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Un quatrième continent caché dans les 3 continents

Festival des trois continents, Nantes 2019

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Outre la compétition de 9 films et quelques séances spéciales, le f3c a proposé trois rétrospectives pour sa 41e édition. La rétrospective costaricienne regroupait huit films et celle consacrée à Tsui Hark quatorze films de 1983 à 2018, soit de Zu à DeeIII. Si certains de ses films étaient déjà distribués en France, d’autres étaient de véritables découvertes, comme Shanghai Blues (1984), étonnante comédie sentimentale traitée de façon hyper burlesque, sorte de screwball comedy tsuiesque, c’est-à-dire survitaminée, avec un gag par seconde.

Le livre noir du cinéma américain

Enfin, la rétrospective la plus marquante a surpris les festivaliers habitués à la définition officielle du festival : Cinémas d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Étaient ainsi regroupés dans Le Livre noir du cinéma américain 41 films venus des États-Unis. Rien à voir avec l’Amérique latine ! Le choix d’une telle rétrospective n’est cependant pas une nouveauté pour le f3c et illustre une collaboration historique avec Les Cahiers du cinéma. Car lors de la première édition, en 1979, Serge Daney avait déjà concocté une première sélection du cinéma noir américain. Cette année, Jérôme Baron s’est aidé du dossier paru dans le n°738 de novembre 2017 pour établir son catalogue.

Cette rétrospective reste dans l’esprit Trois Continents car, à part Le Mirage de la vie (Douglas Sirk, 1959), les films sélectionnés sont, tant pour l’idéologie que pour l’esthétique, loin de Hollywood qui n’a jamais vraiment remis en cause l’ordre établi par la culture dominante WASP, du moins jusqu’à ces dernières années, en gros jusqu’à l’ère Obama qui a laissé surgir de nouvelles pousses afro-américaines dans l’industrie du divertissement, voire des saillies iconoclastes comme le Django Unchained de Tarantino.

Le cinéma américain avait en effet très mal engagé les choses en 1915 avec Naissance d’une nation, film fondateur mais ouvertement raciste, à tel point que les Noirs étaient interprétés par des Blancs grimés. Cependant, trois ans plus tard, Oscar Micheaux, un romancier noir de Chicago, se lance dans le cinéma et produit, écrit et réalise des films indépendants jusqu’en 1948, à destination de la petite bourgeoisie afro-américaine nordiste. Trois de ses films étaient à Nantes. Tourné en 1919, Within Our Gates est un mélo formellement complexe mais à l’esthétique très datée, montrant un lynchage et abordant une thématique récurrente du Livre noir : la scolarisation comme moyen d’émancipation de la communauté afro-américaine. Dans l’un de ses derniers films, Birthright (1938), le héros, qui sort de Harvard, tente de créer une école mais ses voisins blancs l’arnaquent. Lorsque sa mère est mourante, le docteur refuse de venir la soigner car il n’a pas 10 dollars. L’héroïne du film est interprétée par Ethel Moses, une des « Harlem stars » et première des femmes à forte personnalité rencontrées dans ce Livre noir du cinéma américain.

Le lynchage dans Within Our Gates (1920)
Ethel Moses et Carman Newsome dans Birthright (1939)

Trois ans après le Sirk déjà cité, Roger Corman tourne dans le Missouri The Intruder, racontant avec force les problèmes rencontrés dans l’intégration scolaire des jeunes noirs. Il décrit l’engagement d’individus courageux dans un environnement raciste et grégaire. Cette série B nerveuse de 1962, tournée quasiment à l’époque des faits (cinq ans après les « 9 de Little Rock », mais trois ans avant le Voting Rights Act), est sortie en 1963 sur les écrans scandinaves mais a dû attendre 2018 pour être distribuée en France. Merci Carlotta !

La meute dans The Intruder de Roger Corman

Corman et son scénariste Charles Beaumont y démontent objectivement les manipulations d’un lobbyiste suprémaciste venu réveiller les rancœurs des petits blancs afin de saboter l’intégration décidée à Washington. On ne retrouve pas sa veine fantastique mais plutôt celle, âpre, de ses films noirs, avec cependant un contenu politique clairement antiraciste. En plus d’une famille issue de la « nigger town », deux Blancs sauvent l’honneur : le journaliste local et le proviseur, justement interprété par Beaumont.

