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Cartoon Movie 2020 : 3 questions à…

Alors que s’ouvre ce 3 mars la 22e édition du “Cartoon Movie”, forum de coproduction du long métrage, au cours duquel auteurs et producteurs exposent leurs projets de films et rencontrent financeurs et diffuseurs, on apprenait par voie de presse (un article du magazine professionnel “Le film français” en date du 21 février) que le Tribunal de commerce de Paris avait prononcé, le 7 février, la liquidation judiciaire de la société de production Prima Linea.

Petite déflagration dans le milieu du cinéma d’animation, où l’entreprise fondée en 1995 par Valérie Schermann et Christophe Jankovic avait acquis ses lettres de noblesse, en développant un line-up à l’élégance artistique indéniable, des débuts avec {Loulou et autres loups}, autour du personnage de “littérature jeunesse” créé par Grégoire Solotareff, au tout dernier La Fameuse Invasion des ours en Sicile, de Lorenzo Mattotti, en passant par Peur(s) du noir, film collectif, ou encore Zarafa, de Rémi Bezançon et Jean-Christophe Lie.

Dans la suite de l’article, Valérie Schermann précisait qu’elle avait expliqué au juge qu’“il y a un moment où ce n’est plus possible (et que) les diffuseurs et les distributeurs recherchant principalement des gros films à l’américaine, il n’y a plus assez d’argent pour continuer à faire des films plus singuliers, novateurs avec les moyens suffisants.” Une déclaration qui ne manque pas de résonner avec les mots de la productrice, en introduction de la présentation officielle de La Fameuse Invasion des ours en Sicile, l’année dernière au Festival d’Annecy, où elle avait exhorté auteurs et producteurs à créer des œuvres à “l’inspiration européenne”, en réaction, peut-on le supposer, à la projection, en séance d’ouverture du festival, du franchisé Playmobil, le film, long métrage hexagonal dont la créativité – les guillemets ne seraient-ils pas, ici, de mise ? – semblait devoir se réduire à un éhonté “copier/coller” – une certaine réussite dans le genre en moins – des recettes narratives et visuelles des blockbusters 3D hollywoodiens.

On finira, de fait, cette évocation de la fin sans appel de Prima Linea par une triste ironie du sort : en effet, à l’heure où ses deux fondateurs ont ainsi fait le choix de se concentrer désormais sur l’unique activité de “producteur exécutif”, à travers leur structure “3.0 Studio” (créée à l’époque de la fabrication de La Tortue rouge, de Michael Dudok de Wit) ; Valérie Schermann et Christophe Jankovic se retrouvent nommés aux “Cartoon Tributes” (remis à l’occasion du “Cartoon Movie”) pour le titre du “Producteur européen de l’année”. Une récompense qui, si elle leur était finalement attribuée, ne manquerait pas d’avoir un goût amer…

(Ultime précision : si, dans les trois questions posées ci-après à quelques “acteurs” du secteur, cette information toute récente n’est pas évoquée – elle n’était pas publiquement connue au moment où nous avons sollicité nos contributeurs – elle risque cependant, à la manière d’une image subliminale, d’imposer subrepticement sa présence dans cette évocation de l’état du monde de l’animation à quelques heures de l’ouverture de l’édition 2020 de la manifestation.

(Propos recueillis par Francis Gavelle)

Trois questions à… Rémi Chayé, auteur-réalisateur

Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary, de Rémi Chayé (Maybe Movies & Nørlum).

1 – Que représente de spécifique, pour vous, le “Cartoon Movie”, dans le calendrier des rendez-vous de l’animation ? Pourquoi y venez-vous ou pas ? Avec quel(s) projet(s) ?

Que ce soit pour Tout en Haut du Monde ou pour Calamity, les présentations que nous avons faites au “Cartoon Movie” ont toujours été déterminantes. Je pense que cela est lié à la façon dont est conçu l’événement avec la présence de tous les investisseurs et le regard panoramique sur les longs métrages européens, ainsi que la présentation publique de multiples projets de films.

