Rechercher du contenu

“Je ne suis pas Melvil Poupaud”

Newsletter du 19 février

Chers lecteurs,

Tu crois que ça drague beaucoup, dans les orchestres classiques ?”, lui demande sa petite amie à la sortie de la Maison de la radio où ils assistaient, elle attentive, lui distrait, à un conte lyrique inspiré du Joueur de flûte de Hamelin.
Le premier violon et la soprano, reprend-elle, c’est sûr : ils se sont péchos.
Peine perdue : elle ne parviendra pas à le dérider. Depuis peu, il a la tête ailleurs : les César sont dans moins de deux semaines, et cette toute première nomination commence à lui peser.

Ces derniers temps il a fait tous les rêves sursignifiants de circonstance, autant de cauchemars dans lesquels, le grand soir enfin arrivé, il attend, assis dans le public de Pleyel parmi ses homologues acteurs – et systématiquement, la soirée tourne mal.
Sont nommés…”, dit ainsi Karin Viard, chargée de remettre le César. Elle cite cinq ou six noms, dont le sien. Le suspense est à son comble.
Et le César est attribué à…”, poursuit-elle. 
On l’appelle, c’est son heure de gloire, il monte sur scène – mais soudain on n’est plus certain de vouloir lui donner le Prix : en coulisses on recompte les votes ; pour s’assurer de son talent on lui demande de rejouer une scène de son film, il n’en connaît plus les dialogues. En désespoir de cause il récite un poème de Prévert, mais son institutrice de CM2 (comment est-elle entrée ?) l’interrompt dès le quatrième vers :
C’est incorrect, et vous n’y mettez pas le ton.

Une autre nuit encore il marche vers la scène, vingt rangs l’en séparaient mais il y en a quarante à présent, puis soixante, et c’est une pente qu’il lui faut gravir. Il avance péniblement et le public s’impatiente, des protestations s’élèvent. Depuis la scène, la maîtresse de cérémonie l’enjoint à se presser un peu :
Arrêtez de traîner les pieds. Si vous ne vouliez pas du Prix, il fallait nous le dire avant.
Au prix d’un effort surhumain, enfin, il accède à la scène. Mais voilà qu’on ne le reconnaît pas. C’est bien son nom qu’on avait dit – c’est un autre qu’on attendait. On dénonce en lui un imposteur. On l’appelle par un autre nom.
Je ne suis pas Melvil Poupaud !, proteste-t-il.
– C’est bien ce qu’on te reproche, ton père et moi”, soupire sa mère, qui est assise au premier rang.

Une autre nuit enfin, vainqueur une fois encore, on lui demande, sitôt sur scène, son opinion sur Polanski. Pris de court il bredouille quelques mots confus et maladroits et se met à dos la salle entière, puis, son Prix sous le bras, quitte la scène. Sur l’écran de Pleyel, et sur une musique mélancolique, on diffuse alors un diaporama, qu’il découvre depuis les coulisses : “Ils nous ont quittés cette année…” Son visage apparaît entre ceux de Jean-Pierre Marielle et Anémone.

Ce ne sont que des mauvais rêves – mais son inquiétude est réelle. Ça le travaille. Lui d’ordinaire si volubile, trouvera-t-il à échanger avec ses camarades acteurs ? En cas d’échec, se réjouira-t-il dignement du triomphe de ses concurrents ? Et en cas de victoire, alors ? De quoi pourrait-il bien parler depuis la scène ? Comment partager une émotion dont on n’est jamais sûr qu’elle vienne au bon moment ? Et que dire, en plus des remerciements d’usage ? Un trait d’humour ? Un mot de politique, peut-être ?

Qu’aurait-il à dire de pertinent sur la chose ? Le Président, qui lui semble toujours bon – quoi qu’on en change tous les cinq ans, comme on le fait du linge sale et des eaux usées – ne le froisse que lorsqu’il s’en prend au statut des intermittents : s’il s’est dit de gauche, ou ni de gauche ni de droite, ou bien à droite après la fourche et à gauche après le rond-point, alors ça va.

Il est sensible à la condition des migrants, et le sort des femmes le soucie, mais qu’en dire qui ne serait pas d’une banalité confondante ? Un mot pour la planète, alors ? Un hommage à Greta Thunberg ? Après tout, en quoi lui faudrait-il s’excuser de n’avoir rien à dire sur tel ou tel sujet ? L’artiste est un transfuge de classe ; midi le voici prolétaire, faisant en douce le plein de rab à la cantine des employés, minuit séduisant la pianiste du Bristol. Il est à lui seul toute la condition humaine. Alors, qu’on ne vienne pas lui donner des leçons. L’an passé, entre le biopic d’un écrivain et une adaptation de Balzac, il a interprété un tourneur-fraiseur, pour l’occasion il a pris du poids et porté une grosse moustache. Le prolétariat, il connaît : de temps à autre il en endosse les costumes. Et, comme lui disait son professeur de théâtre : le costume, c’est déjà la moitié du personnage.

Que de chemin parcouru… Longtemps il a barboté dans des comédies médiocres, des histoires tournées dans des F4 avec cuisine ouverte, et incarné le même sociotype, des garçons un peu veules mais fondamentalement sympathiques, pris dans des quiproquos et sommés de mûrir au contact de l’amour – le vrai. Depuis tout a changé, il accède à des rôles qui, hier, lui étaient interdits. La récompense validerait sa montée en gamme (l’expression employée dans un portrait paru en quatrième de couve de Libé) ; récemment la journaliste d’un hebdo féminin lui a demandé quels étaient ses plans préférés à Paris, il a veillé à alterner chic et popu, bistrot étoilé et épicerie de quartier, adresses confidentielles et parc municipal : l’attention des médias est sur lui. Sur le bureau de son agent les propositions s’empilent, le mois prochain il passe un casting pour un film à gros budget.

Vraiment, si d’aventure il obtenait le Prix, qu’obtiendrait-il au juste, en plus de trois kilos de métal compressé ? Contre quoi pourrait-il l’échanger et qui vienne à bout de ses angoisses ? Une gemme miraculeuse, une pierre de protection ? Et, une bonne fois pour toutes, QUE DIRE, UNE FOIS SUR SCÈNE ?

Sa petite amie lui prend la main :
Tu en as pensé quoi, du concert ?
Le contact le tranquillise, sa respiration s’apaise ; l’air est doux pour un soir de février.

Il pourrait très bien ne rien dire, et considérer le public en contrebas à la façon d’un panorama de montagne une fois gravie la plus haute cime.

Ou alors il pourrait simplement dire merci, et demander pardon pourquoi pas. Peu importe à qui, et de quoi. Distribuer les mercis, endosser les pardons, s’assurer qu’ils circulent : pour quelle autre raison nous serait-il donné de prendre la parole 

Newsletter du 19 février 2020
Inscrivez-vous ci-dessous pour recevoir chaque mercredi la newsletter des sorties :
Photo © Grâce à Dieu de François Ozon – Mars Film