En effet, les années 1960 témoignent d’une évolution progressiste dans la société (c’est l’époque du mouvement des droits civiques) et dans le cinéma. Quant à l’esthétique, la Nouvelle Vague n’est pas une exclusivité française. Des cinéastes américains atypiques commencent à traiter de la question noire de façon frontale, avant d’être rejoints à la fin de la décennie par les cinéastes afro-américains eux-mêmes. Trois films majeurs en témoignaient dans la sélection.

En 1963, c’est la cinéaste d’avant-garde Shirley Clarke (collègue de Jonas Mekas, vue plus tard chez Agnès Varda) qui met en scène The Cool World, sur un gang de jeunes à Harlem. Un poème jazzy envoûtant, très éloigné (par le style) de West Side Story tourné deux ans plus tôt dans un quartier voisin et montrant également un combat nocturne entre bandes de jeunes. Une peinture de Harlem, avant qu’il ne soit boboïsé, filmé à l’état brut, fourmillant de vignettes réalistes, un peu comme si À bout de souffle était à moitié un documentaire. Du reste, le film est produit par Frederick Wiseman.

En 1964, c’est le juif-allemand-américain Michael Roemer qui réalise Nothing But A Man qui traite de la discrimination raciale en Alabama en mettant en scène un Noir qui refuse de jouer les post-esclaves dociles, préférant conserver sa dignité, au risque de perdre son emploi. Primé à Venise la même année, il n’est ensuite jamais sorti en France. C’est honteux ! C’était pourtant un film que les revues de cinéma françaises citaient, en en faisant l’éloge… Par ailleurs, c’était le film préféré de Malcolm X. Les festivaliers l’ont très bien accueilli. C’est pour nous le plus beau souvenir de tout ce festival. Comme pour le Corman, il serait temps de le faire découvrir (une piste pour Carlotta Films ?). La raison de son invisibilité vient peut-être du fait que sa restauration a été faite avant l’ère du numérique, étant jugé cause nationale et inscrit au National Film Registry en 1993 (la copie 35 mm projetée à Nantes venait directement de la Library of Congress).

Josie (Abbey Lincoln) and Duff (Ivan Dixon) dans Nothing But a Man

La photographie en noir et blanc, due au coscénariste et coproducteur Robert M. Young (auteur en 1977 de l’excellent Alambrista !) est sublime et les acteurs sont tous justes. On remarquera particulièrement la chanteuse et défenseure des droits civiques Abbey Lincoln dans le principal rôle féminin, en fille de pasteur et enseignante d’une école pour enfants noirs. Le film est écrit avec une grande subtilité, sans manichéisme, y compris par rapport au genre, à la religion et au syndicalisme. Nothing But A Man est un chef-d’œuvre.

En 1969, c’est l’Afro-Américain Gordon Parks qui se distingue par un magnifique mélodrame élégiaque en adaptant son roman The Learning Tree. Les Sentiers de la violence raconte les difficultés d’intégration, un peu comme dans The Intruder, mais dans les années 1920 et plus au nord. Décidément, l’enseignement doit être un vivier progressiste car on y retrouve un personnage très proche du proviseur de Corman. Pour autant, rappeler qu’il y avait dans les années 1920 autant d’intégration chez les Nordistes que dans les années 1950 chez les Sudistes fait comprendre combien est long le combat des Afro-Américains pour l’égalité sociale.

Newt (Kyle Johnson, à droite) s’affronte au nihiliste Marcus (Alex Clarke)
dans Les sentiers de la violence

Parks réussit son film d’apprentissage, sans manichéisme, résolument sur une ligne non violente, avec un sens aigu de la morale (incarnée par Estelle Evans), mais sans moralisme déplacé. La fin n’en est que plus fort. À la fois scénariste, compositeur, producteur et réalisateur pour ce film, Parks abandonnera malheureusement cette veine pour lancer en 1971 avec Shaft / Les Nuits rouges de Harlem, un nouveau style de cinéma, populaire et commercial, la « blaxploitation ».

La même année 1971, Melvin Van Peebles est aux commandes (auteur artisanal complet, devant et derrière la caméra) de Sweet Sweetback’s Baadasssss Song, un polar flamboyant et ambitieux, oubliant le sens de la mesure, et mélangeant le film de cavale avec le film X, le brûlot politique, les Hells Angels, le western, le drame social, la satire, la musique et le délire psychédélique. Ce cri de liberté ouvertement anti-système (anti-police et pro-black) est assez foutraque et vieilli mais cela permet de comprendre le début des 70’s. Ça commence par une scène pédophile assez glauque, sauf que c’est une femme noire qui viole un jeune ado (son fils Mario Van Peebles) qui devient ensuite un surmâle roboratif (Melvin, cette fois, dans le rôle du susdit Sweetback). Un film picaresque rare, quasi invisible depuis 50 ans.