2 – Présentés lors de l’édition 2019 en “sneak preview” (avant-première), des films comme J’ai perdu mon corps, Buñuel après l’âge d’or ou L’extraordinaire voyage de Marona avaient suscité, au vu des extraits présentés, un réel enthousiasme de la part des participants au “Cartoon Movie”. Cependant, malgré un parcours en festivals de belle tenue, ces longs métrages ont peiné à rencontrer le public, à l’occasion de leur sortie en salle.

Quels leviers (réglementaires, financiers, artistiques,…) vous sembleraient-ils nécessaires de mettre en œuvre pour qu’un cinéma d’animation d’auteur existe de manière pérenne – et non pas comme une surprise d’exploitation – et sans courir le risque de voir ce cinéma singulier finir étiqueté “film de festival” ?

Je crois que notre principale difficulté est la notoriété. Il est par exemple quasiment impossible, pour les longs métrages d’animation, d’accéder aux talk-shows. On prétend que le minimum requis est d’avoir des acteurs connus dans le casting, mais cela ne suffit souvent pas.

Je me rappelle d’une présentation de Tout en Haut du Monde au cinéma “L’Atalante” de Bayonne. Quelques classes de primaire étaient venues voir le film. Chocolat, le film de Roschdy Zem, avait fait tous les talk-shows de la semaine, avec un sujet qui n’était pourtant pas destiné aux enfants. Et c’était de ce film, dont les enfants se parlaient entre eux.

D’un autre côté, les gros films des studios américains arrivent avec une puissance inégalable.

Le combat est donc très inégal.

Je n’ai pas pour autant de solution à ce problème. Je crois avoir intégré l’idée que c’était déjà perdu !

Notre seule chance est le système de collecte sur le ticket de cinéma et de redistribution par le CNC. Sinon, nous aurions déjà disparu comme dans la plupart des autres pays européens.

3 – Utopique ou réaliste, quel est, de fait, votre vœu le plus cher, dans la décennie qui s’ouvre, pour l’avenir du cinéma d’animation ?

Aïe, aïe aïe, quelle question !

Je me trompe peut-être mais le cinéma d’animation existe bel et bien, il s’enracine dans les esprits. Il reste un medium passionnant et riche. Il a résisté et résistera. Il s’adaptera à tous les médias et à toutes les formes de diffusion, parce qu’il y aura toujours des passionnés pour créer avec des trucs qui bougent. A-t-il besoin de mes vœux les plus chers ?

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Trois questions à… Ron Dyens, producteur (Sacrebleu Productions)

Sirocco et le Royaume des Courants d’Air, de Benoît Chieux (Sacrebleu Productions).

1 – Que représente de spécifique, pour vous, le “Cartoon Movie”, dans le calendrier des rendez-vous de l’animation ? Pourquoi y venez-vous ou pas ? Avec quel(s) projet(s) ?

L’évolution du “Cartoon Movie” est intrinsèquement liée à celle du long métrage d’animation. Et vice-versa. Plus le cinéma d’animation se développe, et plus le “Cartoon Movie” reçoit des projets. Et se développe donc.

Et plus le “Cartoon Movie” amène des décideurs, plus les projets de films sont vus et donc potentiellement aidés.

Les deux grandissent donc de manière concomitante.

Le “Cartoon Movie” est ainsi un évènement incontournable pour un producteur. Il va aussi donner une tendance sur les publics que le marché va cibler à terme (films pour enfants, pour familles, ou pour ado-adulte), mais aussi sur les techniques qui seront davantage privilégiées dans les années à venir (plus de la 2D ou de la 3D, techniques mixtes…)

2 – Présentés lors de l’édition 2019 en “sneak preview” (avant-première), des films comme J’ai perdu mon corps, Buñuel après l’âge d’or ou L’extraordinaire voyage de Marona avaient suscité, au vu des extraits présentés, un réel enthousiasme de la part des participants au “Cartoon Movie”. Cependant, malgré un parcours en festivals de belle tenue, ces longs métrages ont peiné à rencontrer le public, à l’occasion de leur sortie en salle.

