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Embargo sur les larmes (1)

Newsletter du 26 février

 

Chers lecteurs,

Récemment, j’ai pleuré devant un film. Je ne vous dirai pas lequel – je n’en tire aucune honte et ne crains pas votre jugement (d’ailleurs je vous devine sensibles, vous aussi), mais il se trouve que pour l’heure un embargo m’en défend.

Le problème, c’est que j’étais entouré d’enfants de 6 à 10 ans (invités à accompagner leurs parents à la projection de presse), et qu’ils n’ont pas semblé comprendre ce qui m’avait tant ému. Qu’aurais-je bien pu leur dire ? Que, moi, je ne pleure pas quand mon doudou-girafe est tombé derrière le canapé ? Qu’on en reparlerait le jour où ils auraient (spoiler alert) perdu leur père ? Je me suis donc contenté de quitter la salle, non sans remarquer au passage un fond de moquerie dans le regard d’un critique (“Moi, on ne m’y prend plus, je suis un homme, un vrai, majeur et vacciné, je sais être sensible, mais sans le montrer, la pluie ne me mouille pas et mes larmes ne mouillent pas le monde, dans la vie il y a deux sortes de types, ceux qui pleurent et ceux qui savent changer une roue, ceux qui ont des enfants et ceux qui en sont” – il y a des regards qui en disent long).

Mais qu’est-ce qu’un embargo critique, me direz-vous ? Qu’est-ce qui pourrait bien justifier, dans nos métiers, de recourir à un tel terme ? C’est très simple : il arrive, rarement, certes, que nous nous engagions à ne rien publier avant une date fixée par le distributeur, lequel craint probablement que nous parasitions le discours et le calendrier établis pour promouvoir le film.

Nous nous y plions de bonne grâce : nous n’avons pas vraiment le choix, le rapport de force nous est défavorable. Du reste, il serait malvenu de pleurer ici sur la condition critique : chaque métier a ses difficultés, certains consistent à faire contre mauvaise fortune bon cœur, d’autres à supporter des gens insupportables, d’autres à entretenir un feu pour empêcher les loups d’approcher.

L’attachée de presse, présente à la projection, a précisé qu’il était toutefois possible, à la sortie de la séance, de partager une première “impression” sur les réseaux sociaux. Une première “impression” en 280 caractères : toléré. En revanche : embargo sur les critiques, et embargo sur les larmes, car les unes et les autres sont liées, car les larmes s’expliquent, car elles ne sont pas le dommage collatéral d’une exposition excessive à une certaine température émotionnelle. Dire que l’on a pleuré ou (ça revient au même) qu’un film est bouleversant (il est certes des critiques dont le travail se résume à piocher des adjectifs dans un chapeau pour ensuite les jeter en l’air et voir un peu comme ils retombent, il arrive qu’ils forment des phrases et plus rarement de la pensée, les jours de flemme je fais pareil), constater un épanchement physiologique (comme on le ferait d’un dégât des eaux), c’est ne rien dire en définitive, ni du film, ni de soi, ni de l’intersection entre le film et soi.

Temporairement empêché dans l’exercice de mon métier, dont on prétend ici et là qu’il serait en soi l’expression d’un empêchement (mais alors, qu’advient-il lorsque l’on empêche un empêchement ?), je me vois pour l’heure contraint de botter en touche : affaire à suivre, donc.

Croyez bien que je suis navré de décevoir les attentes que vous n’aviez pas nourries à mon endroit 

Thomas Fouet

 

PS : 17h40. Nous nous apprêtons à boucler l’hebdo. Mon collègue Michaël G. se tourne vers moi : “Tu parles de quoi, dans ta newsletter ? De l’embargo critique sur le dernier Pixar ? Mais qu’est-ce que tu racontes ? Il a expiré vendredi dernier… Personne ne t’empêche d’écrire quoi que ce soit !
– …
– …
Et tu crois que je vais réécrire ma newsletter à 17h40 ?!

Ça va rester notre petit secret, hein.

Photo © En avant de Dan Scanlon – Disney/Pixar

 

Newsletter du 26 février 2020
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