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“Lillian” : Rencontre avec Andreas Horvath et Patrycja Planik

C’était sans doute l’une de nos plus belles découvertes à Cannes en mai dernier. Avec Lillian, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, Andreas Horvath livre un film splendide sur l’Amérique d’aujourd’hui à travers la marche déterminée de son personnage, interprété par Patrycja Planik. Le réalisateur et l’actrice reviennent pour nous sur le tournage de ce film qui nous emmène de New York au détroit de Béring.

Comment avez-vous entendu parler de Lillian Alling, qui a inspiré le film ?

Andreas Horvath : J’ai entendu cette histoire pour la première fois en 2004, il y a quinze ans. Je suis allé rendre visite à des amis à Toronto et par pur accident j’ai rencontré chez eux des gens qui revenaient d’Alaska, et qui m’ont raconté l’histoire de Lillian. Cette histoire m’a hantée. J’ai tout de suite eu des images en tête, et finalement le film n’est pas très différent de ce que j’avais imaginé. Il étaitclair pour moi que je devais raconter cette marche, mais je ne voulais pas faire un documentaire. J’ai commencé à chercher des informations sur elle mais je voulais que cette histoire soit universelle, symbolique. C’est pour ça que j’ai transposé l’histoire à notre époque, et je ne voulais pas que Lillian parle trop…

Patrycja Planik : J’avais un seul dialogue, c’était très compliqué ! (rires)

Vous avez retrouvé les lieux où elle était passée ?

AH : Il y a eu quelques livres sur elle, des autofictions surtout qui se demandaient pourquoi elle avait fait ça, qui s’intéressaient à son background, à sa famille… Mais ça ne m’intéressait pas. Il y a un très bon livre sur elle, d’une certaine Susan Smith-Josephy [NDLR : Lillian Alling : the Journey Home], mais même elle n’a pas trouvé beaucoup de documents de son arrivée aux États-Unis, on ne sait même pas d’où elle vient, elle pourrait venir de Lituanie ou de Pologne, ou de Russie… Toutes ces questions restent sans réponse. Les recherches de cette autrice s’intéressent surtout à son entrée au Canada. L’histoire de Lillian Alling a été découverte par accident, par des ouvriers qui travaillaient sur l’installation de la ligne de télégraphe dans le détroit de Bering et qui ont vu Lillian sortir du bois, mal nourrie, l’air épuisé. Ils ont essayé de l’aider, ils lui ont proposé de la loger dans leurs baraquements qui étaient à une cinquantaine de kilomètres de là, mais elle n’a pas cherché le contact. Tout ce qu’elle a dit, c’est qu’elle était russe et qu’elle voulait rentrer à la maison. Et qu’elle venait de New York.

Parlez-nous de votre expérience de tournage.

AH : Nous avons tourné pendant neuf mois, entre février et décembre. Nous sommes partis avec une voiture depuis New York jusqu’en Alaska, je savais que le rythme des saisons allait être très important pour l’atmosphère du film, et pour sa symbolique par rapport à une vie humaine. L’hiver, c’est la fin. Nous avions sept gros lieux de tournage où nous tournions deux ou trois semaines, avec une équipe plus importante de cinq personnes, Patrycja incluse… Ça ressemblait plus à une équipe de documentaire. Le reste du temps nous étions en voiture, pour faire des repérages, des plans particuliers… Il y a une grosse demi-heure du film où en réalité nous n’étions que deux, Patrycja et moi.

Qu’est-ce qui a été le plus excitant, et le plus difficile ?

PP : Pour moi, tout le tournage a été une magnifique expérience. Je suis restée pendant les neuf mois en Amérique sans rentrer chez moi, j’avais tout laissé en Pologne. Je me suis complètementimprégnée de ce personnage, et en même temps que je voyageais dans ses pas je me sentais davantage moi-même, très présente. Le pire, c’est la fin du tournage, je savais que je pouvais franchir le détroit de Bering et continuer. Dans l’avion du retour ça m’a saisie, j’aurais eu besoin de sept mois pour rentrer, pas huit heures.

Vous vous sentez différente aujourd’hui ?

PP : Pas vraiment différente, j’ai toujours été une marcheuse, mais cette expérience m’a apporté la paix. Il y a environ deux mois, j’ai pu voir une première version du film, et j’ai réalisé que le film racontait l’histoire de Lillian, pas la mienne. C’était vraiment une expérience exceptionnelle. Andreas avait fait beaucoup de recherches en amont sur ce voyage, mais il fallait rester très ouvert, et ouvrir les yeux, écouter les gens qui ont des histoires si riches…

Est-ce que l’intrigue a été beaucoup enrichie pendant ce voyage ?

AH : Les dernières images par exemple, dont je ne savais d’abord pas comment je les utiliserais. Il y a aussi eu la rencontre avec le shérif, qui n’était pas prévue au début. Je ne savais pas ce qu’un shérif ferait d’un marcheur, et il nous l’a expliqué : “Je recevrais un appel téléphonique, j’irais le chercher mais je devrais le laisser partir, laisser le shérif du comté voisin s’en occuper”. C’est le genre de choses qu’on a apprises en parlant aux gens.