Quels leviers (réglementaires, financiers, artistiques,…) vous sembleraient-ils nécessaires de mettre en œuvre pour qu’un cinéma d’animation d’auteur existe de manière pérenne – et non pas comme une surprise d’exploitation – et sans courir le risque de voir ce cinéma singulier finir étiqueté “film de festival” ?

Vaste question ! Les Hirondelles de Kaboul a quant à lui marché ; donc il existe une possibilité que les films d’auteur ou de niche puissent trouver un public.

Avant de penser à trouver des solutions, il est important de ne pas non plus ghettoïser l’animation et la montrer du doigt, quand elle ne marche pas suffisamment. Il existe des accidents industriels bien plus graves et répétés dans le long métrage en prise de vue réelle, avec des budgets beaucoup plus importants parfois. Surtout en 2020.

Pour revenir à la question, il existe plusieurs réponses à apporter. D’abord le lent cheminement (nécessaire) d’acceptation qu’un film d’animation ne doit plus être considéré comme un dessin animé, mais comme un film au même titre qu’un film en prise de vue réelle (ça c’est fait) et qu’il peut s’adresser également à des adultes si nécessaire (c’est en cours).

Ensuite il y a la question de la force de frappe du marketing et donc du distributeur. On voit bien que des Memento / StudioCanal ou même Mars, avec le dernier Ocelot, peuvent tirer les entrées vers le haut. Peut-être faut-il davantage copier le modèle de sortie des films en prise de vue réelle, ou alors faire un travail plus spécifique propre au cinéma d’animation : plus “terrain”, plus en fonction des thèmes dégagés par le(s) sujet(s) du film.

Dans tous les cas, je pense que le ratio des films d’animation, qui continuent leur carrière dans les programmes “école et cinéma”, est supérieur à celui du “live”, même si les entrées ne sont pas assez prises en considération au niveau de leurs visibilités.

Et puis, pour finir, il y a l’offre, ne l’oublions pas. Aujourd’hui elle est pléthorique, comme celle des films en prise de vue réelle. Les films se font donc également concurrence et restent peu sur le marché. Quand on sait que, pour un film d’animation arty “enfants”, il n’y a que les séances “MSD” (mercredi-samedi-dimanche) et celles de la journée qui comptent, cela réduit évidemment la voilure du nombre des entrées.

3 – Utopique ou réaliste, quel est, de fait, votre vœu le plus cher, dans la décennie qui s’ouvre, pour l’avenir du cinéma d’animation ?

J’aurais tendance à dire : reconnaissance par la profession qu’un film d’animation est avant tout un film, donc “déghettoïsation” de la spécificité de l’animation peut être. En espérant que le reste suivra.

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Trois questions à… Xavier Kawa-Topor, délégué général de la “NEF Animation (Nouvelles écritures pour le film d’animation)”

{lien : https://nefanimation.fr/}

1 – Que représente de spécifique, pour vous, le “Cartoon Movie”, dans le calendrier des rendez-vous de l’animation ? Pourquoi y venez-vous ou pas ? Avec quel(s) projet(s) ?

En tant qu’association dédiée à la recherche et à la création, organisatrice de résidences, ateliers et rencontres professionnels sur les enjeux créatifs de l’animation aujourd’hui, la NEF Animation, même si elle n’a pas d’utilité directe à être présente au “Cartoon Movie” suit attentivement chaque édition. Le “Cartoon Movie” est en effet le lieu essentiel pour prendre connaissance des projets de longs métrages en cours et porter un regard prospectif sur les tendances créatives à venir.

