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Cosplay critique

Newsletter du 12 février

 

Chers lecteurs,

Oh la la, mais on va jamais entrer…
– “
À partir de ce panneau, comptez quatre heures d’attente”…
– En même temps, c’est le Grand Palais. Et c’est le dernier jour de l’expo. On aurait dû s’y attendre.
– Au pire, on va en face. Y a personne, au Petit Palais. Pourquoi, tu crois ? “Petit”, ça fait moins prestigieux ? C’est déceptif ?…
– T’as une idée pour ta prochaine newsletter ?
– Poser un arrêt-maladie pour pas l’écrire.
– T’y as pas encore réfléchi ?
– Pour l’instant je préfère fumer des cigarettes et voir dans quel sens souffle le vent.
– Qu’est-ce qui te bloque ?
– Je sais pas… je me sens pas toujours légitime. Mon statut de critique…
– Personne n’est légitime. Tout le monde fait du cosplay, le week-end c’est Captain Marvel au Comic-Con et du lundi au vendredi critique de films, ou CRS, ou pâtissier, ou responsable des RH, ou…
– Ça va, ça va : j’ai compris.
– On fait comme les enfants, les gens sur les écrans : on joue à la dînette. “
Bonjour, Madame la marchande ! Combien pour cette pomme en plastique ?
– J’ai peur de me répéter, aussi…
– N’essaie pas d’être inattendu. Bon, n’essaie pas non plus de te montrer fidèle à toi-même. À la médiane de deux écueils, identifie une troisième voie.
– Ben, plus facile à dire qu’à f…
– Et aussi : tout ce qui irrigue tes éditos, la tristesse et le découragement… ça commence à bien faire. Ne pioche plus dans tes couleurs primaires. Et puis, SURTOUT : arrête d’écrire que tu ne sais pas quoi écrire. Le procédé devient voyant.
– …
– Allez, maintenant, il faut qu’on te trouve un sujet. Sur quoi pourrais-tu bien écrire ?… Tiens : Kirk Douglas est mort. C’est triste.
– Une fois que t’as dit ça, t’as tout dit. J’aurais peur d’écrire des platitudes.
– Un mot sur le rachat des 
Cahiers par un groupe d’hommes d’affaires au projet nébuleux ?
– Je pourrais toujours déplorer la situation de la presse, critique à plus forte raison, tacler les marchands de tapis, pointer les conflits d’intérêt et exprimer tout mon soutien à la rédaction des 
Cahiers, mais à la longue c’est fatigant. On en prend plein la gueule, on rend jamais les coups. C’est bien la critique, ça.
– Alors, un faux live-tweet des Oscars ? Ce serait drôle. L’ouverture de Janelle Monae en robe à fleurs façon 
Midsommar… Ça a dû te plaire, non ?
– Ils auraient même dû s’en tenir à ça : c’eût été parfait. Bonjour-bonsoir, et puis on rentre à la maison lancer Netflix.
– Oh, écoute, j’essaie de t’aider. Un truc sur les César, alors ? Douze nominations pour 
J’accuse… à l’heure de #MeToo, le symbole peut perturber…
– Le sujet est délicat. Je veux pas polémiquer.
– Ah, décide-toi.
– Ce qui m’étonne, c’est qu’il y en ait qui ne comprennent pas que ça choque – quoi qu’on pense de l’affaire, d’ailleurs – : à les en croire, faudrait jamais faire de remous. Faudrait jamais se dire les choses.
– Tu vois : tu reprends des couleurs. Tu mets des tirets dans tes phrases. Tu énonces des banalités, mais tu retrouves un peu d’allant.
– On se soucie des réfugiés, mais pour peu qu’ils jouent du crincrin ou qu’ils récitent du Kundera. Les pégus nous font moins d’effet.
– Ne dis pas de mal de Kundera. Et ça n’a rien à voir : tu t’égares.
– J’ai dit Kundera, j’aurais pu dire autre chose. D’ailleurs, le mois dernier, j’ai lu 
La Lenteur. J’ai trouvé ça beau, c’est…
– T’as l’esprit d’escalier. Concentre-toi, un peu. C’est pour ça : tes textes sont trop longs.
– Non, mais, mon avis, on s’en fiche…
– Effectivement.
– … mais l’important, c’est qu’on en parle. On nous demande de prendre conscience, et la mesure encore, de ce qu’une violence systémique s’exerce contre les femmes ; que le monde dans sa diversité et la vision qu’en livrent les œuvres ne coïncident pas… ce qui est quand même la moindre des choses…
– … et pour toute réponse, comme toujours, on en appelle à “
séparer l’homme de l’artiste”. Oui, oui, je sais. Ça coupe court à toute discussion. Comment procéderait-on, d’ailleurs ? En les plongeant dans une solution saline ? Il y en a un qui reste au fond, l’autre remonte à la surface ?
– Se pourrait-il que l’artiste porte la barbe, et que l’homme soit rasé de près ? Que l’artiste soit intolérant au gluten, l’homme allergique aux noix ? Que l’un sache faire un feu et l’autre des claquettes ? Que l’un…
– Ça va : on a compris.
– Qui fait les courses ? L’homme ou l’artiste ? Est-ce que c’est l’homme, ou bien l’artiste, qui a oublié de racheter du café ?
– ON A COMPRIS.
– On la voit bien, la tentation apolitique des soirs de fête : qu’on nous fiche un peu la paix avec 
ces histoires de bonnes femmes, et qu’on ne vienne pas gâcher la grande fête du cinéma.
– Mollo, sur les italiques. Allez, j’en ai marre d’attendre. On va au Petit Palais ?
– Qui disait ça, déjà ?…
– Qui disait quoi ?
– “
C’est quand on gâche la fête qu’on commence à penser.
– Oh, 
penser… Tout de suite, les grands mots.”

 

Thomas Fouet

Photo : Copyright Courtesy of A24

 

Newsletter du 25 mars 2020
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