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Quand les migrants crèvent l’écran : retour sur le festival du film politique de Carcassonne


Le festival international du film politique de Carcassonne a programmé du 10 au 14 décembre 2019, pour sa deuxième édition, 6 fictions et 6 documentaires en compétition. Une sélection riche et engagée qui a fait, cette année, la part belle au triste sort des migrants de notre temps.

Deux fictions et un documentaire montrent des familles menacées fuyant leur pays d’origine pour rejoindre l’Europe. Elles croient gagner leur liberté à coups de traversées meurtrières et de tours de passe-passe pour survivre, mais vont d’obstacles et de trahisons en espoirs déchus.

Dans son long métrage, Rafael, basée sur une histoire vraie et le roman éponyme de Christine Otten, le réalisateur Ben Sombogaart dévoile le centre de rétention de la petite île italienne de Lampedusa dans toute son horreur et son absurdité. Le printemps arabe a incité le jeune Tunisien Nazir et sa femme néerlandaise enceinte, Kimmy, à fuir la Tunisie tombée dans le chaos. Comme Nazir n’a pas de visa, il est retenu à la frontière tunisienne. Pendant ce temps, son épouse rentre à Amsterdam et essaie de récupérer, auprès de l’administration, son certificat de mariage qui pourrait lui permettre de quitter la Tunisie. Nazir décide de traverser clandestinement la Méditerranée mais se retrouve à Lampedusa, placé au centre de détention en tant que réfugié illégal. Il attend que sa situation administrative ne soit régularisée, mais rien ne se passe comme prévu. Sans défense, il se voit traité comme un criminel par les autorités italiennes et doit aussi se soumettre aux détenus dangereux qui font leur loi au sein du camp. La rationalité échappe aux situations et aux rapports humains et l’absurdité règne en maître dans ce pays pourtant marqué dans son identité par l’émigration.

Ce film coup de poing dénonce la folie et l’opacité de la bureaucratie européenne mais pas seulement. La détention à Lampédusa serait le principal mode de gestion de l’immigration. Quant aux droits humains fondamentaux, ils apparaissent violés. Le réalisateur tire quelques ficelles pour parfois romancer ou intensifier l’effet dramatique de son film. S’il ne retrace pas tout à fait fidèlement l’histoire de Christine Otten, il nous plonge toutefois dans un univers effrayant et absurde.

Autre film qui traite des migrations, Midnight Traveler de Hassan Fazili, tourné sur trois smartphones avec la complicité de sa femme réalisatrice Fatima Hassaini. Ce documentaire rend compte de l’urgence de migrer, avec des allures de reportage puisque sans point de vue extérieur. Le couple de réalisateurs afghans, parents de deux jeunes filles, filment pendant 3 ans leur fuite et leur parcours infernal, avec des étapes en Iran, à la frontière turque, en Bulgarie, en Serbie, puis en Hongrie. Ils ont été vus pour la dernière fois en Allemagne mais aujourd’hui, personne n’a plus de leurs nouvelles.

Tout commence quand, en mars 2015, la tête du réalisateur, Hassan Fazili, est mise à prix par les Talibans après la diffusion à la télévision de son documentaire Peace in Afghanistan. Le film évoquait le commandant taliban Mullah Tur Jan qui a déposé les armes pour vivre en paix. Lorsque ce dernier a été assassiné brutalement, la famille Fazili a dû quitter l’Afghanistan.

Pendant son périple, le couple a envoyé régulièrement les cartes des rushs tournés qui représentent 300 heures d’images, à la monteuse, Emilie Madavian. Le résultat de ce documentaire immersif passionnant est aussi le fruit de son travail de l’ombre remarquable. Que dire d’autre de ce dispositif inédit au rendu exceptionnel, si ce n’est qu’on aimerait rencontrer vite ses réalisateurs fantômes.

A Carcassonne, Midnight Traveler a reçu la Mention spéciale du Jury de la Presse et le Prix du Public dans la compétition Fictions et documentaires confondus.

Autre film, autre fuite en 2005, celle de Faezeh, la jeune mariée iranienne de la fiction dramatique When The Moon Was Full de Narges Abyar. Faezeh est l’épouse d’Hamid, le frère d’Abdol-Malek Rajid, le leader du groupe terroriste Jundallah qui sévit dans le sud-est de l’Iran et de l’autre côté de la frontière pakistanaise. Malek fait plonger toute sa famille, y compris ses frères, dans la machine infernale des soldats de Dieux. Caméra à l’épaule, le réalisateur Narges Abyar s’intéresse surtout aux dommages collatéraux dont furent victimes Hamid et Faezeh, le frère et la belle-soeur de Malek, ainsi que Shahab, le frère de Faezeh, une fois qu’ils ont fui l’Iran pour rejoindre, non pas le Royaume-Uni, comme espéré initialement, mais le Pakistan moins romantique. Faezeh se retrouve à Qetta dans la province du Balouchistan, enfermée avec son petit garçon dans une gigantesque maison sans âme abritant une partie du groupe Jundallah et leurs armes. Elle découvre alors que toute sa belle-famille, y compris son mari, est impliquée dans des activités terroristes et des attentats suicides en Iran et au Pakistan. Pris entre son amour pour sa femme qualifiée de “mécréante” et le devoir d’accepter les ordres de son frère, Hamid, devenu fanatique, va perdre peu à peu son âme et la raison.

Souvent filmés en gros plans, les visages affichent leur état de sidération et de peur, leurs blessures et regrets, ou révèlent parfois l’ambiguïté des personnages, renforçant ainsi l’intensité dramatique du film. On retient aussi l’interprétation magistrale des deux acteurs principaux Elnaz Shakerdoost et Hootan Shakiba et celle des seconds rôles, en particulier celui de la mère d’Hamid et Malek. Un jeu tout en retenue et justesse qui en dit long sur la condition des femmes iraniennes et celle des mères de terroristes. Côté décors, les scènes de conflit armé tournées dans les somptueux paysages dépouillés du désert rocheux et montagneux du Baloutchistan laissent sans voix.

When the Moon Was Full a remporté le Grand Prix du Jury du festival, le prix de la Meilleure Interprétation pour son actrice principale Elnaz Shakerdoost et le Prix du jury Etudiants.