2 – Présentés lors de l’édition 2019 en “sneak preview” (avant-première), des films comme J’ai perdu mon corps, Buñuel après l’âge d’or ou L’extraordinaire voyage de Marona avaient suscité, au vu des extraits présentés, un réel enthousiasme de la part des participants au “Cartoon Movie”. Cependant, malgré un parcours en festivals de belle tenue, ces longs métrages ont peiné à rencontrer le public, à l’occasion de leur sortie en salle.

Quels leviers (réglementaires, financiers, artistiques,…) vous sembleraient-ils nécessaires de mettre en œuvre pour qu’un cinéma d’animation d’auteur existe de manière pérenne – et non pas comme une surprise d’exploitation – et sans courir le risque de voir ce cinéma singulier finir étiqueté “film de festival” ?

Les trois films cités ont eu, en salles, des carrières différentes qui ne sont pas tout à fait comparables, ni au regard des stratégies de sortie, du public visé, ou de leur modèle économique. Si l’on se garde d’une généralisation hâtive, force est malgré tout de constater que pour un long métrage d’animation d’auteur, rencontrer son public dans les salles de cinéma en France reste aujourd’hui incertain, qu’il s’agisse en définitive de films pour adultes ou familiaux. Je crois que le levier prioritaire pour faire évoluer cette situation, à moyen terme, est une politique des publics ambitieuse, passant notamment par la formation des médiateurs et la reconquête par les salles de cinéma du public jeune (ado et adulte), culturellement plus sensible à l’animation.

3 – Utopique ou réaliste, quel est, de fait, votre vœu le plus cher, dans la décennie qui s’ouvre, pour l’avenir du cinéma d’animation ?

Je crois que l’enjeu principal est que l’animation cesse d’être perçue comme un “genre”, ce qu’elle n’est pas, pour être reconnue comme du cinéma à part entière. Ce qui se traduirait, par exemple, par la fin de catégories propres à l’animation dans les festivals ou aux Césars où l’on pourrait voir plus fréquemment des films d’animation concourir pour la meilleure mise en scène, le meilleur montage, la meilleure adaptation, la meilleure musique, etc…

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Trois questions à… Mickaël Marin, directeur du Festival du film d’animation d’Annecy et de CITIA (Cité de l’image en mouvement d’Annecy)

{lien :https://www.annecy.org/}

1 – Que représente de spécifique, pour vous, le “Cartoon Movie”, dans le calendrier des rendez-vous de l’animation ? Pourquoi y venez-vous ou pas ? Avec quel(s) projet(s) ?

A l’instar du Mifa (ndlr : Marché international du film d’animation), le “Cartoon Movie” est un événement majeur de l’industrie. Il est pour nous un incontournable, d’autant plus qu’il est idéalement placé sur le calendrier. Il nous permet de découvrir des projets que nous aurons plaisir à accueillir à Annecy dans quelques années et de finaliser les dernières participations pour l’édition à venir que ce soit pour les sessions de WIP (ndlr : work in progress), la sélection officielle ou les avant-premières. Je ne peux que saluer le travail de Marc, d’Annick et de toute l’équipe de “Cartoon”1. Le long métrage d’animation s’est fortement développé ces dernières années et le “Cartoon Movie” a une grande part de responsabilité dans ce succès.

2 – Présentés lors de l’édition 2019 en “sneak preview” (avant-première), des films comme J’ai perdu mon corps, Buñuel après l’âge d’or ou L’extraordinaire voyage de Marona avaient suscité, au vu des extraits présentés, un réel enthousiasme de la part des participants au “Cartoon Movie”. Cependant, malgré un parcours en festivals de belle tenue, ces longs métrages ont peiné à rencontrer le public, à l’occasion de leur sortie en salle.

Quels leviers (réglementaires, financiers, artistiques,…) vous sembleraient-ils nécessaires de mettre en œuvre pour qu’un cinéma d’animation d’auteur existe de manière pérenne – et non pas comme une surprise d’exploitation – et sans courir le risque de voir ce cinéma singulier finir étiqueté “film de festival” ?

