopique au vu du fonctionnement du monde actuel, propice à reproduire exactement, voire en pire, les mêmes mécanismes et les mêmes réflexes défensifs que lors des crises précédentes, mais il y a dans celle-ci la possibilité d’une mise à plat totale et d’une réinvention des modèles -qui étaient déjà à bout de souffle ou périmés avant l’irruption du COVID-19 – même si elle ne se passera pas sans casse. Le futur est plus que jamais passionnant à imaginer, à concevoir… mais déjà particulièrement flippant sur pas mal de points.

Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.