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[Chronique 3] Murielle Joudet, critique

Aux Fiches du cinéma, comme partout, le coronavirus nous a mis au chômage technique. Alors, pour continuer autrement, nous avons voulu chroniquer ce temps de latence, en donnant la parole à différents professionnels du cinéma, pour savoir où est le cinéma quand il n’est plus dans les salles, ce qu’il fait quand il ne peut plus se faire, bref comment chacun vit individuellement cette situation inédite.

Murielle Joudet est critique de cinéma, notamment pour Le Monde et Les Inrockuptibles. Elle anime l’émission « Dans le film » sur le site Hors Série. Elle est l’auteur de « Isabelle Huppert, vivre ne nous regarde pas » (Capricci, 2018)

Sur quoi travailliez-vous quand est arrivé le confinement ?

Mes semaines commençaient à s’alléger un peu, j’avais moins de travail et je commençais à en profiter pour avancer sur un livre que j’écris. Puis j’ai eu une grippe (je crois), puis le confinement est arrivé.

Quelles implications professionnelles et économiques a ou va avoir l’épidémie pour vous ? 

C’est assez simple, s’il n’y a plus de films au cinéma alors je n’ai plus de travail. Plus de Cercle, plus de Dispute, dans les rédactions les pages culture sont réduites donc le travail des salariés suffit à le couvrir pour le moment. Tous mes employeurs et mes collègues envoient des messages chaleureux, on sent l’envie que l’insouciance et les films reviennent vite. Ce quotidien où la chose la plus importante est de discuter et d’écrire sur les films.

Pour le moment j’éprouve ce que veut dire être « précaire », état qui est inhérent au statut de pigiste. Ca reste toujours un peu virtuel la précarité, c’est lié à un horizon incertain, à un pépin qui peut arriver, des opportunités de travail qui disparaissent. Là ça devient le présent. Quand on est vraiment installé dans le statut de pigiste on s’organise économiquement, on met de côté pour les éventuelles catastrophes, enfin c’est mon cas. Mais je n’avais jamais imaginé qu’une vraie catastrophe comme celle-ci allait arriver, un genre d’énorme bug de l’an 2000 pour toute la profession. Je me demande comment ça se passe pour les distributeurs, les réalisateurs qui allaient vivre leur premier Cannes ou enfin pouvoir montrer leur film dans un festival. Ca doit être rageant.

Des solutions se mettent-elles déjà en place pour s’adapter à ces bouleversements ?

Je crois qu’il est question de quelque chose au Monde. Selon la longévité des pigistes je crois qu’on aura peut-être droit à du chômage. Je suis très mal informée et je ne connais pas bien mes droits. Il faudrait que je fasse des démarches mais je n’ai ni la force ni l’envie et les rédactions sont sous l’eau, je vais donc attendre un peu.

Est-ce que vous travaillez pendant le confinement : à quoi et comment ?

Pour l’instant non, je n’y arrive pas et je ne me force pas. J’essaye de mettre de côté ma culpabilité et d’habiter ce vide. Malgré ma précarité et l’incertitude de ma condition je vis un confinement plutôt bourgeois : je lis, je regarde des films, je ne manque de rien et je ne suis pas obligée d’aller sur mon lieu de travail ou de prendre les transports. Ca reste très confortable.

Est-ce que la réclusion forcée vous paraît propice à l’écriture, à la création, ou est-elle au contraire une entrave ?

En un sens c’est une opportunité pour des gens privilégiés oui. Je suis étrangement précaire et en même temps privilégiée. C’est pour nous l’occasion de s’arrêter, de se rappeler à quoi ressemble le vide, l’ennui, de retrouver un genre de solitude un peu adolescente et irresponsable – surtout quand on n’a pas d’enfant. J’avance dans mes lectures, je découvre de nouveaux cinéastes. D’ici quelques jours je me forcerai à reprendre l’écriture même si le problème c’est que, actuellement, tout est frappé d’inanité. Ce qui est normal et presque sain je trouve. Des attachés presse communiquent sur des films qui sortent en mai mais je suis incapable de penser à mai ou de regarder un film récent dans l’optique d’écrire dessus ; je n’arrive pas à leur répondre.

Je suis à l’arrêt mais avec en face, virtuellement, des gens qui triment, meurent, angoissent, et ma propre vacance est encerclée par ce chaos, donc je ne peux pas me sentir « en vacances », ou en état d’écrire, de me détendre, de théoriser – je trouverai ça un peu obscène d’être opérationnelle. Je peux regarder un film mais je ne peux pas produire d’idées. Puis à un moment je m’ennuierai tellement que je m’en tiendrai à une ignorance méthodologique de la situation actuelle pour pouvoir avancer. Pour le moment je suis astreinte à me sentir solidaire et donc à ne pas avancer sur mes projets personnels. Je dois être paralysée et sous tension comme le pays.


Chaque illustration des articles des Chroniques du cinéma confiné est choisie et envoyée par l’intervenant lui-même.