C’est un enjeu fort pour le secteur et Annecy pèsera de tout son poids pour que le grand public prenne autant de plaisir en salles que celui ressenti par les festivaliers à travers le monde. Plusieurs leviers sont indispensables pour atteindre cet objectif. Le travail doit s’effectuer de l’éducation à l’image à l’exploitation en salle, pour que le public appréhende au mieux ces nouveaux territoires d’expression dont s’est emparée l’animation.

Il me semble également que le temps long de la production d’un film d’animation doit être mieux utilisé en termes de promotion, de sensibilisation du public autour d’une œuvre, d’un univers. Cela implique pour le producteur et le distributeur qu’ils puissent ensemble susciter le désir autour d’un film tout au long du process de fabrication, en utilisant la formidable matière disponible.

Cependant je ne considère pas que le parcours en salle de J’ai perdu mon corps est un échec. C’est un premier film et son parcours est incroyable. Est-ce que qu’on se poserait la même question pour un premier film en vue réelle qui reçoit un bel accueil critique sans rencontrer son public en salle ? L’exigence est très forte pour le cinéma d’animation. Il faut savoir prendre du recul pour analyser véritablement les performances et les remettre dans un contexte plus global.

3 – Utopique ou réaliste, quel est, de fait, votre vœu le plus cher, dans la décennie qui s’ouvre, pour l’avenir du cinéma d’animation ?

Que l’animation ne soit définitivement plus considérée comme un genre mais comme du cinéma à part entière qui utilise une palette incroyable de techniques. Nous vivons un véritable âge d’or du cinéma d’animation. Il nous faut capitaliser et encourager cette dynamique.

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Trois questions à… Florence Miailhe, auteure-réalisatrice

La Traversée, de Florence Miailhe (Les Films de l’Arlequin, XBO Films, Balance Film & MAUR Film).

1 – Que représente de spécifique, pour vous, le “Cartoon Movie”, dans le calendrier des rendez-vous de l’animation ? Pourquoi y venez-vous ou pas ? Avec quel(s) projet(s) ?

C’est le quatrième rendez-vous du projet {La Traversée}  avec le “Cartoon Movie”. Le film a été présenté à chacune de ses étapes de production. De mon côté, l’exercice m’a toujours paru difficile. Dans ma façon de travailler, je commence par des croquis pour aller petit à petit, et dans le cours de la réalisation, vers l’image finalisée qui sera celle du film : un processus de création qui est assez atypique par rapport aux films d’animation plus classiques. C’est ce que j’ai fait pour mes courts métrages. Comment alors présenter en cours de route des images qui ne seront jamais tout à fait celles qu’elles seront au final, puisque elles seront réalisées directement sous la caméra avec une part importante d’interprétation ? C’est ainsi que j’ai réalisé mes courts métrages, mais comment convaincre que cela marchera aussi pour un long métrage, avec une équipe ? Comment convaincre que le film, avec un objectif “tout public”, très atypique dans la réalisation et la technique, va tenir la route ?

Pour nous tous l’enjeu est important puisque les producteurs, comme les distributeurs, comptent sur ce rendez-vous pour trouver des financements, des investisseurs… Je joue le jeu, pour eux, mais j’ai toujours été persuadée que mes images ou mes films défendaient mieux mon propos que mes paroles.

Toutefois, avoir été accompagnée tout au long du processus de financement par le “Cartoon Movie” est stimulant. Cela nous a aussi permis dans un moment de découragement de retravailler sur un  “teaser” et relancer notre désir de continuer.

Cette fois-ci, le film est terminé et je n’ai plus besoin de le défendre. C’est maintenant à lui de convaincre.

2 – Présentés lors de l’édition 2019 en “sneak preview” (avant-première), des films comme J’ai perdu mon corps, Buñuel après l’âge d’or ou L’extraordinaire voyage de Marona avaient suscité, au vu des extraits présentés, un réel enthousiasme de la part des participants au “Cartoon Movie”. Cependant, malgré un parcours en festivals de belle tenue, ces longs métrages ont peiné à rencontrer le public, à l’occasion de leur sortie en salle.

