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Gérardmer 2020 : le compte-rendu du Festival

La 27e édition du Festival international du film fantastique de Gérardmer s’est tenue du 29 janvier au 2 février 2020. Le Festival a proposé notamment une Compétition de 10 films, une sélection Hors Compétition et un hommage aux représentants français du genre, avec notamment une Rencontre fantastique réunissant plusieurs réalisateurs, pour dresser une étude du genre en France.

Créer des espaces dans lesquels je veux vivre, des espaces qui existent émotionnellement” : tels ont été les mots de Jan Kounen durant cette Rencontre. En effet l’espace, dans les films fantastiques, est particulier : il est découplé, dédoublé, parce que hypersensible. Exorcisé, exorbité – le dedans est en dehors, comme surligné au marqueur. Il ne faudrait pas entendre par là que ce genre est “trop”, qu’il se situe dans l’excès, ou que seuls les mauvais films peuvent l’être. Les bons sont dans l’hyper : l’hypersensitif, l’hypersensible, pour donner à voir clairement l’intimité et le cœur des personnages, et trouver, quand la symbiose se fait, le spectateur ahuri.

Il sera intéressant de se demander comment, dans le défilé d’images proposé à Gérardmer – 17 films vus en 4 jours – aura été construite l’existence des personnages dans ces mondes exorbités, comment ils ont été cadrés, tous yeux dévolus à cette contemplation, et comment certains nous sont apparus plus lumineux que d’autres par la fenêtre de l’écran de cinéma.

Fille méduse, veilleur de nuit et sainte solitude

Si l’on s’intéresse à un personnage par le prisme du cinéma fantastique ou d’horreur, c’est qu’il est atypique. Avant de présenter l’héroïne de Sea Fever (Neasa Hardiman), Siobhán, jeune étudiante en biologie marine, la cinéaste prend ainsi soin de faire précéder un plan de méduse. La voici déjà désignée comme créature, marquée du sceau d’une appartenance extra-humaine, rivée à un destin dont elle ne pourra échapper. On lui raconte la légende d’une femme qui s’est donnée à la mer, colorant l’eau de ses cheveux… Elle ne le sait pas encore, il lui faudra tendre l’oreille : des indices sont là – on lui dit que ses cheveux roux portent malheur… Porteuse de croyance malgré elle, elle pense, en bonne scientifique, à une coïncidence. On lui dit de plonger, puisqu’elle est si maline : en vérité, personne ne pouvait le faire à sa place, elle est nos yeux d’experts dans cette histoire, l’interprète du mystère de ces étranges mollusques qui sucent la coque du bateau et propagent un virus inexpliqué. Siobhán voit le mal dans les yeux des membres de l’équipage. Elle détecte, analyse. Et pour cause : les héros/héroïnes fantastiques sont nos outils de compréhension du monde, nos guides de l’intime dans tout ce qui nous fait peur, nous trouble, nous déséquilibre.

Sea Fever

Le personnage de The Vigil (Keith Thomas) est la plus belle illustration de cette idée. Yakov, qui vient de quitter la communauté juive orthodoxe, accepte à contrecœur, par besoin d’argent, un travail de “vigile”, consistant à veiller un défunt pour l’accompagner dans son passage dans l’au-delà. Plus enclin à écouter de la musique et chater avec une copine qu’à réciter des psaumes, Yakov est bientôt rattrapé par une présence horrifique qui se déploie dans l’appartement. On sait très vite que Yakov a vécu, par le passé, un traumatisme : l’agression en pleine rue et la perte de son petit frère. Et la lecture du film devient limpide : les démons n’appartiennent pas au seul gisant sous le drap, mais aussi au jeune homme, et il est prié de se confronter à eux. Le réalisateur Keith Thomas a déclaré, en présentant son film à la salle de l’Espace Lac : “J’ai voulu faire un film sur la douleur”. Tout, ici, illustre cette volonté. Le trauma investit l’appartement, ses objets – ainsi, le téléphone –, ainsi que les autres personnages – en prenant leur apparence. La douleur se traduit en horreur, qu’il appartient à Yakov de surmonter. Un film est entier, complet, et donne à ressentir, lorsqu’il est à même de déployer une idée en la modelant physiquement, ou pour le dire autrement, quand les mots se muent en images. C’est exactement où se situe le réalisateur de The Vigil, illustrant la fonction première du cinéma d’horreur, genre expressif par excellence. Par le biais de Yakov, qui veille ce défunt et l’accompagne, un chemin psychanalytique se dessine. Il est assez fabuleux qu’un personnage en alimente un autre et que celui-ci lui renvoie ce don généreux. Ils s’auto-nourissent et nous gagnent aussi, nous autres spectateurs, par cet échange plein de force, de victoire, d’espoir. C’est dans ce sens que Yakov est, comme nous l’évoquions plus haut, un parfait guide de l’intime ; vigile, veilleur, il désigne le trajet à parcourir après une épreuve d’une extrême douleur. Il faut aller à l’étage, monter l’escalier, éclairer le couloir, avoir le souffle – les jambes – coupé/es, se confronter, pour enfin voir.

