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[Chronique 6] Marie Vermillard, cinéaste

Aux Fiches du Cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Marie Vermillard est réalisatrice. Elle est notamment l’auteure de Lila Lili, Petites révélations et, avec Joël Brisse, Suite parlée – Récits de souvenirs enfouis

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ? Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ? Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

Chères Fiches du Cinéma,

Il y a plus de 20 ans j’ai choisi de vivre en partie dans un village, au fil du temps cette partie est devenue la plus importante. Ici à Pompignan, le confinement n’a pas été un électrochoc, une rupture, ma rue conduit à deux chemins, l’un va au cimetière, l’autre traverse les vignes et mène à la garrigue, chacun dans le village y passe à un moment, discussions par la fenêtre. Je ne suis pas sevrée de visages, j’aime regarder les autres, je fais des croquis filmés que je partage avec ceux qui vivent ici, toute circonstance est bonne pour saisir les rites de cette petite communauté. Avec ce confinement pas de rupture violente comme cela semble être le cas pour les citadins pris dans le mouvement professionnel et social. La communauté du village nous dé-professionnalise, nous dé-classocialise, aucun angélisme : ici il y a ceux qui travaillent dur et ceux dont les familles sont nanties depuis des générations, ceux qui viennent du Portugal pour extraire la pierre de la carrière, ceux qui travaillent la terre et ceux qui prennent leur voiture pour rejoindre la ville chaque jour. On se voit, on se parle, on se regarde, on s’aime ou pas, mais on vit ensemble. Le choc vécu par ceux de la ville, souvent cloisonnés dans leur classe sociale, leur profession, leur génération, leurs affinités, leur quartier, n’a pas eu lieu ici.

Puis-je répondre à vos questions si liées à un statut professionnel ? Le cinéma est dans ma vie mais la sphère professionnelle du cinéma non. Ici je suis Marie, pas une réalisatrice, beaucoup ne connaissent pas mes films, personne pour me dire “alors, ce confinement, quelles conséquences sur ton travail ?”, ça n‘a aucun sens pour eux, pourtant ils savent que je filme tout le temps et ils regardent mes croquis pompignanais avec intérêt, ils tombent parfois par hasard sur mes autres films, les professionnels, certains vibrent, victoire ! d’autres disent, c’est spécial hein ! et ça s’arrête et c’est bien ainsi. Ils prennent ce qu’ils ont à prendre. Quand je réalise, je ne lâche rien mais après je laisse vivre… Mon problème ou ma chance est que mes passions sont multiples : l’homme qui partage ma vie, le paysage, la beauté, les animaux, la cuisine, le rire, la justice, les visages, le vin, les amis, ce village et ceux qui l’habitent, ce que je filme, vraies productions ou croquis, même intensité, même excitation, même folie, même maniaquerie, même jouissance. Les films que je regarde sont peu nombreux à me bousculer, de temps en temps jaillit un film étonnant et détonnant venu du fond d’un être de chair, et là : leçon de modestie. Ici personne à qui parler du cinéma, c’est un territoire secret que je partage avec mon compagnon ou avec certains visiteurs ou bien j’attends mes séjours à Paris ou les festivals, les rencontres cinématographiques, pour en découdre avec ceux qui ont la même maladie.

Vous me demandez où j’en suis, et bien depuis douze ans j’ai enterré 5 scénarii de films longs dans des tiroirs après passage dans les commissions, auprès des télévisions avec souvent ce que j’appelle le résultat Poulidor : pas loin mais pas bon. J’ai eu des producteurs différents, compétents, je passais quelques étapes et puis le mur, pouf, dans le tiroir, pas moyen de trouver l’argent nécessaire. Je ne m’arc-boute pas devant mes défaites, je réalise des films autrement, ce qui me permet d’être en colère mais sans aigreur ni dépression. J’apaise mes désirs avec des films, courts, moyens métrages, des films croquis, des films essais, je n’arrête pas de tourner, de monter, j’ai la chance d’être parfois accompagnée par une production, toujours soutenue par des techniciens et des acteurs fidèles, et de montrer.

Je suis un peu confinée depuis plusieurs années dans un hors champ professionnel mais je n’accuse personne, mes désirs, mes goûts m’isolent, ça fait longtemps que je dis que je n’aime pas l’époque et elle me le rend. Une époque où est mis à mal tout ce qui a valeur à mes yeux. C’est vrai pour la vie comme pour le cinéma. Le cinéma n’est pas forcément narratif, pas forcément sociétal, pas forcément artiste, pas forcément populaire, pas forcément élitiste, pas forcément commercial, pas forcément défini par un seul adjectif. Le cinéma dans mes rêves est une multitude de parcelles de vérité(s) : l’expérience de chacun mise à nue. Des films comme des lunettes subjectives débarrassées le plus possible des objectifs dictés par tout pouvoir médiatique, politique, clanique, communautaire ou élitiste.

Les grands, les très grands cinéastes de ces 20 dernières années passent à travers les mailles du filet et nous vivons avec le regard de Nuri Bilge Ceylan, Jia Zhangke, Quentin Tarantino, Kelly Reichardt, Wang Bing… Stop, je ne citerai pas les Français(e)s de cette trempe mais il y en a, et puis aussi des cinéastes méconnus venant de toutes les parties du monde qui continuent à tisser comme ils peuvent (l’Acid a mis en lumière quelques pépites).

Ces derniers mois je n’ai pas pu m’empêcher de repêcher un vieux désir, un récit moyenâgeux drôle et philosophique à la fois, je veux que ce film existe, il est depuis longtemps dans ma vie, des producteurs bienveillants et capables m’ont soutenue, j’ai trouvé une partie de l’argent mais jamais assez pour le réaliser. Autre question que je me pose : quand on a un désir de film depuis longtemps, est-ce que cela rend le film obsolète, est-ce qu’il perd de la valeur ? Je dis ça parce que j’ai souvent senti qu’existait une suspicion de ce genre dans le milieu. Ce film j’y tiens tellement que j’y reviens toujours. Ces derniers temps j’ai travaillé avec Noëlle Renaude, dramaturge et écrivaine très sensible à ce film, nous l’avons rendu plus vif, plus ramassé, je ne lâche pas, je suis en quête d’une production et j’ai encore envie de croire qu’il existera.

Marie Vermillard

Merci les Fiches !

Je joins un mini croquis de confinement pompignanais :

Confinement from Marie Vermillard on Vimeo.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.