Quels leviers (réglementaires, financiers, artistiques,…) vous sembleraient-ils nécessaires de mettre en œuvre pour qu’un cinéma d’animation d’auteur existe de manière pérenne – et non pas comme une surprise d’exploitation – et sans courir le risque de voir ce cinéma singulier finir étiqueté “film de festival” ?

Du côté artistique, je dirai que les réalisateurs ont surtout besoin de confiance et de liberté. Et je pense que j’ai pu avoir les deux aussi bien du côté de la production que des partenaires une fois qu’ils se sont engagés dans cette aventure commune.

Du côté de la production, dans cette première expérience, une des difficultés a surtout été de trouver les financements privés qui sont indispensables pour obtenir les financements publics. Peut-être que pour aider les expériences singulières faudrait-il alléger encore la part du privé dans le financement total du film. De plus, ces films se font sur un temps très long et demanderaient une aide particulière.

De même, il est quasiment impossible de monter le film sans coproducteurs européens. L’autre grande difficulté, pour moi, a été de travailler avec une équipe dispersée sur trois pays, France, République tchèque, Allemagne, et de ne pas pouvoir y être présente simultanément. Je ne le regrette pas. L’expérience a été très stimulante et enrichissante, mais à quel prix pour la réalisatrice ! Si je devais refaire un long métrage un jour, le rêve serait de le faire avec une équipe plus restreinte et de pouvoir être présente physiquement tout du long de la réalisation des décors et de l’animation.

Pour se rendre compte de la richesse de ce cinéma, Il faut que de plus en plus de monde parle des films. Il faut produire des outils critiques, des analyses, des livres. Des associations comme l’AFCA, la NEF animation, œuvrent pour la reconnaissance de cet art. Là aussi, aider et encourager la publication d’ouvrages de référence peut contribuer à ce que les films d’animation soient connus et reconnus à la fois comme des films à part entière et aussi pour certains comme des expériences artistiques particulières.
Le travail de programmation mené, entre autres, par les salles d’art et essai permet de donner à ces films le temps de rencontrer un public varié. Il faut pouvoir sortir de la logique de rentabilité immédiate.

Qu’est-ce qu’un succès en salles pour des films de ce type ? A combien doit se monter le nombre d’entrées pour un film d’animation d’auteur qui a réussi à se faire avec un petit budget ? Ce qui est sûr, c’est que la vie des films d’animation est beaucoup plus longue que celles des “ autres films”. Ils ont souvent une seconde vie dans des circuits parallèles à ceux de la grande distribution. Peut-être, grâce à leur côté intemporel, sont-ils moins dépendants des modes du moment.

Par le biais de l’enseignement dans le cadre des établissements scolaires, il faut aussi continuer à développer une politique d’éducation à l’image, former le regard des jeunes spectateurs, faire tomber les préjuges sur le cinéma d’animation, faire découvrir sa richesse, montrer qu’il est en phase avec les problématiques actuelles de la société.

Les choses changent petit à petit et la voie a été ouverte. Les écoles d’animation font émerger chaque année de jeunes talents. L’animation française produit des films d’une grande qualité. Plus on arrivera à faire des films d’auteur, des films qui sortent des sentiers battus, et pour tous les publics, plus on pourra imposer l’idée que les films d’animation sont à leur place dans le cinéma en général et sont à même de parler de tous les sujets en y apportant qui plus est une autre dimension, celle de la création graphique, du dessin, de la peinture, de la sculpture…

3 – Utopique ou réaliste, quel est, de fait, votre vœu le plus cher, dans la décennie qui s’ouvre, pour l’avenir du cinéma d’animation ?

Que l’on remette des courts métrages avant les longs métrages, afin de continuer à montrer toute la diversité de la création en animation.

Que de nombreux auteurs continuent à faire de nombreux films dans les meilleures conditions possibles.

