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“Jeune Juliette” : Rencontre avec Anne Émond

Comment est née l’idée de Jeune Juliette ?

J’ai toujours voulu faire un film sur l’adolescence, et plus précisément sur la mienne. J’ai beaucoup de points communs avec Juliette : j’étais plus grosse qu’elle, très solitaire, j’avais une seule amie avec qui je faisais de la radio étudiante. J’étais très rêveuse aussi. Comme elle, je me suis écrite des fausses lettres d’amour. Bizarrement, je les ai gardées, et je les ai relues pour écrire le scénario. J’avais un peu honte d’avoir écrit ça, mais en même temps, je trouvais ça tellement mignon ! (rires). Et comme je savais ce que c’était, j’étais capable de regarder cette petite fille avec beaucoup de tendresse. Et j’avais envie d’un film tendre.

C’est votre quatrième film, mais votre première comédie.

Je pense que j’avais besoin de temps pour me détacher de cette époque, qui a quand même été parfois un peu douloureuse pour moi. Si j’avais fait le film il y a dix ou quinze ans, j’aurais fait quelque chose sur un ton totalement différent, plus amer, plus triste. Mais là, je n’avais pas envie de tomber dans le drame. Je trouve qu’il y a énormément de films d’ados extrêmement pessimistes, et je n’avais vraiment pas envie de ça.

Donc en un sens, vous avez voulu vous venger ? Montrer aux“bullies” qu’ils ne gagnent pas toujours ?

Oui, me venger doucement. J’étais beaucoup plus réservée que Juliette, je n’avais pas du tout sa répartie. Quand on me harcelait, je devenais toute rouge, les yeux pleins d’eau, et je me sauvais. J’ai voulu réparer l’histoire pour moi-même, mais pas seulement. Ce n’est vraiment pas un film éducatif, le but n’est pas de faire de l’intervention sociale. C’est plutôtde montrer qu’on peut être cool et du bon côté.

Vous avez grandi dans les années 1990, à une époque où les “teen movies” était très lissés, avec des schémas très classiques. Est-ce que ce n’était pas aussi une manière de faire le film que vous auriez aimé voir à votre adolescence ?

Complètement ! J’ai vu beaucoup de films des années 1980. Les American Pie, ça ne m’intéressait pas. Moi c’était plutôt Breakfast Club, La Folle journée de Ferris Bueller, Karaté Kid… Tout John Hughes aussi… Mais dans les films américains de l’époque, les personnages principaux n’étaient jamais féminins. Il n’y avait surtout pas de “grosse”, ou alors c’était la fille rigolote qui est là pour aider sa meilleure amie, mais qui n’a aucun défaut et aucune psychologie ! Comme si être grosse, c’était ça, son défaut ! Donc, à 14 ans, j’aurais adoré voir un film comme Jeune Juliette, ça m’aurait vraiment fait du bien.

Au-delà de la question du surpoids, c’est surtout un film sur ce que c’est de ne pas rentrer dans la norme. Vous avez choisi un âge très particulier. 14 ans : on sort de l’enfance, on continue de rêver, mais on entre aussi un peu violemment dans le monde adulte et ses codes…

Pour moi, ce n’est pas le passage à l’âge adulte, ils ne sont qu’au tout début de l’adolescence. Je me rappelle avoir pensé à 13 ou 14 ans, comme Juliette : “J’ai hâte de quelque chose mais je ne sais pas de quoi”. C’est exactement comme ça que je me la suis formulée dans ma tête. J’ai été prise d’une sorte de fébrilité, un jour, soudainement. Je ne comprenais pas ce qu’il se passait,j’étais très bizarre, ce n’était pas très confortable. Maintenant, j’identifie vraiment ça comme le jour de la sortie de l’enfance.

Vers la moitié du fil, on la traite de “grosse torche” au milieu du lycée, et c’est dans le regard des autres qu’elle découvre son surpoids, et la violence du monde adulte.

Ça peut sembler curieux, mais elle ne se rend pas compte qu’elle est grosse… Je ne sais pas si j’aurais pu inventer ça comme scénariste, mais je me souviens que ça m’est arrivé. Peut- être, subtilement, dans les cours de sport, j’avais remarqué que j’étais plus grosse, mais je n’avais jamais mis cela en mots, ni comparé mon corps à celui des autres. Mais je me souviens très bien d’une journée à l’école où un mec dans la cour m’a dit : “Hé, la grosse Émond, pousse-toi”… Et je ne savais même pas de qui il parlait ! Et je me suis dit : “Émond ? Moi ?… Grosse ? (rires). Je suis revenue à la maison, et je me suis dit qu’il avait raison !

Elle est très jolie, cette scène de la salle de bains, où Juliette découvre ses bourrelets.

J’ai fait la même chose ! J’ai touché mon corps, j’ai regardé mon gras. Et je pense que c’est aussi ça l’enfance, c’est ne pas se comparer. Voilà pourquoi on dit que le monde adulte est cruel : d’un coup, tous les regards extérieurs existent. Et là on ne parle que du physique, mais c’est valable pour tout ! Notre performance, nos émotions… Tout devient potentiellement jugé.