Le film est aussi un portrait de l’Amérique, avec des séquences, comme celle avec les Indiens, qui ressemblent à du documentaire…

AH : On savait que certains événements que nous avions filmés allaient enrichir le film, mais sans vraiment savoir comment. Par exemple, le 4 juillet, nous savions que c’était la fête nationale mais nous ne savions pas comment ça allait se passer. L’idée de Lillian qui se bat avec des enfants pour récupérer des bonbons, c’est venu très spontanément.

PP : À un certain point nous nous connaissions tellement bien avec Andreas que je savais ce dont il avait besoin. Je suis photographe à la base, pas actrice, et j’étais en train de réaliser mon propre film, donc je comprenais ses exigences.

AH : À la fin il suffisait de se regarder et nous savions exactement quoi faire. Nous n’avions même plus besoin de nous parler.

Comment vous-êtes vous rencontrés ?

AH : Nous ne voulions pas une actrice. J’ai rencontré 700 femmes qui ont postulé, Patrycja n’en faisait pas partie, c’est un ami de Varsovie qui m’a montré des photos, et elle était telle que j’imaginais Lillian.

PP : Quand j’ai entendu parler du projet j’étais sur autre chose, mais j’ai tout de suite envoyé des photos de moi en Lillian, avec l’attitude et les vêtements que je lui prêtais. On les voit au début du film. Quand nous nous sommes rencontrés je crois que je lui ai dit que j’aimais marcher, mais ça n’a duré que quatorze minutes.

AH : J’ai tout de suite aimé sa détermination, son engagement dans le projet. J’ai aussi senti qu’elle était très intuitive, très directe. Elle voulait être Lillian, pas jouer Lillian.

Vous avez vraiment croisé un ours ?

AH : Oui. À ce moment-là nous tournions en Alaska, c’était l’un des derniers ours des environs…

PP : Ils les appellent les “Bad Bears”…

AH : Méchant ours, parce que vieux, mal nourri… Les autres ours étaient déjà en train d’hiberner. En Alaska il y a des plates-formes pour les observer, on a parlé avec les gens qui nous ont assuré qu’on pourrait peut-être en voir un. Le temps a passé, il commençait à faire sombre…

PP : Il n’y avait personne, et on était en retard. On avait d’abord attendu avec des touristes. On était tous très déçus.

AH : On allait se décourager, et puis l’ours est arrivé.

PP : Il y a aussi un aigle !

AH : Et beaucoup de mouches !

Il y a aussi des baleines, c’était dans le scénario ?

AH : Oui, il fallait montrer que la vie continue. Que la caméra perd Lillian, mais que Lillian pourrait avoir franchi le détroit de Béring.

PP : J’ai toujours pensé qu’elle avait réussi. Parce que, moi, j’aurais continué. Le Yukon est un fleuve très calme, il suffirait de voler un bateau et ce serait très facile de passer en Russie. Je suis sûre qu’elle a franchi le détroit mais qu’après un tel voyage elle n’aurait pas été capable de revenir dans la société. Ce n’est pas un film gai, Lillian retourne à l’état sauvage mais pas par choix comme dans Into the Wild ou Wild. Ce sentiment est très appuyé par la musique.

AH : Lillian ne parle pas, alors la musique parle pour elle. La musique est plus dramatique pour montrer aussi les antagonismes de l’Amérique du Nord. Lillian franchit les trois grands fleuves d’Amérique du nord, le Mississippi, le Missouri et le Yukon, il fallait donner une grande dimension à ces moments.

Pour cela, vous avez aussi beaucoup utilisé les drones.

AH : On parle de “dronisation” du cinéma. Il y en a dans tous les documentaires maintenant, même quand ça ne sert à rien. L’utiliser de manière intelligente et artistique, c’est difficile, il faut prendre son temps.

PP : C’était devenu un running gag, “un plan de drone par jour”. C’est aussi un film émouvant, quand tout à coup quelqu’un fait attention à elle.

AH : C’est inspiré par le véritable voyage de Lillian. Par exemple il y a un shérif qui l’a mise en prison pour errance, il l’a gardée en prison tout l’hiver pour la protéger, et au printemps elle est repartie sans dire un mot. Elle ne voulait pas d’aide.

Vous ne m’avez pas dit votre moment préféré sur le tournage…

AH : J’y ai réfléchi, je crois que le meilleur moment c’était les Badlands, c’est un endroit extraordinaire. En règle générale, plus on allait vers l’Ouest, plus je me sentais bien. J’ai adoré le Nebraska, et tout ce qui est à l’ouest du Mississippi. Les gens y sont aussi plus gentils. C’était un bonheur de travailler là-bas.

PP : Je suis d’accord. Moi j’ai adoré l’Alaska, le “nord nord”. Mais c’est difficile de choisir, tant de choses sont arrivées pendant ce voyage, tellement d’aventures, d’histoires…

AH : On avait 200 heures d’images.

PP : C’était génial de laisser les choses arriver, comme ces moments avec le chat ou le chien, qui sont de pures coïncidences. Ou ce corbeau qui jouait avec moi. À un certain point vous développez quelque chose qui invite ce genre de moments, vous dégagez quelque chose de sauvage, vous faites partie de la nature. C’est pour ça que je pense que Lillian Alling a survécu, parce qu’elle faisait partie de tout ça. Elle était devenue un animal.

Propos recueillis à Cannes par Marine Quinchon