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Plogoff, des pierres contre des fusils

Quarante ans après, ce formidable documentaire pour lequel les auteurs se sont immergés six semaines durant dans le village de Plogoff, alors occupé par les gardes mobiles, n’a rien perdu de son militantisme et de son humanité. Passionnant et vivifiant.

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À la fin des années 1970, les habitants de Plogoff, petite commune du Finistère située à quelques encablures de la pointe du Raz, ont vent d’un projet de centrale nucléaire sur leur presqu’île. Ils se renseignent, font venir des spécialistes, et sont bien décidés à refuser. Nicole et Félix Le Garrec, qui arpentent et documentent depuis plusieurs années la Bretagne, apprennent que les Plogoffistes refusent l’enquête d’utilité publique et se rendent sur place avec leur caméra. Ils y resteront six semaines, logés chez l’habitant. Il en résultera ce formidable documentaire qui suit au jour le jour la lutte, parfois violente, entre les locaux et les gardes mobiles déployés dans la commune. Échaudés par les marées noires qui ont compromis la pêche, principale activité, et par les retours d’expériences de territoires où on a installé une centrale nucléaire (Fessenheim, Flamanville…) sans même attendre la fin de l’enquête d’utilité publique, on s’est empressés, sitôt les dossiers arrivés en mairie, de les brûler, déclenchant l’ire des pouvoirs publics décidés à mater cette poignée d’irréductibles Bretons.

Dès lors, tous les habitants se mobilisent. Comme les personnes âgées, les femmes sont en première ligne pendant la journée et ne manquent pas d’interpeller les jeunes gendarmes qu’on leur envoie – “Je pourrais être ta mère !”. La nuit, les habitants se rassemblent pour bloquer les routes, élevant des barricades de voitures et de granit. Petit à petit, la lutte s’intensifie, quelques villageois sont arrêtés, et à l’appel du maire, Jean-Marie Kerloc’h, à l’accent rocailleux, on reprend son lance-pierres… Leur potion magique ? Une solidarité et une ténacité sans failles. Quand on interroge une villageoise, elle est affirmative : “À Plogoff, tout le monde est contre la centrale”. Nicole et Félix ne filment pas que les combats. Ils montrent comment un village jusque-là très tranquille, où on se connaissait, sans plus, se mobilise. Comment des habitants qui n’avaient pas du tout l’âme de militants – des mères au foyer, des marins-pêcheurs, des militaires retraités… – le deviennent quand ils se sentent confrontés à une injustice. Le film est étoffé de très nombreux témoignages qui sont autant de cris d’amour pour ce territoire solidement attaché à ses traditions.

À travers cette galerie de personnages, depuis les jeunes très remontés jusqu’aux personnes âgées qui ne parlent qu’en breton, les Le Garrec filment l’âme du Finistère, et le montage alterne très intelligemment des séquences de manifestations collectives et les témoignages personnels, la violence et la douceur. C’est parfois insolite, parfois drôle, souvent émouvant, toujours bienveillant. Surtout, quarante ans après, Plogoff, dont cette version restaurée a été présentée à Cannes en mai dernier, résonne encore avec l’actualité. “Aujourd’hui, il y a toujours besoin de résister contre des projets dépassés, néfastes pour la planète”, confie Nicole Le Garrec.