Comment s’est passée votre rencontre avec Alexane Jamieson ? C’est un rôle compliqué à accepter…

Ça a été difficile, car il y a vraiment peu de “grosses” dans les agences, et j’espère que ça va changer ! Si on avait cherché une petite poupée, on en aurait eu des dizaines, mais on cherchait un autre type de beauté. J’avais rencontré Alexane à un casting, mais je voulais voir d’autres filles. On a fait un peu de casting sauvage, mais j’ai réalisé que quand tu as 14 ans, que tu es grosse, et qu’on t’arrête dans la rue pour jouer dans un film… C’était tout de suite les larmes. Je me suis dit qu’il n’y avait pas de bonne manière d’approcher ces jeunes filles sur leur pire complexe. Mais Alexane était parfaite pour le rôle. C’est une actrice formidable. Elle est devenue meilleure de jour en jour, elle prenait confiance, c’était très touchant d’assister à ça. Et puis elle est magnifique, avec ses grands yeux, ses cheveux roux, sa petite face potelée… Elle rayonne ! Enfin, elle était hyper mature. De 13 à 15 ans, elle a eu un parcours scolaire épouvantable, elle a dû changer d’école…

Ce film, c’était pour elle aussi un moyen de prendre sa revanche ?

Je pense que oui, mais c’est une vengeance comique. Elle reste cool ! Et très candide ! Du genre : “Ils m’ont tous fait chier, mais maintenant moi je viens à Paris, j’ai mon visage en gros sur des affiches !” (rires). Et puis ce n’est pas comme si elle était à Hollywood, elle reste les pieds sur terre. Elle avait la maturité pour le rôle, et j’ai même senti que ça n’allait pas du tout la traumatiser, que ça allait même plutôt l’aider. Il y a des scènes évidemment difficiles : quand elle montre son gras par exemple, elle a pleuré, elle n’avait pas envie de le faire, mais c’est elle qui proposait de refaire une prise si ça n’allait pas. Elle voulait vraiment porter ce rôle.

Elle trouve son quotidien trop étroit, elle s’ennuie dans cette banlieue… Avez-vous choisi l’été parce que c’est une saison où l’on s’ennuie tout particulièrement ?

Oui, ces longues journées d’été où il fait chaud, où l’on n’a rien à faire, ça faisait partie de la nostalgie de l’enfance : les nuits d’été, le bruit des grillons, la fête dans le jardin… Les lumières basses de fin de journée aussi. Elles sont un peu crues au Québec, mais comme on a tourné en 35 mm, ça adoucit un peu. Et c’était important aussi de montrer les dernières semaines d’école, qui sont assez cruciales quand on a 14 ans, on se dit que tout peu arriver.

L’été, ennui… On pense aussi à L’Effrontée, auquel vous faites quelques références. Notamment cette scène où Juliette s’énerve contre son père : “Tout est petit, tout est laid”…

Complètement ! C’est un film qui m’a beaucoup marquée, je l’ai peut-être vu cinquante fois… La première fois, j’étais subjuguée, parce que je n’avais jamais vu de film d’auteur. C’est là que j’ai compris que le cinéma pouvait être chose que ce que j’avais vu jusque là, c’est-à-dire des blockbusters hollywoodiens. J’ai voulu quelques références assez directes : le petit Arnaud est habillé comme Lulu par exemple.

Mais c’est aussi très différent, en termes de liens familiaux. C’est une famille monoparentale qui ne rentre pas dans les codes, avec une mère absente et relativement démissionnaire, mais un père et un frère complices et protecteurs.

Exploser les clichés de la famille, ça faisait partie du projet. Je trouve que quand on fait des films qui parlent des ados, la famille est toujours dysfonctionnelle, mais c’est rarement traité comme quelque chose de tendre et de sain. Je voulais inverser les rôles, montrer une mère absente, parce qu’on se dirige vers une société où de plus en plus de femmes choisissent leur carrière, et je ne les juge absolument pas. Et puis les rôles de grands frères, ce sont toujours des frères qui refusent leur petite sœur. Moi j’ai eu un grand frère qui me protégeait, qui m’a appris pleins de trucs ! Et la belle-mère aussi, qui arrive dans toute sa splendeur et son exotisme, je pense qu’on sent tout de suite qu’elle est aimante, que ce n’est pas la fameuse belle-mère qui vient voler le père et maltraiter les enfants.

On parlait de la banlieue, mais il n’y a pas vraiment de cadre spatio-temporel bien défini dans le film : ça pourrait se passer aujourd’hui comme il y a trente ans…

Oui, j’avais envie de ça. Je trouve que souvent, quand on essaie de capter une époque, on n’arrive pas à dire grand-chose de plus. J’avais vraiment envie de faire un film sur les grandes émotions de la jeunesse, et pas sur la jeunesse de nos jours. Donc avec le chef-opérateur, le chef déco, la costumière, on a essayé de trouver une ambiance entre 1980 et 2020.

Si vous étiez rentrée dans la norme au lycée, vous auriez fait du cinéma ?

Non, je pense que je n’aurais pas pu. Si tout s’était bien passé, si j’avais eu des amis, si j’avais fait du sport, j’aurais été comme les filles populaires. Avoir été ce que j’étais a conduit à ce que je fais aujourd’hui. Et… j’aime ce que je fais !

Propos recueillis à Paris par Marion Philippe