Alors pourquoi ne pas imaginer des laboratoires de création où des auteurs pourraient penser, et réaliser des films, longs ou courts, narratifs ou pas ; des studios de recherche d’écriture et de réalisation pour l’animation, financés et sans obligation de résultats.

Et que l’on puisse prendre le temps … le temps de faire.

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Trois questions à… Sabine Zipci, déléguée générale de l’AFCA (Association française du cinéma d’animation)

{lien :https://www.afca.asso.fr/}

1 – Que représente de spécifique, pour vous, le “Cartoon Movie”, dans le calendrier des rendez-vous de l’animation ? Pourquoi y venez-vous ou pas ? Avec quel(s) projet(s) ?

L’AFCA se déplace au “Cartoon Movie” depuis 2017 marquant l’orientation de l’association dans ses perspectives de soutien aux longs métrages d’animation. Ce forum de co-production est un rendez-vous intéressant pour prendre la température des projets de longs métrages en cours, notamment destinés à un public “adolescents” et/ou “adultes”. C’est, en outre, une photographie de l’animation européenne, dans son approche esthétique, ses thématiques, ses motifs récurrents ou encore son modèle économique.

Enfin, c’est un événement propice pour rassembler des informations précieuses auprès des sociétés de production dans un espace-temps donné. On sait que la convivialité participe de beaucoup dans le travail de réseau indispensable pour permettre à l’AFCA de poursuivre ses missions de promotion et d’accompagnement des œuvres.

2 – Présentés lors de l’édition 2019 en “sneak preview” (avant-première), des films comme J’ai perdu mon corps, Buñuel après l’âge d’or ou L’extraordinaire voyage de Marona avaient suscité, au vu des extraits présentés, un réel enthousiasme de la part des participants au “Cartoon Movie”. Cependant, malgré un parcours en festivals de belle tenue, ces longs métrages ont peiné à rencontrer le public, à l’occasion de leur sortie en salle.

Quels leviers (réglementaires, financiers, artistiques,…) vous sembleraient-ils nécessaires de mettre en œuvre pour qu’un cinéma d’animation d’auteur existe de manière pérenne – et non pas comme une surprise d’exploitation – et sans courir le risque de voir ce cinéma singulier finir étiqueté “film de festival” ?

Vaste sujet auquel je vais tenter de répondre du point de vue de la diffusion, qui est au cœur des actions de l’AFCA.

Les productions récentes citées ont en effet eu une belle reconnaissance, notamment dans la sphère de l’animation, voire au-delà pour certaines. Que ces films voient le jour est déjà une excellente nouvelle. Qu’ils puissent trouver leur public est un objectif majeur pour les années à venir.

Pour l’atteindre, un travail de fond doit être opérer sur deux niveaux au moins. Je reprendrai ici quelques éléments qui font suite aux réflexions issues des échanges de l’AFCA avec plusieurs professionnels investis dans les groupes de travail menés ces deux dernières années autour de ces enjeux de diffusion.

Premièrement, il est nécessaire de poursuivre le travail mené auprès des acteurs du marché (y compris les financeurs) pour les convaincre de la légitimité de l’animation dans le 7e art, les sensibiliser à la complexité de son financement en amont, à la singularité de ses univers et de ses esthétiques ainsi qu’aux enjeux de sa diffusion. L’objectif : défendre une véritable production européenne, de qualité et ambitieuse.

Deuxièmement, il faut continuer de développer des actions auprès des spectateurs qui, outre les propositions pour le très jeune public, vont se diriger davantage vers les œuvres plus “mainstream”, avec une force de frappe en communication et en marketing beaucoup plus importante et de fait, difficile à concurrencer. Quant à ceux habitués à voir du cinéma dit “d’auteur”, nombre d’entre eux montrent encore une forme de résistance à l’animation, toujours associée au jeune public ; un écueil persistant contre lequel il faut lutter.

