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Saint Sandler

Newsletter du 5 février

 

Chers lecteurs,

Chers lecteurs,
 

En collant l’oreille à tel coquillage, on pourra entendre, si l’on fait preuve d’imagination, le roulis immémorial des mers et les exclamations de celles et ceux qui les sillonnèrent, de long en large et par le fond pour les moins chanceux ou les plus aventureux (est-ce une sirène au loin ? Ulysse, resserre tes liens !…), et si l’on écoute, la circulation arythmique de bancs de poissons décimés, le chassé-croisé des cargos et la rumeur d’un grand collier de déchets hydrocarburés se choquant en eaux de vaisselle ; en collant l’oreille à tel autre, on n’entendra peut-être rien.

Tels sont les films – semblables à des coquillages. (Nota bene : ne pas hésiter à commencer son papier par une métaphore bien sentie ; s’abstenir de l’expliciter ; laisser ainsi accroire que la métaphore est non solo pertinente, sed etiam plus puissante qu’on pouvait le penser ; partager un air entendu avec un lecteur qui, sans doute, n’y entend rien, ce qui d’ailleurs est bien normal et signe de santé mentale probablement ; noyer in fine le tout dans les locutions latines) Certains, les plus beaux, qui sont aussi plus rares – c’est le cas d’Uncut Gems, probablement le chef-d’œuvre des frères Safdie, d’ores et déjà disponible sur Netflix –, vaudront ainsi tout à la fois pour le contexte spécifique dont ils témoignent (un hic et nunc précisément circonscrit : le diamond district de Manhattan, un capitalisme terminal dont pourtant on ne voit plus la fin…) et pour les grandes figures qu’ils convoquent, en somme l’amalgame de l’ultra-contemporain et d’un ancien jamais caduc : ici la coupe franche d’un système économique qui est celui de notre temps – où seule compte l’ivresse du flux produit par des gains aussitôt changés en pertes, et inversement –, mais aussi les actes du saint qui le traverse.

Dans ma critique tout juste acceptable du splendide Good Time (Nota bene : se déprécier de temps à autre pour susciter l’empathie de son lecteur), leur précédent long métrage, j’évoquais le parcours de son anti-héros “s’ouvrant, l’une après l’autre, des lignes de fuite aussitôt condamnées et bricolant au gré des rencontres des combines douteuses, vouées à l’échec de tout évidence (c’est d’ailleurs, ajoutai-je, dans la tradition du film noir, l’une des règles tacites du contrat passé avec la poisse : chercher à en différer l’impact, c’est dans le même temps l’amplifier)”. (Nota bene : ne jamais hésiter, pour autant, à donner dans l’auto-citation) Belote, rebelote et contre-coinche avec Uncut Gems, dont le magnifique personnage, Howard Ratner (Adam Sandler), bijoutier endetté et joueur invétéré, multipliant les choix aberrants, s’y jette dans une même course effrénée à l’échec.

Mais Howard est plus qu’un éternel outsider, un beautiful loser (Nota bene : ne pas lésiner sur les italiques), une figure de film noir condamnée par la fatalité ou par les lois du genre. Le film n’est pas avare en morceaux de bravoure, à supposer d’ailleurs qu’il ne se résume pas à un seul, long, morceau de bravoure, mais une scène tout particulièrement, la plus belle d’entre toutes, met au jour la nature profonde du personnage. Contre toute attente, against all odds (Nota bene : de temps en temps, un anglicisme), Howard y semble tiré d’affaire – mais le voici qui, aussitôt, relance les dés, pour un pari plus fou encore, suicidaire même, que rien ne semblait justifier.

Ce geste idiot, d’une idiotie fondamentale, idiotie faite geste plutôt, est aussi un acte de foi, un grand pari métaphysique, le renouvellement d’une prière qui n’avait pas porté ses fruits, pas suffisamment tout du moins, comme si Howard, sans le savoir, voulait éprouver une présence à ses côtés. Comme s’il cherchait, dans ce fatras matérialiste dont il manie les fétiches – sacs de billets, diamants, bagouses –, le signe enfin probant de l’existence de Dieu, du soutien qu’en toute circonstance celui-ci lui témoignerait. Cette foi aveugle – quelle foi ne l’est pas, du reste ? – est aussi celle en un ordonnancement du monde par la fiction ; en l’espoir qu’à rebours de ses chances statistiques, des pronostics sportifs et de l’arithmétique la plus élémentaire, quelque chose échappe à la raison, et qui témoignerait d’une instance supérieure.

This is how I win”, décrète Howard en signant son (possible) arrêt de mort – si le film le dédit, ce n’est qu’en apparence. L’essentiel est ailleurs, c’est une quête d’absolu qui meut le personnage : aucune victoire ne vaudra jamais sa poursuite, et certaines dettes, ontologiques, sont impossibles à régler.

Moralité de l’histoire : sur le chemin du triomphe, ne vous laissez pas distraire par le succès. (Nota bene : finir sur une formule lapidaire, ni tout à fait adaptée, ni tout à fait étrangère, à ce qui aura précédé. Cela donnera sans doute à penser.) 

 

Thomas Fouet

Photo : Copyright Netflix

 

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