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Des hommes de Alice Odiot et Jean-Robert Viallet

À travers une immersion de 25 jours dans la prison des Baumettes, Des hommes parvient à montrer, sans tomber dans le misérabilisme, ce qui reste d’humanité lorsqu’on est privé de toute liberté, et ouvre une réflexion sur les paradoxes du système judiciaire.

Commentaire

Présenté dans la section ACID du Festival de Cannes 2019, Des Hommes ouvre les portes de la prison des Baumettes pour nous entraîner dans le quotidien de ceux qui, une fois derrière les barreaux, n’ont plus le droit de raconter (et même pas de vivre) leur propre histoire. Suite à la dénonce qui a qualifié d’inhumaines les conditions de détention du centre pénitentiaire de Marseille, les réalisateurs et journalistes Alice Odiot et Jean-Robert Viallet ont demandé l’autorisation de filmer à l’intérieur de l’établissement des Baumettes. Avant de l’obtenir, ils ont passé trois semaines dans la prison sans caméras, en observant ces 30 000 mètres carrés d’espaces insalubres, dans lesquels 2 000 détenus partagent à deux ou à trois des cellules minuscules et où la violence est à l’ordre du jour. Au moment du tournage, qui a eu lieu pendant 25 jours d’immersion totale dans cette sorte d’univers parallèle et pourtant dramatiquement réel, les deux cinéastes ont compris qu’il ne s’agissait plus seulement de réaliser un film sur une prison, mais plutôt de montrer ce qui reste d’humanité dans des lieux où l’on est privés de toute liberté. Des endroits où le fait de prétendre faire valoir la justice est sujet à caution, et dont la vétusté devient symbolique d’un système judiciaire arriéré, fondé sur une politique sécuritaire qui considère la punition à tout prix comme la seule solution à la criminalité. Sans chercher à donner des justifications, les réalisateurs ont su porter un regard loin de tout misérabilisme sur les détenus, en les filmant avec toute leur dignité et en leur offrant la possibilité de se montrer en face d’une caméra autre que de surveillance, et qui les considérait en tant qu’hommes. Le choix de ne pas utiliser d’interviews pour leur donner la parole, mais plutôt de suivre leurs conversations entre camarades, ou leurs présentations au moment de l’arrivée en prison, s’inscrit dans une approche documentaire fondée sur une plongée dans le réel, et qui rappelle celle de Frederick Wiseman. Les seules voix off sont celles qui se superposent aux images des détenus – comme s’il s’agissait de leurs pensées – puis ensuite s’interrompent pour faire place au silence de l’attente. Car la vie dans la prison se réduit à d’interminables moments d’attente, lesquels devraient supposément donner à réfléchir sur les erreurs commises, mais en vérité ne conduisent qu’à se sentir encore plus seuls, à éprouver plus de rage encore envers le monde sans futur qui nous attend dehors. La lumière qui s’infiltre entre les barreaux, en laissant deviner le bleu du ciel et de la mer, si proche et pourtant inaccessible, est presque aveuglante lorsqu’on est habitué à la pénombre de la réclusion. Tout ce qu’il reste du monde dehors, ce sont alors les images sur les écrans des télévisions constamment allumées dans les cellules, ou celles des membres de la commission d’application des peines qui jugent un détenu par vidéoconférence. Enfin, les portes se referment et ces hommes redeviennent des silhouettes floues derrière une vitre opaque, qui se meuvent comme des animaux en cage – image emblématique de l’isolation et de l’oubli auxquels, au-dedans ou au-dehors de la prison, ils seront toujours condamnés.

 

Scénario : Alice Odiot et Jean-Robert Viallet Images : Jean-Robert Viallet Montage : Catherine Catella Musique : Marek Hunhap Son : Georges-Henri Mauchant, Frédéric Salles et Jérôme Wiciak Production : Unité de Production Producteur : Bruno Nahon Productrice associée : Caroline Nataf Distributeur : Rezo Films.

82 minutes. France, 2019 Sortie France : 19 février 2020