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Rencontre avec Christophe Honoré : « le public est parti ailleurs, mais surtout il ne reviendra pas »

Nous nous étions rencontrés il y a dix ans à l’occasion d’un bilan de la première décennie des années 2000 (lire ici). Nous avions parlé notamment d’une certaine dévalorisation du cinéma d’auteur et d’une forme de disparition du cinéma adulte. Comment voyez-vous l’évolution de la situation une décennie plus tard ?

Ce qu’on peut juste dire c’est que ça s’est accéléré d’une manière inattendue. L’accélération a été très nette dans le cinéma américain. Quant au cinéma français, par rapport à ça, il est complètement désorienté. Malgré tout on continue à produire énormément de films adultes et de cinéma d’auteur, mais tout le monde sait très bien que les spectateurs de ce cinéma-là vieillissent, qu’ils ne sont pas renouvelés et que la valeur même symbolique d’un cinéma d’expérimentation formelle ou de subtilité psychologique, pour dire des choses un peu générales, est complètement balayée par un désir de plaisir immédiat, ou par l’idée que la complexité se trouve plutôt dans les séries télévisées. Ça ce n’était pas encore le cas il y a dix ans, même s’il y avait déjà des grandes séries… Après, je trouve que l’attitude plaintive et geignarde par rapport à tout ça n’est jamais la bonne. Au contraire il faut être obstiné et têtu. Non pas en étant dans l’aveuglement, dans le déni de la catastrophe en cours, mais en continuant à parier sur l’intelligence du spectateur. Après, il est clair que l’on va sans doute travailler pour un nombre de spectateurs plus réduit. Pendant des années, dans le cinéma français, on s’est rassuré en disant : “oui, mais dans l’année il y a eu trois, quatre films d’auteurs qui ont fait plus de 800 000 entrées, donc ça prouve qu’il y a encore une demande de ce genre de cinéma.” Mais aujourd’hui, très honnêtement, si je prends les quatre dernières années, des films d’auteur qui ont fait plus de 800 000 entrées j’ai du mal à en trouver…

120 battements par minute ?

Oui, effectivement, 120 battements par minute a fait un peu plus de 800 000 entrées. Reste à savoir s’il a fait ce score sur son côté film d’auteur ou sur son côté film de société. En tout cas c’est vrai que c’est un film d’auteur, c’est son identité, il suffit de voir le travail de Campillo pour s’en convaincre. Et c’est peut-être toute l’intelligence de la communication que d’en avoir fait un film de société… Mais en tout cas voilà, ça fait plus que se raréfier.

Sur vos films, sentez-vous une plus grande difficulté à ce qu’ils soient vus ou compris ?

Moi j’ai eu la chance d’être à peu près toujours sur les mêmes budgets, et d’avoir du coup une espèce de base un peu rassurante. Le seul film qui a été vraiment un échec c’est Métamorphoses. Mais, moi comme mon producteur, nous étions tout à fait préparés à ça. Par le choix que j’avais fait de travailler avec des comédiens amateurs, par le projet politique du film d’interroger l’héritage méditerranéen en Europe, il était bien évident que c’était un film minoritaire.

Le budget était équilibré par rapport à cette donnée ?

Pas forcément, mais en tout cas ça a été, étrangement, un film très facile à produire. On a eu des financements, notamment France 3, sur le côté patrimoine. Après, même s’il était prévisible qu’il ne puisse pas marcher en salle, c’est un film qui, je pense, finira par s’imposer. Heureusement, derrière il y a eu Les Malheurs de Sophie qui était dans la catégorie “films pour enfants”, et qui du coup a fait un score qui était bien au-dessus de ceux de mes films précédents (autour de 500 000 entrées), ce qui a permis de rétablir un équilibre. Si on calculait une moyenne des chiffres de tous mes films, elle serait je pense entre 200 et 300 000 entrées. Mes budgets oscillant, eux, entre 2,5 et 3,5 millions, c’est un chiffre tout à fait raisonnable, et c’est ce qui me permet d’être dans quelque chose où on me laisse relativement tranquille. Mais ce quelque chose court à sa perte, et ça j’en ai tout à fait conscience… Moi je n’ai pas envie de faire des séries. Je n’ai pas envie de me mettre à faire des polars. Donc je continue. Vous voyez, je fais Chambre 212, ce qui est presque un manifeste de ce point de vue-là ! C’est une façon de dire : et bien non, je continue ! Parce que je crois quand même aussi au plaisir partagé du cinéma… C’est un peu le danger je trouve dans le cinéma d’auteur d’aujourd’hui : il fait face à tellement de difficultés pour émerger que les films eux-mêmes finissent par avoir un ton très solennel, très sérieux, genre “attention, ça a été dur à faire, donc il faut pas déconner !” Ça peut donner de très beaux films, mais moi j’essaie de résister le plus possible à cette morosité ambiante. J’ai plutôt envie de faire exister un film comme Chambre 212, où j’intègre un motif magique qui me permet d’établir avec le spectateur une espèce de pacte de plaisir, en lui promettant que le film va se réinventer au cours de sa projection (ce que j’ai aimé faire dans tous mes films) et lui réserver énormément de surprises de l’ordre de la séduction.

