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“La Llorona” : Entretien avec Jayro Bustamante

En consacrant son nouveau (et très beau) film, La Llorona, aux massacres qui ravagèrent son pays de 1960 à 1996, puis à leur négation, Jayro Bustamante clôt une trilogie entamée avec Ixcanul (2015) et poursuivie avec Tremblements (2019). Nous l’avons rencontré à Paris.

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Vous dites avoir eu pour ambition de proposer un triptyque sur les insultes envisagées comme les plus graves au Guatemala. Après Indien et homosexuel, ce nouveau volet porte donc sur le terme communiste. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’insulte “communiste” n’a, au Guatemala, rien à voir avec les idées politiques. On appelle “communistes” tous ceux qui défendent les Droits de l’Homme, les droits d’autrui… Le Guatemala est fondé sur la base d’une discrimination : moins de 10% des personnes détiennent le pouvoir. Pour que ce système tienne, il faut donc que les Droits de l’Homme ne soient pas respectés. Évidemment, ce n’est pas dit de la sorte. L’autre jour j’ai lu, dans un texte, un passage qui m’a beaucoup plu sur la question des différents systèmes politiques, et dans lequel il était écrit que l’oligarchie est le seul de tous les systèmes qui ne s’assume pas en tant que tel. Les communistes, les libéraux, etc. sont très fiers de leur système. Les oligarques, jamais. Ils avancent toujours masqués. Or, dans ce type de système, il faut toujours un oppressé et un oppresseur. C’est ici que se situe le lien avec le communisme.

Qui fait figure d’ennemi, de “méchant”…

Oui. En tant qu’être humains, on a besoin de mythes. L’un de ces mythes, qui est au fondement même du pays, est que les Indiens seraient inférieurs. À partir de ce postulat, tout devient possible, tout peut être justifié. Si certains possèdent des terres et qu’elles sont riches en pétrole, on considérera que tuer 250 000 Indiens pour récupérer ces terres, ce n’est pas bien grave.

C’est une histoire terriblement universelle…

Je crois que la particularité du Guatemala, c’est que tous les hommes mêlés au génocide disent qu’ils ne discriminent ou haïssent aucune race, qu’ils ne l’ont pas fait pour détruire un peuple en particulier. Quelque part, estiment-ils, “c’est leur droit”. Ils ne sont pas comme Hitler. Ils disent simplement : “Ce n’était pas grave. Ce n’était pas grave de tuer”.

Pourquoi ce parti pris d’un huis clos, chez les coupables qui plus est ?

J’avais envie de toucher les jeunes générations du Guatemala. Nous, à l’école, on n’a jamais eu accès à notre Histoire récente. Les cours d’Histoire au Guatemala, ça se termine avec la conquête. Après, on apprend le nom des présidents, et puis c’est tout. Il n’y a pas d’Histoire officielle.

Par eux-mêmes, les gens ne s’intéressent pas à cette Histoire ?

Très peu. De plus, on a un système d’écoles étrangères qui sont très présentes, toutes sortes d’institutions privées – parce que l’éducation publique ne marche pas très bien. Moi, par exemple, j’ai fait une école Montessori, j’y ai appris une langue latine, et j’étais très fort en Histoire européenne. De même, ceux qui ont étudié dans une école américaine sont très forts en Histoire américaine. Ce n’est pas qu’on méconnaît notre propre Histoire : c’est qu’on ne la connaît simplement pas.

Mais qu’apporte de plus le huis clos ?

La première étape consistait à donner une forme qui soit acceptée par les jeunes générations. C’est de là que vient le recours au genre du film d’horreur : les nouvelles générations regardent beaucoup de films de super-héros et d’horreur. Ensuite, je me suis demandé : “comment faire une histoire qui parle de toute une population, avec le budget réduit que j’ai, et dans le cadre du cinéma de genre ?”. J’ai alors pensé qu’il fallait que cette population existe par le hors-champ. Ça m’a aidé à imaginer comment quelqu’un qui a commis le pire des actes contre l’humanité vit au quotidien. L’idée était donc de montrer, à l’intérieur de cette maison, ce qu’il se passe chez les méchants. Leur premier recours est évidemment de nier, ou de se chercher des excuses. Mais la culpabilité grandit, et grandit encore… Et elle commence à pourrir le ciment de la maison. La Llorona, elle, n’est jamais vraiment présente : c’est le produit de leur psychose familiale, de leur culpabilité.

La culpabilité de la famille ?

Oui. D’une certain façon, les nouvelles générations héritent de cette Histoire, de son poids, quand bien même elles n’y sont pour rien.

Pourquoi ne pas avoir opté, par exemple, pour un pamphlet à la Ken Loach ?

Tout d’abord, parce que ça ne fonctionne pas. Le message n’était pas aisé à faire passer : il y a eu un génocide, on ne veut pas l’accepter, et toute une population en souffre encore. Une fois qu’on a dit ça, on fait quoi ? J’ai compris que les gens ne voulaient pas en entendre parler. En Europe aussi, on constate cette méconnaissance – même avec l’accès à l’information dont vous disposez – des génocides en Amérique Latine. Au-delà de l’Argentine et du Chili, on en ignore à peu près tout. Je me suis donc dit qu’il fallait “empaqueter” le message de façon à ce que les gens veuillent bien le voir. Ça revient à mettre du sucre dans un médicament. Pour que ça passe.