Les années 1970 étaient aussi représentées par Foxy Brown avec Pam Grier, à l’origine du Jackie Brown de Tarantino, et par les films issus du groupe L.A. Rebellion dans l’UCLA, autour de Larry Clarke (attention, ne pas confondre ce Larry Clarke, né le 19 janvier 1948, avec le Larry Clarke blanc né le 19 janvier 1941, beaucoup plus connu en France). Du Larry Clarke noir, on a pu voir Passing through (1977) sur le free jazz, montré comme une lutte des classes contre la domination des producteurs blancs. Son docu-fiction, où le saxophoniste Nathaniel Taylor campe un jazzman qui sort de prison, mixe des scènes de répétitions avec des images d’archives de la répression des Noirs, fictions ou documentaires….

Andais (Kaycee Moore) et Charlie Banks (Nate Hardman) dans Bless Their Little Hearts

Cette « école des cinéastes noirs de Los Angeles » était aussi représentée par Hailé Gerima, Julie Dash, Melvonna Ballenger, Ben Caldwell et Billy Woodberry dont Bless Their Little Hearts (1983) nous prodigue une scène de ménage éblouissante pendant laquelle la femme a le grand rôle, celui de sauver une famille en déliquescence. Le film traite du mal-être d’un chômeur dans le quartier de Watts. Écrit et photographié par Charles Burnett, Bless Their Little Hearts est un peu la suite de son film de fin d’étude, Killer of Sheep (1978). Stan habite lui aussi Watts, mais cette fois il travaille dans un abattoir.

Les enfants de Watts dans Killer of Sheep de Charles Burnett (1978)

Là aussi, une belle scène montre sa femme (également interprétée par Kaycee Moore) en colère contre deux truands qui ont le culot de vouloir embaucher son homme pour un mauvais coup. Le noir et blanc souligne le réalisme de ces chroniques d’un été. La vie du voisinage est constamment filmée avec empathie et précision. Burnett présentait ses films à Nantes, où il était membre du jury. Très différent, son My Brother’s Wedding (1983) adopte le ton de la comédie mais l’inspiration reste ancrée dans sa communauté, où les conflits viennent de la confrontation entre générations ou entre classes sociales.

Le film de la poétesse féministe Kathleen Collins Losing Ground (1982) fait figure d’outsider de par le milieu distingué qu’il dépeint. Sara est une enseignante chercheuse, très admirée par ses étudiants, bien plus que par son mari, Victor, artiste-peintre ambitieux qui a l’opportunité d’aller en résidence à la campagne, et qui exige que Sara l’y accompagne, quand bien même elle sera privée de bibliothèque pour ses recherches universitaires (sur l’extase). La carrière de Monsieur est prioritaire. Sara s’accordera toutefois des virées à l’Université. Ainsi, ces vacances studieuses révéleront parallèlement le sexisme de Victor (qui entend se faire servir les repas par Sara alors qu’il mitonne en son absence des petits plats pour sa modèle portoricaine qu’il harcèle) et l’émancipation de Sara (qui devient danseuse pour un film d’étudiant – partie moins convaincante, plus artificielle, d’un film par ailleurs un peu fauché). L’air ahuri de Victor quand il voit Sara débarquer à la campagne en compagnie d’un acteur est en ce sens très révélateur…

Le film a le mérite, outre d’être le premier long métrage réalisé par une Afro-Américaine (cependant jamais distribué), de montrer que l’emprise du mâle n’est pas l’apanage des classes peu éduquées, y compris chez les Afro-Américains.

Cela confirme une tendance de ce Livre Noir : les femmes y ont souvent une forte personnalité, ce sont des femmes volontaires qui n’ont pas leur langue dans la poche. Les personnages de Kaycee Moore, d’Abbey Lincoln, Estelle Evans, Pam Grier ont tracé la voie d’Amandla Stenberg, la toute jeune héroïne de The Hate U Give

Nous ne parlerons pas des films des trente dernières années, parce qu’ils sont davantage connus, ne serait-ce que pour avoir été bien distribués. Il n’empêche, si George Tillman Jr (The Hate U Give, 2018) ou Jordan Peele (Get Out, 2017) peuvent réaliser sans problèmes leurs films aujourd’hui, si les cinéastes afro-américains sont beaucoup plus nombreux que du temps d’Oscar Micheaux, c’est parce qu’après quelques rares cinéastes progressistes, les Parks, Van Peebles, Charles Burnett ou Spike Lee leur avaient tracé la route.