Ces deux aspects sont concomitants à un enjeu transversal plus général et aujourd’hui crucial : le changement des modes de diffusion des œuvres et de leur consommation sur les différents écrans par les spectateurs, notamment les dernières générations.

Il existe en France une véritable saturation des écrans autour des mêmes œuvres, laissant peu de place à des films plus atypiques, dans lesquelles s’inscrivent les films d’animation d’auteur. N’oublions pas, par ailleurs, que les plateformes investissant dans les longs métrages de cinéma d’auteur, limitent de plus en plus la diffusion dans les salles de ces œuvres, sur la plupart des territoires négociés, notamment en Europe. La salle est et sera toujours à travailler mais il ne faut donc surtout pas oublier les canaux digitaux.

Partant de ces constats, certes complexes, il devient indispensable de trouver des leviers pour nourrir l’appétence des publics pour le cinéma d’animation d’auteur.

Les sociétés de productions et certains distributeurs mettent déjà en place un certain nombre d’outils à l’attention des publics et/ou des salles, pour anticiper, le plus tôt possible, l’accompagnement des œuvres. En parallèle, il s’agirait d’approfondir le travail avec les exploitants, en lien permanent avec les distributeurs, pour les informer très en amont des productions, les inciter à programmer ces “films singuliers”, les accompagner au moment de leur diffusion, sans oublier de former les médiateurs présents dans les différents réseaux de salles. Donner une plus-value à la simple projection par un plus fort accompagnement des équipes de films (et pas seulement par les auteurs.rices) est un axe à poursuivre.

En parallèle, se reposer sur des publics prescripteurs (habitués de la salle ou des festivals, influenceurs sur les réseaux sociaux) pourrait être un levier supplémentaire. Et à terme, pourquoi ne pas imaginer (dans une optique similaire aux actions de l’ACID), la création d’un réseau de salles solidaires à l’animation avec un engagement de programmation autour d’œuvres labellisées ou bien encore un collectif d’amateurs engagés ?

Ces actions culturelles ne pourront être réalisées sans un appui constant des pouvoirs publics, déjà investis dans la création des œuvres. Il reste absolument indispensable d’accompagner ce travail d’éducation à un cinéma dit “singulier” et de soutenir les structures intermédiaires (associations, festivals, réseaux de salles…), aujourd’hui essentielles pour les mener à bien sur tous les territoires. D’un point de vue plus local, c’est également une occasion pour les collectivités territoriales qui ont soutenu ces œuvres, de valoriser leur politique de soutien en favorisant leur diffusion dans leur territoire.

C’est via ce double levier (action culturelle et communication) que nous pouvons imaginer construire une culture du cinéma d’animation d’auteur.

3 Utopique ou réaliste, quel est, de fait, votre vœu le plus cher, dans la décennie qui s’ouvre, pour l’avenir du cinéma d’animation ?

Idéaliste, sans être utopiste, l’un de mes vœux serait que les auteurs.rices portant un projet de film d’animation à destination d’un public adulte aient de véritables perspectives de voir leur film aboutir, sans pour autant devoir porter un récit réaliste ou une approche documentaire. Je souhaiterais que la cible d’un film ne soit plus un frein à son financement, ni à sa diffusion. Et dans cet ordre d’idée, que les générations qui arrivent, et qui ont baigné dans les images animées, quelles qu’elles soient, ne fassent plus de distinction pour l’animation lorsqu’elles feront le choix d’aller au cinéma ou de regarder un film. En somme, que le film d’animation trouve sa légitimité à tous les niveaux : artistique, universitaire, économique, médiatique et culturel.

1 Association basée à Bruxelles et créée fin 1987 avec le soutien du programme MEDIA de la Commission Européenne, “Cartoon” organise, entre autres, les forums de coproduction “Cartoon Movie” (longs métrages) et “Cartoon Forum” (séries TV).

Marc Vandemeyer en est le directeur général, et Annick Maes la directrice des “Cartoon Movie” et “Cartoon Forum”.