The Vigil

Dans cette galerie de personnages, la figure de proue s’appelle Maud. Le titre du film dont elle est l’héroïne (Saint Maud de Rose Glass) la sanctifie d’emblée, et pour cause : Maud a choisi de se vouer à Dieu. Elle s’inflige nombre de châtiments pour aller vers ce qu’elle pense être une délivrance. Ce qu’a cadré ici la réalisatrice, c’est, plus qu’une histoire de religion, un récit de solitude. Maud et ses fantasmes divins, Maud et sa voix intérieure, sa voix-prière, Maud et sa jouissance solitaire… envahissent l’écran et par extension le film. L’imagerie religieuse est ici le vecteur d’une projection intime, elle fait exister la jeune femme comme jamais celle-ci n’avait eu l’impression d’exister dans la société qui l’entoure. Les yeux levés vers le ciel, tout sourire après le châtiment, le soleil de la lumière se projetant sur son visage alors qu’elle est au chevet d’Amanda, l’ancienne danseuse malade dont elle s’occupe… Maud occupe l’écran de ses peines, de sa force, de son endurance, sans que l’on ait besoin d’en savoir plus sur son passé. Elle irradie. Puis finit par léviter. Cheveux de madone, drap noué en robe sainte : quelque chose, de l’ordre de la grâce, la suit en travelling dans les rues, malgré la noirceur qui l’entoure. Elle nous rallie à sa cause, comme le ferait une église de ses disciples. Personne, ou presque, ne s’y est trompé à Gérardmer : le film a raflé quatre récompenses, dont le Grand Prix. Encore une fois, c’est certainement parce que tout y est judicieusement lisible et clair : ce que Maud voit, ce qu’elle croit voir. Nous restituer ces visions intérieures avec une telle justesse et une telle violence est rare. Et tout comme pour The Vigil, la compréhension du genre horrifique pour faire voir – et aimer – Maud est parfaite, à la hauteur du trouble de son âme. Celle d’un démon qui crie.

Saint Maud

Hanter les villes et le cadre

Les villes/villages investis de fantômes (Répertoire des villes disparues de Denis Côté, Howling Village de Takashi Shimizu), les nouvelles maisons dans lesquelles on s’installe et qui se révèlent être des pièges (1BR : The Apartment de David Marmor, The Room de Christian Volckman, Vivarium de Lorcan Finnegan, The Lodge de Veronika Franz et Severin Fiala) ont été légion à Gérardmer. Ils disent, encore et toujours, la difficulté qu’il y a à exister individuellement dans un espace : le lieu semble pour longtemps encore hanté de doutes, ce qu’illustre idéalement le cinéma de genre. Mieux encore, il est là pour aider ; à l’image de ce plan de Howling Village qui montre l’héroïne se tenant devant un vidéoprojecteur diffusant les images d’archive du village hurlant dont elle cherche la localisation, et aussi le lien qu’elle-même entretient avec l’endroit. Sur son corps se calquent les visages angoissants des habitants, sur son ventre des faciès grimaçants, des mains implorantes. Le cinéma sert à faire ressortir les fantômes. Il faut faire attention aux images, nous dit Warning : Do Not Play de Kim Jin-won, et ne pas essayer de rechercher les films maudits. Mais encore plus qu’une consécration artistique, les images guériront physiquement la jeune réalisatrice dont nous suivons l’histoire.

S’il aide, le cinéma se doit parfois d’être éprouvant. Olivier Assayas l’a souligné lors de la Rencontre fantastique : il n’est pas que ludique, il suppose d’être ébranlé. Les films sont des chemins tortueux. Nous endurons les pas de Maud, lourds de ses clous, lourds comme le nuage pesant qui la suit, bien qu’elle tourne la tête, obstinément, vers la lumière du ciel. La scène de The Vigil ouvrant le film, reprise à la fin, se déroulant dans un monde bleu, probable et perturbant monde des Morts, voit des bras faits de longues griffes enserrer un personnage. Puis, le relâcher doucement. Cette image de monstre libérateur fait partie de celles dont on est sûr qu’elles vont nous accompagner longtemps. Nous avons enduré le film comme Yakov, puis nous avons laissé partir le monstre, la main sur le drap agité des soubresauts du corps en-dessous. L’extrême douceur de cette libération finale nous a fait, ensemble, sortir de la maison du trauma et aller de l’avant, épaules relevées, un petit et dernier coup au cœur, parce qu’il faut se souvenir, mais la tâche sombre désormais est à l’arrière-plan, dans le flou, et elle s’en va. Ce dernier plan, peut-être le plus beau du festival, en tout cas la plus belle conclusion que l’on y ait vu, représente tout ce que doit être le cinéma dans sa plus complète lecture : intimité, intériorité et expressivité.