Le cinéma des descendants d’esclaves est bien le continent caché qu’il fallait absolument explorer. Nantes, premier port négrier français, était le lieu adéquat pour ouvrir ce livre noir (noir comme le Code noir qui instituait l’esclavage en 1685, livre précieusement gardé dans le château des ducs de Bretagne).

Devenue sujet de conversation favori dans les files d’attente, cette rétrospective a ainsi pris du poids et de la crédibilité au fil des jours. Du coup, les films de la compétition sont passés un peu à l’arrière-plan.

Et la compète ?

La compétition de cette édition avait pour caractéristique, une fois n’est pas coutume, d’être assez équilibrée entre la fiction et le documentaire. La première projection, le mercredi matin, donna l’impression de démarrer très fort.

Découvert à Locarno, le documentaire algérien 143 rue du désert de Hassen Ferhani (Dans ma tête un rond-point, son précédent et très remarqué documentaire, était sorti en 2016) fait le portrait d’une vieille femme qui tient un café le long de la route Alger-Tamanrasset, à 60 km d’El Menia, en plein Sahara. Il y a effectivement une plaque avec un numéro 143 fixée sur la façade alors qu’il n’y a pas de maison alentour, juste une station-service qui va bientôt se doter d’une cafétéria, une concurrence risquée pour Malika.

143 rue du désert est une sorte de road-movie à l’envers : il nous invite à faire des tas de rencontres tout en restant fixé sur le même bout de territoire, à la fois vide et infini. L’originalité du dispositif, l’humour du regard porté sur une femme qui n’en manque pas (on retiendra les clients bigots, la motarde étrangère ou le sketch de la prison), les différentes lectures possibles du film offrent un regard sur le monde en même temps qu’un spectacle romanesque. Car le documentaire est inspiré d’un livre sur Malika, dont l’auteur joue ici un personnage énigmatique. Très élaboré, ce documentaire a conquis le public et le jury, à tel point qu’il a obtenu le prix Wik-FIP du public et celui du jury jeune, en plus de la Montgolfière d’argent.

Les trois autres documentaires pouvaient difficilement rivaliser. Tant The Tree House, du Vietnamien Truong Minh Quý, exercice intéressant mais un peu alambiqué, que La Saison des kakis (When the Persimmons Grew) de l’Azéri Hilal Baydarov, home-movie sur sa mère – interminable malgré la splendeur visuelle –, ont laissé les spectateur indifférents, ce qu’on ne peut pas dire du quatrième documentaire, Piqueuses, de la Sino-Mauricienne Kate Tessa Lee et de l’Allemand Tom Schön, qui a été le seul film du festival à faire l’unanimité contre lui.

Jamais jusque-là un film n’avait reçu aucun applaudissement en fin de projection alors que les réalisateurs étaient dans la salle. Piqueuses a été tourné au moment où les pêcheurs d’ourites (pieuvres ou poulpes, en créole mauricien) sur le littoral de l’île Rodrigues sont au chômage technique et pratiquent des jobs alternatifs. La designeuse-vidéaste-peintre et le plasticien se sont appliqués à réaliser un film sans aucun attrait esthétique, sans rythme, sans message clair, sans analyse politique ni sociologique. Bref pour quoi et pour qui faire un documentaire aussi confus ? La seule raison que l’on imagine pour justifier cette sélection en compétition est d’ajouter un pays à la longue liste des pays des Trois continents. Aucune pieuvre n’est visible à l’écran, la mer guère plus, et Rodrigues ne correspond pas au rêve verdoyant du lecteur du Chercheur d’or de Le Clézio, tant l’île est grise… Les véganes se consoleront en constatant qu’aucune pieuvre n’a été maltraitée pendant le tournage.

Restent les cinq longs métrages de fiction, tous honorables, mais sans coup de cœur flagrant. Tout d’abord, Valley of Souls (Tantas Almas) du Colombien Nicolás Ricón Gille a obtenu une mention spéciale du Jury. Montgolfière d’or en 2010 pour son documentaire Los Abrazos del rio, il déçoit aujourd’hui un peu en traitant le même sujet par la fiction. Il filme un pêcheur dont les deux fils sont tués par la milice AUC en 2002, au pire moment de la guerre civile. Les corps sont jetés dans le fleuve Magdalena et le pêcheur veut les retrouver, malgré l’interdiction, pour les enterrer dignement.

