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It Must Be Heaven

Ici, le morceau de sparadrap dont, à l’image du capitaine Haddock, Elia Suleiman ne parvient pas à se défaire, c’est son propre pays, la Palestine. Il en résulte une absurde comédie de l’absurde, d’une magnifique et tendre mélancolie. Indispensable.

Youpiiii… Après 10 ans de silence, Elia Suleiman, son personnage d’observateur mutique, d’alter ego rêveur, va bien. Il est même en grande forme, n’a rien perdu de son humour distancié, de sa piquante ironie, de sa mélancolie, sa silhouette n’a pas forci, ni cillé son regard, son acuité n’a rien cédé aux discours convenus non plus qu’aux images toutes faites, peut-être a-t-il même gagné en sérénité. Au point de tenter ici un pari dopé au toupet : ne pas convertir, comme on pourrait s’y attendre, la Palestine en métaphore de l’incongruité du monde, mais faire de ce monde comme il dérape et déraille, la métaphore de la Palestine en promenant sa dégaine de merle chanteur iossellianien à travers ces villes-mondes que sont Paris et New York. Un “less is more” à 180° en somme, cul par-dessus tête soudain.

Il en résulte un film drôle, de ce Paris devenu sécuritaire (et désert) où les forces de l’ordre semblent ne plus se déplacer qu’en gyroroues et l’armée n’avoir d’autre fonction que défiler à ce New York où chacun vaque à son agitation, mué en milicien surarmé. Pour le reste, méthode et style ont peu changé. Adossé à un cinéma de l’idée, de la trouvaille et de la notation, It Must Be Heaven égrène, dans un même décompte, un ensemble de vignettes, de fables miniatures dont les épilogues dévissent en permanence de leur prévisible morale. Et si, à son sujet, la figure de Buster Keaton se voit souvent évoquée, pour juste que soit cet appairage, les liens de Suleiman avec le cinéma des premiers temps vont très au-delà des similitudes de leur allure respective. Ainsi chacune de ces vignettes, qui pourrait fuser seule, a la beauté définitive, unique, d’une “vue”, d’un plan, d’un film Lumière. Comprenez combien c’est précieux.

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Roland Hélié

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Critique disponible – avec celles de toutes les sorties du 4 décembre – dans le n°2181 des Fiches du cinéma.
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