Cette légèreté est importante dans la mesure où le cinéma d’auteur a sans doute perdu une partie de son aura et de son prestige en adoptant une position dominante vis-à-vis des spectateurs. Reprendre le contact, ça passe effectivement sans doute par le fait de jouer avec lui.

Oui, enfin, déjà juste avoir conscience qu’il y a des spectateurs dans la salle ! Mais je le dis sans vouloir schématiser. Parce qu’on entend beaucoup d’âneries en ce moment sur le cinéma français envisagé d’une manière générale, et ça, ça me déplaît énormément. Car ça a toujours été la grande force du cinéma français que d’être très multiple, dans ses formes de production comme dans ses identités. Après, on le sait bien, il n’y a guère que trente ou quarante cinéastes français intéressants aujourd’hui. Mais ça ne nous empêche pas de produire 200 films par an. Et tant mieux, parce qu’au moins ça permet de faire émerger des nouveaux cinéastes et qu’un art qui n’est pas capable d’accueillir sa jeunesse est un art très menacé. Mais ça nous fait produire aussi énormément de merdes. Il est vrai que le cinéma français en a toujours produit. Le problème, c’est qu’aujourd’hui ce sont souvent des échecs, même d’un point de vue de production, et que ces films-là commencent à devenir un peu totalitaires, parce qu’ils envahissent d’une manière majoritaire la télévision. Ça n’empêche pas qu’il faut évidemment sauver l’industrie, c’est très important. Moi j’ai plein de collaborateurs qui peuvent faire un effort de salaire sur mes films uniquement parce qu’à côté de ça ils travaillent sur des grosses machines. Ça a été à un moment le fonctionnement vertueux du cinéma. Mais ce qui a vraiment changé, je pense, c’est la valeur symbolique d’un cinéma, disons, de recherche. Ce cinéma-là – sachant que pour moi cette expression “cinéma de recherche” peut concerner à la fois Robin Campillo, Sophie Letourneur, Mia Hansen-Love, Desplechin ou Assayas – n’est plus du tout valorisé. Il l’est encore un peu dans les festivals (mais vous remarquerez que ça n’est pas le cinéma qui gagne des prix). Mais c’est un cinéma qui est en voie de disparition.

Indépendamment des questions de production, le problème c’est que le public est parti ailleurs.

Oui, le public est parti ailleurs, mais surtout il ne reviendra pas. Vous voyez bien que les pouvoirs publics ont tendance à penser que les films d’auteur n’ont aucune place dans les salles de cinéma, que les salles de cinéma sont un écrin bien trop coûteux et bien trop luxueux pour eux. Ils ne comprennent pas pourquoi ces films-là ne se fabriquent pas simplement pour venir garnir les programmes des plateformes. Ce que fait d’ailleurs Netflix aux États-Unis. Quand vous écoutez nombre de jeunes cinéastes américains qui disent “Netflix m’a sauvé, ils m’ont permis de faire mon film”, on a vraiment l’impression qu’ils confondent les pyromanes et les pompiers. Ils se réjouissent d’exister sans voir en fait que la manière même dont on les fait exister est déjà une déconsidération et un mépris. Parce que les films indépendants Netflix sont faits sans budget, dans des conditions qui échappent absolument aux normes syndicales américaines. Même Noah Baumbach, on voit bien que ses films sont faits avec des budgets qui sont ceux d’un cinéma français de niche… Donc ça, en France, ça va être assez terrible… Mais encore une fois je pense qu’il faut être obstiné, têtu. Nous en France, nous avons la chance que les comédiens soutiennent beaucoup le cinéma d’auteur. Camille Cottin, par exemple, je pense qu’elle est tout à fait contente d’être dans un film comme Chambre 212 et d’échapper un peu à la comédie française qu’on lui propose habituellement. Mais elle n’atteindra jamais plus de spectateurs qu’en faisant Dix pour cent ou Larguées.

Propos recueillis à Paris par Nicolas Marcadé