Le film raconte son obstination et les dangers qu’il encourt. Une scène est plus forte que les autres : capturé par un groupe AUC, il sauve sa peau parce que ce jour-là, le Colombien Botero l’emporte sur Axel Merckx dans une étape du Tour de France. Tournée dans un beau cinémascope, cette longue dérive fluviale souffre d’être portée à chaque plan par un acteur manquant de charisme, tant il exprime ce qu’il est, une personne de peu, écrasée par la tragédie de tout un peuple.

No.7 Cherry Lane (Ji yuan Tai Qi Hao) du Hong-Kongais Yonfan avait obtenu à Venise le prix du meilleur scénario. Yonfan est un artisan de 72 ans qui n’avait encore jamais produit un film d’animation, tout comme le f3c n’avait jamais sélectionné un film d’animation en compétition. C’est chose faite avec cette histoire d’amour d’un étudiant pour la mère d’une camarade pendant les troubles maoïstes de 1967.

La forme est assez stylisée, presque kitsch parfois et d’une lenteur de tous les mouvements, comme si l’on était dans un rêve, au ralenti. Les fantasmes ne sont en effet pas loin. Bref, il n’y a rien de réaliste, depuis la voisine sortie tout droit de la famille Addams jusqu’aux longues séquences cinéphiles concentrées sur les films de Simone Signoret (Les Chemins de la Haute ville, Les Amours célèbres et La Nef des fous). Yonfan fait aussi référence à Blow-Up et à Marcel Proust, peut-être pour sa sensibilité gay, comme le laisserait penser le regard posé sur le « beau gosse » dessiné. Quoi qu’il en soit, sa lenteur rend No.7 Cherry Lane peu commercialisable comparé aux films d’animation japonais.

Découvert à Rotherdam, Au cœur du monde (No coração do mundo) des Brésiliens Gabriel Martins & Maurílio Martins, sort ce 18 décembre, soit quatre semaines après Temporada qui était en compétition l’an dernier et qui était également porté par Grace Passô (et Renato Novaes) et qui se passait aussi à Contagem.

Car c’est là encore une production Filmes de Plástico, boîte fondée en 2009 par les deux Martins et Novais Oliveira. On retrouve aussi la sensuelle Bárbara Colen (vue dans Aquarius et Bacurau). Le cinéma brésilien a vraiment évolué depuis un an : à la place de la solidarité paisible pratiquée dans Temporada, les personnages sortent les armes et la jouent perso. Est-ce l’effet Bolsonaro ? Le temps des désillusions est venu et le film tombe dans le film de casse dans sa dernière partie. Cela se regarde avec plaisir.

Height of the Wave (Pa-Go) du Coréen Park Jung-Bum, découvert à Locarno en août, est plus austère mais retient l’attention par le sérieux avec lequel Park traite son sujet (comme dans un « roman dur » de Simenon) : l’insularité comme vecteur de sociabilité. La jeune Yae-un, rescapée d’une vague qui avait emporté ses parents, est bloquée sur une petite île (elle a la phobie de la mer) et la communauté des mâles profite de la situation et abuse d’elle contre de l’argent.

Height of the Wave commence quand une policière est nommée sur l’île et qu’elle réalise que Yae-un se prostituait avant même d’être majeure. Or, les îliens ne veulent pas faire de vagues, dans l’espoir d’obtenir un label touristique. La policière, en instance de divorce, a par ailleurs des rapports conflictuels avec sa fille adolescente. Celle-ci va sympathiser avec l’orpheline. Le réalisateur et son père campent les hommes qui l’hébergent, coincés entre la fille, la policière et la société bien-pensante de l’île. Pa-Go n’est pas sans rappeler la situation du Village des brumes d’Im Kwon-taek, vu ici-même il y a quelques années. Avec pudeur et sans hypocrisie, voici un film solide, assez subtil, sur l’exercice de la morale en situation complexe.

C’est finalement La Femme des steppes, le Flic et l’Œuf (Öndög), film mongolien du Chinois Wang Quan’an, plus chanceux qu’à Berlin, qui a obtenu la Montgolfière d’or car il était peut-être un peu au-dessus du lot. Diaphana devrait le sortir le 29 avril prochain. C’est un poème visuel et moral, cocasse et surréaliste, tout en restant nature, car il est question de choses tout à fait fondamentales : la mort, l’amour, la vie. Le titre français n’est pas trompeur.

Öndög est un beau portrait de femme indépendante vivant seule dans la steppe glaciale. Son chameau ne manque pas non plus d’allure et contribue à rendre tout à fait dépaysant ce spectacle revigorant et sans nul autre pareil.

Une spécialité des Trois Continents…Michel Berjon