Nous avions rencontré Karim Aïnouz, l’auteur brésilien de La Vie invisible d’Eurídice Gusmão… Il nous avait dit la même chose : “J’ai voulu faire un mélo qui ressemble aux telenovelas, pour toucher le public brésilien qui ne veut pas aller voir un film sur la condition féminine.

Oui : il m’a parlé de ça. C’est un ami. Je l’ai vu à Venise où j’ai gagné le Prix du meilleur réalisateur… Ce n’est pas lui qui m’a noté… (rires) Mais il soutient beaucoup le film.

Comment avez-vous travaillé avec les acteurs, sur le tournage ? Avez-vous recréé les conditions d’un huis clos ? Karim Aïnouz, par exemple, interdisait les téléphones portables sur le plateau.

Je n’ai pas eu besoin de construire un faux huis clos pour qu’ils se sentent oppressés : avant même de préparer le tournage, on a commencé à recevoir des menaces anonymes, on nous disait qu’on ne nous laisserait pas faire le film. C’est pour cette raison que le film n’a pas été financé d’une façon traditionnelle. On a dû faire un emprunt, et on a lancé le film en cours en route. Le 12 janvier, on disposait d’un premier montage. C’est en raison de ces menaces qu’on s’est dépêchés de tourner. Il faut comprendre que le Guatemala est une “dictature invisible”. Ou, disons plutôt qu’on ne sait pas vraiment qui est l’ennemi. Ceux qui ont accepté de tourner avec moi ont pris des risques. Les gens refusaient de nous louer leur maison, personne ne voulait être lié à ça. Ils nous disaient : “Non, c’est un film sur la guerre, alors, non”… En fin de compte, on a dû tourner dans la résidence de l’ambassadeur français au Guatemala, à l’ambassade du Mexique également… Ce sont des institutions qui, en quelque sorte, nous ont protégés. Et je ne vous parle pas de l’État. On a eu, certes, quelques aides du Ministère de la Culture, du Ministère du Tourisme… Mais ce n’est pas vraiment l’État, ni les Ministères, qui ont tenu à nous aider – plutôt, un certain nombre de gens qui en faisaient partie. Et puis, il s’est passé quelque chose de déterminant… Un cadeau, en quelque sorte. La première semaine, on a commencé par tourner toutes les scènes d’extérieur. On avait presque 900 comédiens qui faisaient les manifestants, des figurants de scènes de procès, etc. Et, quand la semaine s’est achevée, ils nous ont demandé : “Vous faites quoi, la semaine prochaine ?” On leur a répondu : “La même chose, mais vue de l’intérieur”. Ils nous ont alors dit : “Mais on peut revenir !”. Beaucoup sont revenus en effet, et pendant qu’on jouait à l’intérieur, ils criaient à l’extérieur. Ça a donné au film cette ambiance si singulière : on a toujours l’impression qu’il y a quelqu’un derrière.

Vous avez pris le parti de ne pas expliquer la légende. Or, dans celle-ci, l’eau joue un rôle important (la Llorona noie ses enfants, ndlr). Dans votre film aussi, elle est omniprésente. Comment interpréter ce motif sans expliciter la légende ?

On comprend qu’il s’agit de l’âme d’une justicière : c’est ce qui m’intéressait. La Llorona est une légende très misogyne, elle donne des femmes l’image de créatures schizophrènes, incapables de contrôler leur émotions, et à qui les hommes, donc, disent ce qu’elles doivent faire. Je voulais rompre avec cette misogynie, et faire d’elle une justicière. D’un autre côté, l’eau, qui est un élément maternel – la source de la vie – est, dans la légende originelle, un élément de mort. On a voulu changer ça aussi, l’utiliser plutôt comme un motif de rédemption, pour se laver, nettoyer ses peines, se purifier, se soigner… C’est de l’eau curative, plutôt que de l’eau pour mourir.

Quel est votre rapport à la culture indigène du Guatemala ? Avez-vous des liens avec elle ?

Je fais partie de la majorité métisse. Quant à mes parents… C’est complexe ! Chez les métis, la règle est de ne jamais reconnaître qu’on a du sang indien. Si on a la peau mate, c’est donc par hasard, ou à cause du soleil ! Tout ce que je connais de ma famille, ce sont mes ascendances espagnoles. C’est une mentalité de discrimination absolue. Mes parents ne se sont jamais mariés. Par la suite, ma mère est partie travailler comme médecin dans une communauté maya quand j’avais deux mois. Là, elle a rencontré un homme dont la maman était une Maya cakchiquel. C’est leur langue qui est parlée dans le film – c’était déjà le cas dans mon premier long métrage, @Ixcanul. Moi, je suis littéralement tombé amoureux de cette femme. J’ai fait d’elle ma grand-mère. C’est de là, peut-être, qu’est venue ma première interrogation : pourquoi cette femme tenait-elle à lire et écrire en espagnol ? Pourquoi aurait-il fallu cacher le fait qu’elle était maya ?

Ce ne sont pas vos parents qui vous ont initié à ces questions ?

Non. La famille de mon beau-père cachait ses origines. Ma mère, en revanche, était beaucoup plus ouverte. C’est grâce à elle que s’est accompli le chemin par lequel chacun s’est accepté et a accepté l’autre. Et ça a marché : mon frère et ma sœur, qui sont nés de ce mariage, n’ont pas du tout eu ce problème. Ils s’acceptent complètement.

Entretien réalisé à Paris par Isabelle Boudet et Gilles Tourman